‹ GerbetChapitre 19 sur 49 · GERBE · texte numérisé non relu

GERBE

n'èlre qu'une illusion changeante, et que la vérité immuable est ce que nous n'y voyons pas; donnez-leur ce symbole vide pour croyance, et vous verrez si l'humanité trouvera le pain de l'intelligence et du cœur dans cette abstraction infinie 1

Les mêmes doutes désespèrent le plus divin sentiment de l'homme, l'esprit de sacrifice. Celte charité chrétienne, que votre cœur adore, n a pas non plus toujours existé dans le monde. Elle s'est substituée à l'égoïsme antique, elle est un sentiment qui a remplacé un sentiment, elle doit être dès lors, dans les idées de Jocelyn, un des anneaux de la grande chaîne que l'humanité déroule dans sa course, un des termes variables des évolutions qu'elle accomplit. 11 y a parmi nous des hommes qui prophétisent la mort du dévouement. Ils disent que la première période de l'humanité, la période païenne, fut celle de l'égoïsme sans règle ; que la seconde est celle de l'égoïsme réglé par la charité ; que la troisième sera le règne de l'égoïsme réglé par lui-même, et que le désir éclairé des jouissances enfantera le miracle du bonheur universel. Nous tous, qui croyons que l'esprit de sacrifice est aussi l'esprit de l'éternelle vérité, nous ne sommes, à leurs yeux, que de sublimes insensés qui embrassent une ombre qui s'évanouira sous le soleil de l'avenir. Eux, ils croient aux révolutions futures delà morale, au même titre que Jocelyn croit aux révolutions futures de la foi. Que répondra-t-il à ces incrédules de la charité ? je l'ignore, et je vous le demande.

Je ne sache même pas qu'en jugeant avec ses doutes,

en portant sur Thunianité ses regards troublés, il puisse considérer la plus vague idée de religion, la croyance en Dieu la plus indéfinie, comme quelque chose d'impérissable sur la terre. Cette croyance existe parmi les hommes depuis que les hommes existent ; mais, dansTordre d'idées, ou plutôt d'incertitudes où se place Jocelyn, qu'est-ce, après tout, qu'une fixité de six mille ans ? Cette croyance a résisté aux révolutions intellectuelles de quelques dizaines de siècles; mais qui lui répond, à lui, que des millions de siècles ne l'useront pas ? Pour juger l'avenir du Christianisme, on veut faire abstraction de ses preuves, et l'on s'étonne ensuite de ne le pas reconnaître immortel ; mais l'athée aussi, qui juge l'avenir de la foi en Dieu en faisant abstraction de ses preuves, ne peut croire à l'immortalité de cette foi. Avec cette méthode de prophéties sceptiques, rien ne l'empêche de prédire qu'après des progrès dont le court passé de l'humanité ne saurait nous donner la mesure, la phase théologique de l'esprit humain aura fait son temps, que la foi en Dieu s'éteindra comme un astre qui meurt dans l'espace,

Que dans les deux déserts les mortels éperdus La chercheront un jour, et ne la verront plus.

Je le dirai franchement, cette philosophie, que je ne sais comment appeler, parce que sa vague essence échappe même à un nom précis, est dans la réalité toute autre chose que ce qu'elle paraît être à ceux qui courent après cette ombre. Elle invoque l'esprit de paix et de douceur, mais elle proclame en même temps, au

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nom (lu progrès, comme une éternelle loi des suspects coniro Ions les dofïmcs. Cette (luiétude panthéiste est au fond le terrorisme pour la fol. Ces conséquences extràues sont loin, sans aucun doute, de l'esprit de M. de Lamartine, plus loin encore de son noble cœur ; mais il n'en est pas moins vrai que les mêmes mots, qui dans son livre ont centriste le chrétien, épouvantent l'homme. Il y a matière en cela, .jccrois,à des réflexions sérieuses : pour moi, lorsque je vois un si beau génie condamné à de telles paroles pour avoir chancelé dans sa foi, ce signe, loin d'ébranler lamienne, la fortifie, et je me retourne avec plus de ferveur vers le Christ pour lui dire : Vous avez les paroles de vie ! Oui, M. de Lamartine cherche la vie oîi elle n'est pas. Il est, dans Tordre moral, sous la même fascination que les panthéistes dans l'ordre métaphysique. Ceux-ci veulent arriver à une unité où toute distinction s'absorbe et s'évanouit ; c'est là seulement qu'ils croient trouver le repos de la raison ; ils traitent de conception étroite tout ce qui n'aboutit pas à cette vague généralité. Lui, il aspire à une unité morale et religieuse audessus de toute spécialité, de toute controverse, comme il le dit dans sa préface : hors de là, il ne voit que division pour les cœurs et pour les intelligences. Mais de même que l'unité panthéiste détruit tout principe de vie individuelle, de même son unité morale détruirait tout ce qui fait la force, la vie, le progrès de l'humanité; car enfin, c'est par des spécialités, par des controverses» par des luttes, que le monde marche. Quand les Hébreux défendaient, au milieu du paganisme, le mono-

théisme pur, n'était-ce pas une spécialité ? Quand les premiers chrétiens mouraient pour la croix libératrice du monde, et proscrite alors par le monde, n'était-ce pas pour une spécialité ? La civilisation elle-même, comparée à la barbarie dont le domaine a été et est encore si étendu, n'est-elle pas aussi une spécialité ? Tout progrès, de quelque manière qu'on le conçoive, divise le genre humain pendant un temps plus oumoins long, car les uns y participent, les autres le repoussent. Tout ce qui est la perfection pour l'homme, s'élève toujours au-dessus du niveau commun de l'humanité. La vérité complète ne ressemble pas à une surface plane, <iù tous les hommes piétineraient du môme pas : son vrai symbole, c'est la pyramide ; la perfection est au sommet. Lorsque, cherchant à vous tenir en dehors de toute spécialité, vous croyez monter, vous ne faites que descendre.

Voilà ce que nous avions à dire à M. de Lamartine, en nous adressant à sa conscience d'homme ; mais nous dirons aussi un mot à sa conscience de poète. Croyez-vous que la mission de la poésie, de la poésie rappelée à son origine, soit de chanter des doutes, de propager, par la puissance de ses charmes, ces tourments contagieux de l'àme ? Il y a quelques années, vous invitiez M. Casimir Delavigne à ne demander au ciel que des accents modérateurs, et à laisser dormir les chants des factions. Les doutes, voilà les factions de l'intelligence, puisqu'elle n'a de paix que dans la foi. Vous disiez au poète libéral de ne pas prêcher l'indépendance à une génération qui n'y croyait déjà que

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Irop : irez-vousà votre tour prêcher une vague indifférence religieuse, dans un siècle où cette maladie n'est que trop commune ? Si l'incertitude est dans votre âme, ne vous faites pas un faux devoir de franchise de la faire passer dans vos chants ; ne croyez pas qu'en restant scrupuleusement fidèle à la mission salutaire de la poésie, vous seriez infidèle aux lois de la sincérité. Taire une pensée, un mot, une syllabe qui peut faire un atome de bien, c'est indigne ; mais il n'y a pas d'hypocrisie dans le silence du doute, car dix mille doutes ne sauraient inspirer une seule bonne action, ni sécher une seule larme. Il n'y a pas d'hypocrisie à s'abstenir de porter le trouble dans des âmes calmes et pures, à éviter de blesser des yeux qui ont conservé dans toute son innocence le regard de la foi. Il y a une pudeur de la raison qui sied admirablement à la poésie, et surtout à une poésie telle que la vôtre : Dieu ne vous a pas fait grand poète pour murmurer des mots sceptiques. Nous ne demandons pas à M. de Lamartine de nous pardonner notre austère franchise. Cette austérité même, cette rudesse peut-être, est un hommage rendu à la noblesse de son caractère. Il faut que nous ayons grande confiance dans l'élévation de ses sentiments, pour croire comme nous le croyons, que, si ces observations passent sous ses yeux, il les lira avec une sorte de prévention généreuse ; il n'y verra rien autre chose que l'esprit chrétien qui • les a inspirées, et peu lui importera que celui qui les écrit n'ait aucun titre personnel pour donner, du fond de son obscurité, des avertissements à sa gloire.

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