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Tespace ne lui manque pas : mais plus il est grand, mieux elle doit régler sa marche. Elle demande à la logi(|iie un instrument spirituel avec lequel elle puisse s'orienter à cha(iue pas qu'elle fait dans le monde de la pensée, de la nature et de Thistoire. Pourvu de ces divers moyens de connaissance, l'esprit humain, à force de patience, prend possession de ses domaines. »
Ce passage résume avec une clarté saisissante la première partie du Discours, où l'auteur a expliqué en détail la genèse, le développement et les relations des diverses sciences instrumentales, qui permettent à l'homme d'étudier dans tous ses détails l'œuvre de Dieu. Pour ne pas s'égarer au milieu de toutes les richesses sorties des mains du Créateur, il est nécessaire d'en classer les éléments, imitant ainsi le travail de Dieu même. La classification des sciences, tel est donc l'objet de la seconde partie.
Un premier coup d'oeil jeté sur le globe intellectuel permet de le diviser pour ainsi dire en deux hémisphères : le monde de la nature et le monde de l'humanité.
L'homme a étudié d'abord la nature, et il l'a étudiée dans un point de vue uniquement relatif à ses propres 'besoins. En considérant les êtres par rapport à lui, il en est venu à reconnaître quelques-uns des caractères ,qui les distinguent les uns des autres, en particulier ceux qui distinguent les êtres bruts des êtres organisés :
« La forme des corps, leurs mouvements, les principes qui sont leurs composants, le mode de formation
des composés, leur structure interne, leurs propriétés qui se manifestent par la combinaison des corps, et leur action réciproque, les phénomènes qui résultent de cette action, voilà les principaux aspects des faits observables qui sont la matière des théories du monde inorganique », et l'objet des sciences physico-mathématiques, dont l'auteur expose la filiation logique de la manière la plus lucide.
La science des corps bruts, organisée par les sciences physico-mathématiques, se subdivise, si on la considère objectivement, en plusieurs parties qui vont du plus haut des cieux — astronomie — au plus intime de la terre — géologie, — et, lorsqu'on entre dans la nature des êtres inorganiques, en physique et en chimie.
La science des êtres vivants, envisagée dans les faits qui en sont la matière, comprend divers degrés. L'histoire naturelle décrit les nombreuses espèces d'êtres vivants; la physiologie embrasse le système de leurs fonctions organiques, soit dans leur état normal, soit dans leur état de maladie.
Nous arrivons ainsi au second hémisphère, qui comprend le monde de l'humanité.
Comme être organisé, l'homme est l'objet d'une physiologie spéciale qui embrasse tous les phénomènes de la vie humaine sous tous les aspects où on peut la considérer :
u Mais c'est surtout comme être doué de raison et de liberté, que l'homme est l'objet d'une vaste science. Par ces facultés, il appartient à un monde supérieur. Une
altraclioii vitale le porte vers le vrai et le bien, il a une iaini cl nne soif sublimes de ces clioses : elles sont l'alimcnl naturel de son esprit. Ce monde intellectuel n'est pas un développement, une simi)le efflorescence du monde supérieur ; il n'en sort pas comme la tige sort de son germe: il est le type, la raison, le but de l'univers physique. »
C'est ce qui donne à la science de l'homme une aussi haute importance, qu'aux yeux d'un grand nombre de philosophes anciens et modernes elle résume toutes les autres sciences.
L'homme n'a pas seulement une vie individuelle, il a une vie sociale ; si la psychologie fait connaître les faits où se traduit son activité en quelque sorte personnelle, l'histoire a mission d'enregistrer et d'expliquer les faits où se manifeste son activité extérieure et sociale :
« L'histoire se divise comme le genre humain se divise lui-même : elle est l'histoire des individus, des familles, des nations, des races, enfin de tout le genre humain connu. Toutefois, les travaux historiques peuvent être classés suivant un autre ordre, qui montre leur liaison avec les autres branches des connaissances humaines. »
L'auteur explique cette classification rationnelle qui fournit : l'histoire statistique, l'histoire politique et l'histoire religieuse, et il ajoute :
« Ces trois genres de travaux donnent lieu, en se subdivisant, à des histoires particiiiières de deux espèces : car, ou Ton prend un seul peuple avec tous les élé-
ments de sa civilisation, ou l'on suit, chez les différents peuples, le développement d'un seul de ces éléments; de là les histoires philosophiques, littéraires, commerciales et ainsi de suite. »
Les travaux historiques fournissent la matière sur laquelle s'exercent les sciences sociales et politiques. A propos de ces sciences dont les difficultés n'échappent à personne, l'abbé Gerbet fait une observation d'une justesse frappante :
« On ne peut s'empêcher de remarquer ici une étrange maladie intellectuelle de notre époque. Les sciences sociales, les plus compliquées de toutes les sciences, sont précisément celles où une foule d'hommes s'improvisent en docteurs, avec une très mince provision de connaissances et quelques lieux communs retentissants. Les Copernic et les Newton, malheureusement si rares dans les sciences naturelles, pullulent, à ce qu'il paraît, en politique. Si un écolier, pourvu de connaissances physiques aussi légères que l'instruction sociale de nos parleurs de constitution et de progrès, s'avisait de faire sa théorie de l'électricité ou du calorique, et qu'il eût en même temps le pouvoir d'opérer en grand sur la nature, sa folie mettrait le feu à l'univers. Si, après des études physiologiques proportionnellement aussi peu avancées, il avait la manie de faire des expériences sur l'organisme humain, et qu'un grand nombre de dupes se prêtât à lui servir de matière expérimentale, il deviendrait en fort peu de temps un fléau plus destructeur que le choléra. Comment se fait-il que ce qui serait un délire dans les autres sciences, ne soit plus
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qu'une sage audace en politiiiue ? Avant <le consfiJuor la société, apprenez à consliluer votre intelligence; avant de rêver ce que vous appelez raffranchissement, commencez par aiïroncliir votre raison de cette ignorance doctorale, la pire de toutes parce qu'elle s'ignore elle-même. Le premier pas du bon sens dans la science sociale, c'est de reconnaître qu'elle est très compliquée. Quiconque y prophétise sans avoir passé par une initiation de fortes études, est bien présomptueux de croire qu'on l'écoutera, et bien malheureux si on l'écoute: si ses paroles sont plus que du vent, elles sont des tempêtes. »
Étudier pour étudier, vaine curiosité. La science doit avoir un but, et ce but, c'est aux sciences d'application qu'il appartient de le dégager :
« Les sciences d'application donnent la théorie des moyens par lesquels on met les vérités connues en rapport avec les besoins des hommes. Ces moyens sont en général les arts. A tout besoin correspond un instinct^ et comme l'homme, à raison de sa double nature, a deux espèces d'instincts, les uns physiques, les autres moraux, qu'on désigne quelquefois sous le nom de sentiments, de là vient la division ordinaire des arts en arts mécaniques, destinés à satisfaire l'instinct de la conservation et du développement organique, et en arts libéraux, dont le but est de satisfaire les instincts spirituels. Il est assez singulier en apparence qu'on se serve de la même expression pour qualifier l'œuvre d'un cordonni' r et l'œuvre de Dante. Mais cette locution qui rappelle à l'homme la faiblesse et la grandeur de sa nature, qui lui redit sans cesse qu'il tient à la fois de l'animal et de
l'ange, celte locution, dis-je, est un des mille indices de la très profonde philosophie du langage. Nous verrons, toutefois, que, pour classer exactement les arts, il faut y distinguer une espèce qui sert de transition des arts mécaniques aux arts libéraux. »
Les arts mécaniques sont destinés à assujettir la nature physique aux besoins de l'homme :
« Par les arts mécaniques, l'homme exerce une puissance magique sur la nature. Il la dompte, il la transforme, il lui donne sa propre empreinte, il se l'assimile. »
Il se l'assimile pour l'entretien de sa vie organique.
Toutefois, les arts qui ont pour but l'entretien de la vie, ne sont pas tous des arts mécaniques. L'homme n'est pas fait pour vivre immobile, il a besoin de se mouvoir : de là une autre espèce d'arts qui se rapporte à la locomotion. Mais en se mouvant dans l'espace, l'homme a aussi besoin de s'orienter dans les temps. Les arts qui correspondent à ce besoin, se résument dans l'horlogerie.
Les arts intermédiaires entre les arts mécaniques et les arts libéraux, sont ceux qui se rapportent aux moyens matériels de la communication des pensées : la vocalisation, l'écriture, la typographie :
« Ces arts, non plus que les arts mécaniques, ne s'arrêtent pas à ce qui forme leur objet spécial : ils cherchent à remplir leurs fonctions sous des formes élégantes, ils aspirent aussi au beau.
« En montant l'échelle des arts, nous arrivons à ceux qu'on nomme libéraux, et dont le beau est l'élément propre. Deux d'abord se présentent à nous, dont l'un est
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ano transformation de la parole, Tanlrc une Iransforinalion de Técrilure. »
La musique et la peinture forment cette double transformation; nous engageons nos lecteurs à en suivre, avec l'auteur, les merveilleux développements :
« Aux deux arts dont il vient d'être question, se rattachent d'autres arts subordonnés. La déclamation est une diminution du chant ; la pantomime est une peinture par gestes. La danse, selon son institution primitive, a un double caractère : par les mouvements du corps, elle tient de la pantomime; parle rythme, auquel elle est essentiellement soumise, elle tient de la musique.
« Jusqu'ici, nous n'avons vu que des transformations de la parole et de l'écriture. Mais Thomme opère encore une autre transformation. La nature n'a pas seulement une parole, elle ne nous offre pas seulement une grande écriture, dont les phénomènes sont les caractères : l'univers, dans son ensemble, se présente aussi à nous comme une demeure, comme le palais de l'homme et le temple de Dieu. Or, si l'homme transforme sa parole en chant, sa parole écrite en peinture, ne fera-t-il pas aussi une transformation analogue dans la maison qu'il construit, surtout dans la maison sociale, dans le palais, dans le temple? N'essaiera-t-il pas de lui imprimer le cachet de beauté dont il a le type dans la nature? Ne faut-il pas que tout monte à la fois? A l'homme qui a élevé à un état supérieur l'expression de sa pensée, il faut une demeure supérieure aussi : l'architecture la lui fournit; elle tient, sous des rapports divers, des deux
autres arts; elle est, comme la peinture, une écriture sublime et simultanée. Nos belles catbédrales, dont on a dit avec raison que ce sont des idées construites en pierres, se combinent en même temps, selon des lois de symétrie et de proportion, qui ont des analogies intimes avec les lois mathématiques de l'harmonie. Il y a dans Tarchitecture comme une musique muette et une peinture gigantesque.
« Par ces trois arts, Thomme transforme sa parole, son écriture, sa demeure ; mais cette transformation ne serait pas possible, elle ne ferait d'ailleurs qu'établir entre nos facultés une disproportion choquante, si ce qu'il y a de plus élevé dans Thomme, si la pensée n'avait aussi une transformation qui lui est propre. Cet élan supérieur de la pensée, cet effort qu'elle fait pour revêtir des formes plus brillantes, c'est la poésie... »
Ici l'auteur laisse déborder de son àme, dans le langage le plus élevé, les flots de poésie qui la remplissaient; nous ne pouvons qu'engager le lecteur à lire ces belles et touchantes pages, qui relèveront jusqu'aux sommets de la science, à ce qui en constitue l'unité suprême. Cette dernière partie du Discours n'est guère susceptible d'analyse ; nous pouvons tout au plus recueillir quelques accents de ce langage, où l'esprit, le cœur et la foi s'unissent d'une manière si harmonieuse.
« On pourrait adopter, pour symbole de la science, l'antique emblème pythagoricien : le triangle inscrit au cercle. L'idée de l'infini, dont les notions d'unité, de généralité, de permanence, sont les images, est le cercle sans bornes dans lequel se meut la science; les idées de
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cause ou de puissance, de raison des choses ou d'intelligence, de bul ou d'union, forment le triangle de lumière qui détermine le mouvement dans le sein du cercle infini. De niruie (jue l'espace illimité en qui les astres se meuvent, est l'ombre de l'immensité divine, les notions générales, qui sont l'espace de la science, sont l'ombre lumineuse de l'infini; et si tous les astres font partie d'un plan, qui est la manifestation de la puissance divine exécutant les pensées de la sagesse, mue par la bonté, toutes les idées qui peuplent l'espace de notre intelligence, qui en sont comme les astres, viennent aussi s'ordonner et s'encadrer dans un plan qui manifeste les mêmes choses, qui révèle aussi la gloire de Dieu à l'œil de la raison contemplant elle-même sa propre essence. La science existe, se meut et vit dans ridée divine : Dieu est présent partout, dans la raison humaine comme dans la nature. »
Arrivé à cette hauteur, l'abbé Gerbet n'est pas encore satisfait, il veut étudier de plus près, et sous un aspect nouveau, les rapports de la science avec la notion du Dieu trois fois saint, et il trouve dans le dogme chrétien de la création, le nœud, le lien par lequel le fini et l'intini s'unissent dans des rapports ineiïables. Or, la théologie pose seule les bases de la cosmologie; les idées sans lesquelles, « semblable à un vaisseau égaré qui ne connaît ni le point d'où il est parti, ni les régions qu'il traverse, ni le but où il doit tendre, l'esprit humain flotte au hasard dans un vague infini » :
« Nous n'avons pas besoin de dire maintenant pourquoi nous n'avons pas rangé la théologie dans la foule
des sciences particulières. >;ous avons toujours éprouvé un sentiment pénible, lorsque, en parcourant des classifications des connaissances humaines, nous avons vu la science qui parle de Dieu y occuper une simple case au niveau de toutes les autres. Elle doit y avoir une place haute, privilégiée, incommunicable. Elle est la science générale dans le même sens que les métaphysiciens chrétiens ont dit que^Dieu est l'être universel. »
Il semble qu'après ces magnifuiues aperçus sur l'unité, lauteur ait dit le dernier mot de la science. Il n'en juge pas ainsi; ce discours n'embrasse encore que la moitié du plan qu'il s'est tracé :
« On peut dire des sciences ce que saint Paul dit de riiomme : « il faut que celui qui veut s'approcher de « Dieu, croie d'abord qu'il est et qu'il récompense ceux « qui le cherchent ». Voilà le premier pas du néophyte le commencement de la vie spirituelle ; mais ce n'est pas encore la pleine vie, car elle n'existe que quand on connaît Dieu par le Christ. Ainsi en est-il des sciences. Elles doivent croire en Dieu, elles doivent croire qu'il récompense leur tendance vers lui, puisque cette foi leur donne cette unité vivifiante qu'elles chercheraient en vain par une autre voie. . . A ce degré, elles sont encore à l'état de néophyte ; il faut qu'elles arrivent à la connaissance du Christ, qu'elles se coordonnent à lui, pour posséder la plénitude de l'unité et de la vie. »
Et, lorsque le savant chrétien a ainsi achevé sa tâche, la parole dernière reste au prêtre de Jésus-Christ :
« S'il est dans les intentions de la Providence que notre vie se passe à cultiver quelque petit coin obscur
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dans le domaine de la science terrestre, plaise à Dieu que nous apprenions à nous servir de ces travaux pour nous préparer saintement à la science éternelle, en sorte (lue nous rapportions tout au désir de faire, pour' l'amour de Dieu, quelque bien à nos frères. L'homme ne saurait faire que peu de chose pour rhomiric; mais vouloir ce peu, ce nous <'st une grande chose, et puissante, et immortelle. Voilà le seul côté sérieux et consolant de toute science: tout le reste séparé de cette pensée, n'est qu'amusement ou peine d'enfant (1). »