‹ Gerbes glanéesChapitre 6 sur 49 · PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

PRÉAMBULE

M. le Doyen de la Faculté des lettres de Caen tomba malade à la fin de l'année scolaire ( 1853-1854) , et je le suppléai quelques semaines dans sa chaire de littérature grecque: c'était au moment même où cet habile professeur arrivait à Pindare. Pindare fut donc pour moi l'objet d'une sérieuse étude. Grâce au travail de Benoît, au commentaire de Dissen et à la traduction de M. Poyard, couronnée, en 1851, par l'Académie Française, je ne trouvai plus dans le grand lyrique que ces difficultés dont ne peuvent triompher, après tant de siècles , ni la persévérance des érudits , ni la sagacité des traducteurs.

Je me crus même assez- maître de mon auteur pour essayer de le traduire en vers , et j'eus la sagesse de me borner à la première Olympique.

Un moment je me flattai d'une fidélité au texte et d'une sobriété de paraphrase, qu'on ne trouve pas toujours dans les versions en prose de Pindare , appréciées par ceux-là seuls qui lisent ce poète dans sa langue.

Or, combien de tels juges ne sont-ils pas difficiles? Comme ils répètent, pleins de leur Horace :

Pindarum quisquis studet œmulari... !

Leurs dédains ne sont que trop légitimes. Pindare ne peut avoir ni émules sérieux, ni vrais traducteurs. Ses odes mêmes, jadis chantées et représentées, aujourd'hui reproduites sur un froid papier , isolées de la musique et du chœur, ne sont plus ses odes : ce sont des thèmes remarquables , des motifs dont souvent la hardiesse étonne ; on ignore et l'on ne connaîtra plus l'œuvre accomplie qui arrachait aux Grecs des cris d'enthousiasme.

La tâche du traducteur est de donner une idée de ces thèmes ou motifs, et, quand on les examine avec attention, Pindare ne paraît pas avoir cette fougue du génie qui se laisse entraîner à des écarts où se perd le fil des pensées. Si nous le jugeons d'après les odes qui nous restent , il est un des poètes les plus méthodiques qu'offre l'antiquité. Chacune de ses pièces a son plan scrupuleusement suivi : à la gloire du vainqueur se joint celle de sa famille et de sa patrie; tout ce qui les relève appartient au sujet , et comme elles avaient leur histoire , leurs traditions , leurs légendes , ces légendes, ces traditions , cette histoire , sont rappelées, soit par des récits , soit par des allusions , mais sans que jamais l'auteur oublie , dans le feu de l'inspiration , le but qu'il se propose et la marche qu'il s'est tracée.

Quant au style , il fait le désespoir de ceux qui l'étudient pour le reproduire. C'est un fréquent mélange de tous les tons, depuis les plus familiers jusqu'aux plus sublimes ; c'est le mot le plus simple que heurte une image des plus hardies, parfois même sans souci de l'incohérence; c'est toujours l'œuvre d'un maître plus préoccupé de ses pensées que de leur expression. Pour nous , copistes de ces créations dont le mérite nous échappe eu partie , nous sommes embarrassés , tantôt par l'absence des transitions, tantôt par les évolutions de la phrase, qui s'affranchit des liens logiques , et se prolonge d'une strophe dans une antistrophe, d'une antistrophe dans une épode ; tantôt par l'étrangeté des métaphores et la bassesse des termes , du moins dans notre langue, où les mots sont classés, et ont leur noblesse ou leur roture, selon le bon vouloir de ce maître suprême qu'on appelle l'usage.

Aussi ne sommes-nous pas surpris que les poètestraducteurs aient passé silencieux devant Pindare. Les versificateurs eux-mêmes, qui s'arrogent le droit de tout oser, ont reculé devant la tâche, et nous ne connaissons aucune traduction complète, en vers français, du plus illustre des lyriques grecs, avant celle de M. Fresse-Montval, due sans doute à l'appel de l'Académie (1) : grande preuve assurément de la

(4) Nous avons lu récemment ce Pindare qui venait de paraître , trois ans après qu'il avait obtenu les suffrages de l'Académie française , et nous aurions hésité à publier cette première Olympique , si notre

difficulté de l'entreprise , et qui nous semble un titre à l'indulgence.

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