DANS LE « JOCELYN » DE M. DE LAMARTLNE
{Université catholique, 1836)
Le chantre des Méditations et des Harmonies n'avait rencontré nulle part une sympathie plus profonde et plus unanime que dans les rangs de cette génération fidèle, qui est demeurée fermement croyante dans un siècle de doute. Cest dans cette grande unité de foi et d'amour, c'est dans cette àme composée de millions d'àmes, c'est là que sa belle et douce voix avait trouvé son meilleur écho. Il leur parlait, dans un ravissant langage, de Dieu, de la prière, de la croix, du ciel ; et ces mots sont leur langue, ces pensées sont leur àme, cette vie intérieure est leur vie. Ils ont écouté ses hymnes comme un accompagnement de cette voix
(1) Ces observations ne sont pas encore un article de critique consacré à l'examen de tout le poème de M. de Lamartme ; elle ne sont relatives qu'à un seul point, mais qui est d'une importance fondamentale.
secrcto, qui chante incessamment le nom de Dieu dans le cœur des justes. C'est pourquoi ils l'ont béni, lorsque tant d'autres ne faisaient que l'admirer.
Faut-il s'étonner si l'amour dont ils ont entouré son génie s'alarme et s'attriste d'une déviation d'autant plus regrettable, (\ue cet écart moral coincïde avec un nouveau développement de son talent poétique ? Ses chants passés ne sont pour lui que le prélude lyrique d'une immense épopée qui sera l'œuvre de sa vie. Pour donner au public quelques renseignements sur ce nouveau monde de poésie, il en détache un épisode, où il accumule d'éblouissants trésors, mais où la foi rencontre des choses sinistres.il ressemble à ces navigateurs du seizième siècle, qui rapportaient, de leur premier voyage aux Grandes-Indes, des animaux effrayants, attachés au mât de leurs vaisseaux chargés d'or et de parfums.
Je respecte trop sa haute renommée, pour penser que quelques louanges superflues, que je pourrais joindre ici aux applaudissements dont la presse a retenti, soient le prologue obligé des vérités austères que je suis chargé de lui olfrir. Dans son bel apologue de r Aigle, Jocelyn nous dit qu'arrivé à une certaine hauteur, on voit les montagnes et les plaines, les cèdres et les brins dherbe sous le même niveau. Et nous aussi, quand par l'accomplissement d'un devoir nous montons vers l'éternelle vérité, nous sommes transportés par elle dans une région où l'œil de la conscience ne mesure plus la din"érence des grands aux petits talents, où l'on n'entend plus le tourbillon des critiques et des
acclamations littéraires, où l'on ne voit plus que Dieu qui ne change pas, et l'homme qui s'égare.
Dès qu'on s'écarte de la grande route tracée par le Christianisme, trois chemins s'ouvrent devant le poète et le philosophe, et tous trois conduisent aux abîmes.
Dans l'apostasie du dix-huit siècle, la poésie, ou ce qu'on appelait ainsi, était descendue, sauf quelques exceptions, jusqu'au culte de la matière. Les sensations avaient remplacé les sentiments ; Thomme n'aspirait plus à être un ange. Le nom de Dieu se trouvait encore de temps en temps dans des pages écrites en vers, l'idée de Dieu n'y était plus. Sombre reflet de la philosophie matérialiste, cette poésie, qu'on me pardonne encore ce mot, s'étendait sur l'esprit humain comme l'ombre de l'athéisme. Il ne pouvait y avoir, pour une àme comme celle de M. de Lamartine, aucune cause de séduction dans cet enfer du génie.
Plus tard, nous avons vu surgir une poésie qui s'est présentée sous d'autres formes, parce qu'elle avait une autre essence. Ce n'était ni le culte de la matière, ni le culte de l'esprit, mais un chaos de ces deux cultes, sur lequel planaient le doute et le blasphème. Cette poésie manichéenne s'est personnifiée dans Byron. Là le. mal fut en quelque sorte divinisé comme le rival infini du bien. Pour caractériser cette apothéose sacrilège, la pensée rcnonte à ces antiques images, qui, au moment où Dieu laissait tomber du haut de sa gloire un ra) on de lumière sur le berceau de la création, représentaient le Satan de Manès se levant du fond de son éternité téné-
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breiise, le front ceint crune couronne de flammes, et réclamant à grands cris sa part dans la souveraineté du monde. Ce manichéisme dans la poésie, M. de Lamartine la combattu, il Ta vaincu, il Ta détrôné.
Reste une troisième voie, qui mène droit au panthéisme. Ira-t-il se prosterner devant cette erreur? il ne le veut pas sans doute ; mais n'a-t-elle pas cependant des traits quiFéblouissent? ne se sent-il pas, à quelqueségards, attiré vers elle, to'ut en se cachant d'elle ? succombera-t-il définitivement à cette tentation suprême^ quia été, dans tous les temps, la cause des plusgrandeschutes de la raison humaine ? Quelques passages de Jocelyn ont fait naître cette crainte. Je suis bien loirt d'y voir des convictions dans lesquelles son esprit se serait fixé ; mais dans une pareille matière, des opinions indécises et flottantes sont déjà des signes funestes, semblables à ces feux errants qui annoncent le voisinage des tombeaux.
Suivant les passages auxquels je fais allusion, on considérerait tous les symboles de foi, sans exception, comme des formes corruptibles et périssables de la pensée religieuse. Ils ne seraient tous, à des degrés variés, que des phénomènes transitoires, qui limitent, d'une manière déterminée à cbacj-je époque, la substance indéterminée de l'esprit humain, uc même que, pour les panthéistes, tous les êtres ne sont aussi que de purs phénomènes, se renouvelant sans cesse dans io sein d'une substance immuable et inconnue. Vous concevriez alors l'esprit humain comme ces philosophes, conçoivent l'univers ; votre psychologie serait un ruis-
LA VIE ET LES OEUVRES lOcî'
seau qui irait se perdre dans le vague océan de la métaphysique panthéiste.
Veuillez vous arrêter avec moi au bord de cet abîme^ pour entrevoir tout ce qu'il engloutit. Cette grande idée de Dieu, qui éclaire votre esprit, qui rayonne avec tant de puissance dans toutes vos poésies, et que vous avez reçue du Christianisme, cette idée n'a pas toujours existé dans l'esprit des hommes avec la pureté (juelle a dans le vôtre. La philosophie de l'antiquité, généralement parlant, n'avait pas de Dieu une notion aussi dégagée des erreurs qui ont altéré, dans l'intelligence humaine, la première de toutes les vérités. Eh bien, si vous partez du principe fatal que je combats en ce moment, pourquoi ne soupçonneriez-vous pas que votre notion de Dieu est aussi entachée de profondes erreursdont les siècles futurs la purifieront, comme a été purifiée la croyance antique ? Supposez, dans l'obscur avenir, telle conception de Dieu que vous voudrez, on devra également la tenir pour suspecte : la même incertitude plane inévitablement sur tous les termes de celle série indéfinie des révolutions de la foi, et l'idée de Dieu, en tant qu'elle implique des notions déterminées, n'est plus qu'un éternel provisoire pour l'esprit humain. S'enchaîner dans des formules trompeuses, ou ne s'affranchir que pour entrer dans une vague et ténébreuse unité, où toute connaissance positive de Dieu s'éteint, voilà donc l'alternative où vous placez l'esprit de l'homme. Eh quoi ! direz-vous qu'il ne saurait être libre et grand que dans la nuit ? Allez dire aux hommesque tout ce que nous croyons connaître de Dieu peut