REFLEXIONS SUR LA CHUTE DE M. DE LAMENNAIS
[Université catholique, 1836-37)
Préface
Cet écrit a paru dans V Université catholique, par fragments, quoiqu'il n'eût pas été destiné d'abord à ce genre de publication. Nous le rendons aujourd'hui à sa forme primitive, qui, en permettant de saisir aisément la liaison des idées, lui donnera du moins le seul genre de mérite auquel il puisse prétendre peut-être. Les faibles écrits sont comme les petites fortunes : ils ne supportent guère la division.
Nous n'aurions pas consenti toutefois à publier de nouveau ces réflexions qu'une occasion déplorable
(1) Ladoue, 11,129-140.
LA VIE ET LES OEUVRES 9i
nous a suggérées, si elles n'avaient été que des observations de circonstance. Mais, outre qu'elles touchent aux bases de la religion et de la société, le scandale auquel elles s'appliquent continue de se reproduire, sous des formes diverses. La Chule (Tun Ange, de M. de Lamartine, est le pendant des Affaires de Borne, de M. de Lamennais. En gémissant sur ces tristesdéfections, il ne faut pas trop s'en alarmer. La plus^ obscure Fille de Saint-Vincent de Paul, qui déserterait la foi, serait quelque chose de plus sinistre qu'un grand talent qui tombe. Cette chute de la charité serait vraiment la chute d'un ange : quant au génie, ce n'est guère qu'un beau mortel, qui nous accoutume, depuis^ six mille ans, à ses faux pas.
Observations préliminaires
Ces dernières années ont vu un fait bien rare dans^ les annales de l'Eglise. En s'exilant loin d'elle, M. de Lamennais n"a été accompagné par aucun de ceux qui avaient partagé ses travaux. Tous se sont rangés à la droite du Vicaire de Dieu, et ils n'ont suivi que de leurs regards tristes celui qui s'engageait à gauche, dans une route qui conduit on ne peut dire où. Est-ce là comme une scène du jugement dernier? Nous devons garder, nous gardons avec amour, une espérance meilleure. Dieu voit, dans le passé, des mérites qui montent vers lui comme une prière, et la mémoire de Dieu est miscilcorcii.^use. Rien ne nous est aussi con--
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solant que cette pensée; rien, si ce n'est le désir, (|ue Dieu lit aussi dans le fond de notre âme, de donner, «'il le fallait, tout notre sang pour obtenir à TerluUien tombé la grâce d'une seule larme.
Nous devions accorder à notre douleur particulière les premiers mois de cet écrit ; mais nous sentons qu'elle ne doit pas se répandre ici en de longs discours, et qu'il lui sied bien de s'ensevelir dans une douleur plus sainte : dans la commune douleur de l'Eglise. Les gémissements de cette mère divine sont grands, toutefois ce n'est point sur elle qu'elle gémit. Depuis dixhuit siècles, l'épouse de Jésus-Christ est endurcie aux .persécutions et aux apostasies, et elle use, avec ses genoux, la pierre du scandale, à force de s'y prosterner pour prier en faveur de ses ennemis. Depuis le renoncement de saint Pierre, nulle défection, nulle chute ne l'étonné. Elle sait qu'à toutes les époques de tribulation, il se rencontrera des disciples infidèles qui diront ^ussi : Je ne l'ai pas connu, Non novi, et qu'ils la renieront à la voix d'une servante passionnée et turbulente, qui prend presque toujours le nom de liberté. Celui qui, 4ans son zèle emporté, aura tiré l'épée pour en frapper Malchus, celui qui aura souvent blessé de sa dure et sanglante parole le front de ses adversaires, tombera; il tombera sous le coup de ses propres malédictions, afin que tous comprennent que la charité est la meilleure sauvegarde de la foi. A l'aspect de cette chute, une douleur profonde consterne les cœurs fidèles, mais ils n'en sont point troublés. Plus cet esprit sera tombé <le haut, plus vivement ils sentiront que leur foi a d'au-
très bases qu'un respect superstitieux pour la changeante et chétive chose qu'on appelle le génie de rhomme ; dans les âmes catholiques, il n'y a point de fétichisme envers le talent. Si une étoile s'éteignait dans le ciel, aurions-nous besoin pour cela d'être rassurés dans notre foi à l'ordre du monde ?
On sent tout ce que ces paroles me coûtent. Celui qui déclare une guerre ouverte à l'Eglise, qui prophétise sa chute, qui, dans les dernières pages de l'écrit qu'il vient de publier n'a pas craint d'outrager, par le plus brutal sarcasme, l'auguste vieillard que la chrétienté salue du nom de Père, a eu en moi un ancien ami, qui l'aimait d'une amitié née au pied des autels, et qui avait pour lui autant de dévouement, je crois, qu'aucun des amis nouveaux qui sont venus courtiser sa révolte. A ce souvenir, je tombe à genoux, offrant pour lui à Dieu des prières dans lesquelles il n'a plus foi, et je ne me relève que pour combattre, dans l'ami de ma jeunesse, l'ennemi de tout ce que j'aime d'un éternel amour.
Réflexions sur les erreurs de M. de Lamennais
L'agrégation que M. de Lamennais nous annonce comme devant être le point central d'un nouveau Christianisme, n'aura donc, dans la réalité, sous une fausse apparence de vie religieuse, d'autre vitalité que celle que la fièvre des passions politiques parviendra à lui communiquer. Cette agrégation pourra être une ligue; elle né sera jamais une Eglise.
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On voit en quel sens nous avons pu dire que nous avions à signaler une hérésie gigantesque. Klle esl la plus grande des négations religieuses qui se soient produites sous un nom chrétien et avec des formes chrétiennes ; mais sa taille n'est pas la mesure de la puissance qu'il lui sera donné d'exercer : comme secte chrétienne, elle atout à la fois la haute stature et l'inanité d'un fantôme.
Nous l'envisagerons, dans cet écrit, sous ses deux faces, l'une théologique, l'autre politique. Sous le premier point de vue, l'essentiel est de montrer à quoi elle aboutit et comment elle y arrive. Une fois que ce dernier terme, qui est le déisme, est bien signalé, la question est finie pour les chrétiens, et elle rentre, pour ceux qui ne le sont pas, dans la question générale de la révélation. Or, la nouvelle hérésie arrive à ce dernier terme par trois erreurs, qui constituent en quelque sorte les phases de son évolution.
Premièrement, on suppose que l'Eglise, lors même qu'elle serait d'institution divine, n'a, comme la Synagogue, qu'une durée limitée. Nous verrons que ce premier pas hors de la croyance catholique, en entraîne forcément un second, et conduit à admettre que l'Eglise n'est qu'une institution purement humaine.
Mais on ne peut s'arrêter là. Nous prouverons que le système d'attaques dirigé contre la hiérarchie ébranle tout symbole de foi chrétienne. De là résulte la nécessité de faire un troisième pas, en cherchant au delà et en dehors des dogmes, un Christianisme réduit au seul précepte de la charité.
Ce troisième pas étant fait, il est impossible de voir dans le Christianisme une religion révélée; il n'est plus qu'un système de philosophie qui a exercé une grande influence sur les destinées de l'humanité. On arrive, en un mot, au déisme, et la nouvelle hérésie, perdant tout caractère chrétien, n'apparaît plus que comme une continuation de V Emile de Rousseau.
Nous sentons le besoin de redire que la discussion où nous allons entrer, si pénible pour tout cœur catholique, est particulièrement douloureuse pour le nôtre, où elle va remuer tant de souvenirs brisés et d'espérances éteintes. Nous offrons à la foi un holocauste qu'elle bénira, nous l'espérons, car elle seule pouvait le commander. Daigne celui en qui la force de la vérité est éternellement unie à la douceur de l'amour, nous préserver de toute parole ou faible ou amère, qui rendrait moins pure la flamme du sacrifice !
D'où est-il parti, et où va-t-il ? Il s'est enthousiasmé, bien tard, pour quelques théories politiques, qu'il avait longtemps combattues comme un fléau destructeur de la civilisation chrétienne, comme une espèce de choléra social, une invasion de la barbarie, contre laquelle il provoquait la croisade des intelligences. Mais voilà que quelque chose d'inconnu se remue en lui : ce Pierre l'Ermite du xix*^ siècle, passe dans le camp des infidèles, et répète avec eux : Dieu est Dieu, et la démagogie est son prophète. Le vicaire du Christ le condamne, il refuse de se soumettre à son jugement. Il ne peut se
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dissimuler que la décision de Rome a l'assentiment de répiscopat, qu'elle est reconnue comme règle de foi par toute l'Eglise; il se révolte contre la doctrine de l'Eglise. Il sait bien (pi'il ne peut rejeter l'enseignement actuel de l'Eglise sans rompre avec la tradition, sans briser la base catholiciue : il la brise. Destitué de cette base, il s'accroche à je ne sais quel Evangile interprété par je ne sais quels peuples ; il sent alors que les dogmes lui échappent, et il les laisse s'échapper. Il rêve une morale chrétienne sans croyances chrétiennes, il embrasse une religion semblable à un fantôme monstrueux qui aurait un cœur sans avoir de tète, il immole la foi au nom de la charité ; cependant, une voix d'en haut lui dit : « Prêtre, qii'avez-vous fait de la foi, fille aînée du Christ? » et il répond : « Est-ce que je suis son gardien? le monde est las d'elle ». Alors fut prononcé cet arrêt : « Vous serez vagabond et fugitif sur la terre, errant d'illusion en illusion ; et lorsque vous essaierez de rassembler quelques hommes autour de vous, dans votre solitude, lorsque vous entreprendrez de bâtir une cité de repos, vous n'y serez tout au plus que le chef de ceux qui n'ont point de chef, et vous serez plus tourmenté par ce rassemblement sinistre, que vous ne l'étiez dans votre désert. »
Passons vite sur toutes ces folies. Non, non, ce n'est point par des considérations de ce genre, ce n'est point par ces pitoyables ergoteries sur quelques lignes de
î'Evangile, sur quelque mot vénéré, dont on tourmente les syllabes pour leur faire produire un sens inouï, ce n'est pas ainsi que Ton arrive à la déplorable extrémité dont il s'agit. On y arrive, non point en croyant mal, mais en ne croyant pas ; on y arrive, parce qu'ayant posé des principes qui sapent la foi à tous les dogmes, ■et prétendant en même temps rester chrétien, il faut bien, de toute nécessité, à mesure que les ruines s'étendent, confiner en quelque sorte l'essence du Christianisme dans la seule chose que Ton s'imagine pouvoir conserver. Un homme a miné les murs d'un temple, et au moment où il croit voir chanceler les colonnes, et la voûte s'entr'ouvrir pour s'abattre, il essaie, par un vieux sentiment de vénération, de sauver la lampe du sanctuaire, et la transporte dans un lieu profane, ouvert à tous les vents, où elle ne tarde pas à s'éteindre. Voilà l'histoire de votre Christianisme réduit à la charité. Cette charité, que vous prétendez conserver, n'est plus la charité chrétienne, car le système d'idées où vous le transportez n'est plus le Christianisme, et n'est pas même une religion.
Grand Dieu ! pourquoi faut-il que ce soit moi qui sois chargé de montrer le fond de ce précipice ? Il y a dix ans, ayant accompagné M. de Lamennais devant un tribunal où il avait été cité à comparaître, je l'entendis déclarer qu'il conserverait et défendrait la foi de Rome jusqu'à son dernier soupir ; et peu de temps après, étant tombé malade, il fut pendant quelques jours environné des ombres de l'agonie, et plus environné encore de ces clartés qui commencent à poindre
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dans les saintes morts. Et pendant que je veillais sur lui, dans une nuit que je croyais rtre la dernière, j'ouvris au hasard V Imitation^ ce livre de Tàme, que son âme avait traduit peu de temps auparavant; j'y lus ces seules paroles : « Et vous aussi, apprenez donc à quit- « ter pour l'amour de Dieu Tami le plus cher ». Et toutefois je priai, comme tout ami Teùt fait pour un ami dont il sentirait la vie bien plus précieuse que la sienne; je priai Dieu d'accepter la mienne en échange, et j'offris à cette intention le saint sacrifice. Cette intention, ô mon Dieu! ce vœu, cette prière, je vous les renouvelle en ce moment, où je vois dans une fatale Yision sa foi pâle, épuisée, s'agitant convulsivement au sein de la révolte, comme sur un lit de mort. Je vous renouvelle cette offrande, toute chétive qu'elle est, non plus seulement, comme autrefois, pour vous demander que des jours soient ajoutés à des jours, mais pour appeler le vrai. Tunique jour, le jour de la miséricorde; j'unis ma pauvre prière à ces gémissements infinis des saintes âmes qui s'élèvent vers vous de tous les coins du monde oîi son nom est parvenu, afin que la vraie vie lui revienne avec abondance et surabondance, afin qu'il porte le repentir si haut, que les anges du ciel aient bien peu à descendre pour se réjouir près de lui; afin que le Père commun, de ses bras toujours ouverts, le pressant enfin contre son cœur, le bénisse de ces bénédictions que saint Ambroise fit descendre sur Augustin repentant; que ses amis, dans la vivacité de leur joie, doutent de leur douleur passée comme d'un songe, et que son frère même oublie qu'il Ta pleuré.
Les premiers chrétiens étaient des hommes de charité, parce qu'ils étaient hommes de prière et de foi. Il ne faut pas croire qu'il ait suffi au Christianisme d'énoncer le précepte de l'amour fraternel envers tous, pour le faire passer dans la pratique. Est-ce que Marc- Aurèle et Epictète, en proclamant de belles maximes de morale, ont entraîné le monde avec elles ? Le Christianisme n'a pas seulement promulgué la loi de charité; il a donné des forces pour l'accomplir. C'est avec ses mystères, son culte, ses sacrements, qu'il a rendu l'homme capable, suivant la belle expression de saint Paul, de faire la vérité avec amour. Il n'a pas seulement éclairé l'intelligence; il a nourri le cœur. Qu'avezvous fait de cette nourriture sacrée, apôtres d'un christianisme sans dogmes et sans culte? Vous êtes pour les mystères d'amour ce que les iconoclastes étaient pour les saintes images : là où vous avez passé, le sanctuaire reste froid et vide.
Non, la tradition de la charité chrétienne n'est pas avec vous; elle est où se conserve la tradition de la foi. Si notre action n'accomplit pas encore tous les genres de bien que notre pensée embrasse, c'est qu'il y a dans le chaos social qui nous entoure mille obstacles qui arrêtent la meilleure volonté, et dont nous ne sommes pas responsables ; c'est aussi que les préjugés haineux que l'on a inspirés contre nous à une partie du peuple, la rendent inaccessible encore à notre influence. Mais les croyances qui nourrissent le dévouement, mais l'esprit de sacrifice, mais l;i charité active sont toujours là, soutenant toutes les anciennes œuvres
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de bienfaisance, en créant journellement de nouvelles, allendanl qu'il leur soit permis d'agrandir le cercle de leurs bienfaits, épiant toutes les idées pratiques d'amélioration, toutes les vues utiles, toutes les découvertes, pour s'en emparer, pour convertir toute science en amour. L'Eglise est ce qu'elle a toujours été : elle n'est pas seulement la demeure paisible de tous les esprits qui se reposent dans l'unité de foi ; elle est aussi la grande salle d'asile, l'atelier universel des bonnes œuvres, où se presse, au service de toutes les souffrances, l'élite de ces âmes qui forment, à toutes les époques, l'immortelle aristocratie du dévouement. Le Pape en est le cbef : voilà les véritables affaires de Rome.