DES RAPPORTS DU RATIONALISME AVEC LE COMMUNISME
{Université catholique, janvier-novembre 1850)
Récapitulation
Quoi'iue cet écrit ait une assez grande unité, l'esprit du lecteur a parcouru successivement des points de vue bien divers. Je crois utile, par conséquent, de les concentrer dans un court résumé. Le tableau suivant se compose de deux colonnes contenant : l'une, les idées rationalistes ; l'autre, les idées communistes qui leur correspondent. Il permet de saisir, sous des formules abrégées, la concordance de deux doctrines que j'ai comparées.
Rationalisme Communisme
L'accord des peuples sur L'accord des peuples sur
la nécessité d'une religion la nécessité de la propriété
révélée, ne prouve rien héréditaire ne prouve rien
contre le rationalisme. contre le communisme.
Cet accord a quelque Cet accord a quelque chose de factice, parce chose de factice, parce qu'il a été provoqué et en- qu'il à été provocjué et entretenu par les corpora- tretenu par les corporations de prêtres. tions de propriétaires.
CERBET
L'esprit humain tend nécessairement à s'alîrancliir du joug des prêtres parce qu'il passe par deux phases : Tune qui est celle de l'enfance, pendant la- (|uelle il vit instinctivement de croyances et de tiadilion; l'autre qui est celle de la maturité, pendant laquelle il substitue un ensemble de vérités rationnelles aux aveugles affirmations de la foi.
La constitution de l'esprit humain veut que la raison de chaque homme soit indépendante de la raison de tout autre homme, et qu'il ait par consé- ([uent un égal droit à acquérir les connaissances qui formeront son empire intellectuel.
Toute inégalité intellectuelle provenant d'une autre cause que l'inégalité des facultés, est une violation de l'indépendance naturelle de la raison de chaque homme : il ne doit point avoir y de privilégiés dans l'empire de l'intelligence.
Nul homme ne peut -admettre comme vraies
La société humaine tend nécessairement à s'allranchir dujoug des propriétaires, parce qu'elle passe par deux phases : l'une dans laquelle elle s'attache instinctivcnient au principe d'hérédité , l'autre dans laquelle elle substitue une organisation scientili(|ue aux aveugles combinaisons de la naissance.
La constitution de la société ne peut être conforme à cette indépendance de la raison de chaque homme, qu'autant que chaque homme peut également participer aux moyens matériels par lesquels on acquiert les connaissances qui composent l'empire de sa raison.
Toute inégalité sociale, fondée sur Ihérédité des biens et provenant par là même d'une autre cause que la capacité personnelle est radicalement illégitime, puisqu'en fournissant aux riches des moyens d'instruction dont les autres sont dépourvus, elle fait des privilégiés même dans l'empire de l'intelligence.
Nul homme ne peut posséder comme bien légi-
que les choses dont il a découvert la vérité par Tactivité de sa propre raison.
L'esprit humain est une démocratie d'intelligences souveraines : le principe d'autorité est incompatible avecle plein développement de leuraclivité lilire dans l'ordre intellectuel.
me, que les choses dont il a acquis la jouissance par son propre travail.
La société est une démocratie de volontés souveraines. Le principed'liérédité est incompatible avec le plein développement de leur activité libre, dans l'ordre matériel.
Le dogme chrétien suivant lequel Dieu a tiré toutes choses du néant, étant inadmissible, l'homme est constitué relativement aux autres êtres qui composent l'univers, dans une condition différente de celle que lui assigne la théologie dogmatique du christianisme.
Rationalisme athée .
L'univers est une assemblée de forces particulières, qui se séparent ou s'agglomèrent suivant les appétences.
Rationalisme dualiste.
Dans l'univers, l'esprit a pour terme de son action la jouissance de la matière, et il en jouit plus ou moins, selon que sa puissance est plus ou moins
L'homme est constitué, relativement aux autres hommes, dans une silualion différente de celle que lui assigne la théologie morale du christianisme.
Communisme anarchique . Létat social est une combinaison de forces individuelles, qui se divisent et s'unissent suivant leurs convoitises.
Co7nmunisme hiérarchique. Dans la société, le principe actif, l'esprit, a pour terme de son action les jouissances de la chair, et il doit jouir plus ou moins suivant quesacapa-
développée dans chaque être particulier.
Rationalisme panthéiste.
L'univers est une seule substance, qui se communique successivement à des individualités diverses, et qui a pour but unique la salislaclion de leurs appétits.
cité est plus ou moins dévelop{)ée dans chaque individu.
Communisme égalitaire.
L'Klat est une masse sociale qui se compose successivement de divers individus, et qui a pour but unique la satisfaction de leurs convoitises.
Dans Tétat originaire du genre humain, chaque individu n'avait d'autre loi que sa volonté : l'état social est le produit d'un contrat.
Dans létat originaire, la souveraineté de chaque individu, quant à ses actions, était illimitée, en ce sens que nulle loi ne restreignait la liberté commune à tous.
La souveraineté primitive de chaque individu sur ses actions doit se perpétuer dans l'état social, sous la forme de la souveraineté politique, consistant en ce que chaque individu ne soit soumis quàdesloisvotéespar tous ou établies par un pouvoir qui soit le mandataire de tous.
L'état social étant le produit d'un contrat, le droit de propriété n'existe que par la loi civile .
Dans l'état originaire, la souveraineté de chaque individu, quant à ses jouissances, était illimitée, en ce que nul partage ne réglait la possession des biens communs à tous.
La souveraineté primitive de chaque individu en ce qui tient aux jouissances doit se perpétuer, dans l'état social, sous la forme de la souveraineté matérielle, consistant en ce que chaque individu ne soit soumis qu'à une répartition des b'ens votée par tous ou régler par im pouvoir qui soit le mandataire de tous.
La souveraineté politique, le concours de chaque indiviilu à la confection <ies lois est le moyen tl'arriver au bien-être social.
La souveraineté matérielle ou le concours de chaque individu à la répartition des biens est le but social dont la souveraineté politiqueestle moyen.
L'humanité n'est pas dans un état de déchéance et de corruption, et en conséquence on ne saurait admettre, avec les chrétiens, qu'il y a entre les éléments de notre nature une contrariété intime, qui fait que les instincts de la chair se révoltent contre la loi supérieure, la loi de l'esprit.
Cette contrariété n'a été imaginée que parce que le christianisme n'a pas su trouver l'harmonie de la chair et de l'esprit.
Cette contrariété ne peut être admise comme un fait indestructible, que par ceux qui croient que la déchéance spirituelle €st la condition permanente de l'humanité .
L'humanité n'est pas dans un état de déchéance et de corruption, et en conséquence on ne saurait admettre, avec les conservateurs, qu'il y a entre les éléments dé la société liumaine une opposition intestine, en vertu de laquelle les exigences de la vie individuelle, qui impliquent suivant eux la propriété héréditaire, repoussent la réalisation d'une loi supérieure, celle de la fraternité sociale par la communauté des biens.
Cette opposition n'a été imaginée que parce que les doctrines politiques n'ont pas su trouver 1 harmonie delà vie individuel le et de la fraternité sociale.
Cette opposition ne peut être admise comme un fait indestructible, que par ceux qui croient que l'inégalité native des conditions est une condition nécessaire de la société.
IIG
GEnBET
La doctrine du pcclic originel imjilique une transmission héréditaire de misères spirituelles, Ihéologiquement injustes.
Le dogme du péché originel est le principe d'institutions religieuses que la philosophie repousse.
La doctrine de la propiiété implique une transmission héréditaire de misères matérielles, qui est socialement injuste.
Le principe de la propriété est le péché originel des institutions que la philosophie sociale doit détruire.
La loi du progrès veut qu"un système de conceptions rationnelles remplace les croyances irrationnelles, qui reposent sur la foi mystérieuse à une révélation.
La loi du progrès veut que, dans Tordre de Fintelligence, l'élément de iiherté prévale sur l'enseignement traditionnel, qui est une sorte de fatalité pour la raison.
La loi du progrès veut que le privilège d'égalité extirpe le principe de la hiérarchie catholique, en vertu duquel les prêtres constituent une aristocratie d'ordre spirituel.
La loi du progrès veut qu'une répartition rationnelle des hiens remplace la distribution irrationnelle, qui repose sur la loi mystérieuse de la naissance.
La loi du progrès veut que, dans Tordre des jouissances. Télément de liberté prévale sur la transmission héréditaire des biens, qui est une sorte de fatalité dans la vie sociale.
La loi du progrès veut que le principe d'égalité extirpe le principe de la hiérarchie sociale, en vertu duquel les propriétaires constituent une aristocratie dans Tordre lemporel.
Nulle association n'ayant droit de posséder qu'autant qu'elle est personne civile, la société spirituelle de l'Eglise ne peut être propriétaire que par une concession de l'Etat.
L'Etat ne lait qu'user de son droit, lorsqu'en se chargeant de pourvoir aux besoins religieux destîdèles il retire à l'Eglise la concession de posséder, et fait rentrer ses biens dans le domaine de la communauté.
Le principe de la propriété ecclésiastique est funeste, parce qu'il est un obstacle partiel à la mobilisation des valeurs.
La propriété ecclésiastique est radicalement incompatible avec la réalisation de l'égalité, parce que la classe des prêtres arrive inévitablement à former une aristocratie politique, par rintluence que ses richesses lui donnent sur les fermiers et les ouvriers, qui dépendent du clergé.
La propriété ecclésiasa eu pour résultat de favoriser l'oisiveté dans la caste des prêtres.
Nulle association n'ayant droit de posséder qu'autant qu'elle est personne civile, la société domestique ou la famille ne peut être propriétaire que par une concession de l'Etat.
L'Etat ne fait qu'user de son droit, lorsqu'en se chargeant de pourvoir aux besoins des enfants il retire à la famille la concession de posséder, et fait rentrer ses biens dans le domaine de la communauté.
Le principe de la propriété héréditaire est funeste, parce qu'il est un obstacle général à la mobilisation des valeurs.
La propriété héréditaire est radicalement incompatible avec la réalisation de l'égalité, parce que la classe des propriétaires arrive inévitablement à former une aristocratie politi(jue, par rintluence que ses richesses lui donnent sur la masse des prolétaires, placés dans la dépendance des riches.
La propriété héréditaire a pour résultat de favoriser l'oisiveté dans la caste des rentiers.
GEnBET
Le monopole de 1 éducation, atlril)ué à ri*]lal, procure au Gouverneuicnt le moyen de dirigerles forces intellectuelles de la société.
La suprématie de l'Etat sur réducation est nécessaire pour prévenir les abus et les désordres moraux dont les établissements d'instruction peuvent être les foyers.
Avec la direction unitaire qu'il peut seul imprimer à l'éducation, l'Etat maintient et développe l'unité de l'esprit national.
Sans le monopole de l'éducation, il y a, nécessairement, une grande déperdition de l'intelligence nationale, par suite de méthodes vicieuses qui s'introduisent souvent dans l'enseignement privé.
Le peuple a droit à l'enseignement fourni par l'Etat.
Le monopole de la propriété, attribué à l'Etat^ procure au (Jouvi incment le moyen de diriger les forces industrielles de la société.
La suprématie de l'Etat sur la propriété est nécessaire pour remédier aux abus et aux désordres sociaux dont les établissements d'industrie peuvent être les foyers.
Avec la direction unitaire qu'il peut seul imprimer à l'industrie, [Etat maintient et développe l'unité du travail national.
Sans le monopole de la propriété, il y a nécessairement une grande déperdition de la richesse nationale, par suite des spéculations souvent stériles ou ruineuses de l'industrie privée.
Le peuple a droit au travail fourni par l'Etat.
La loi civile sur la propriété ne doit être liée à aucun système religieux, parce qu'il ne doit point y avoir de théologie légale.
La loi civile sur la propriété ne doit être liée à aucun système philosophique, parce qu'il ne doit point y avoir de métaphysique légale.
La liberté de Tesprit humain serait enchaînée, si le droit de propriété était érigé en dogme immuable au nom de la religion.
Le dogme religieux de la propriété, qui serait considéré aujourd'hui comme une vérité, peut être une fausseté demain.
La liberté de l'esprit humain serait enchaînée, si le droit de propriété était érigé en dogme immuable au nom de la philosophie.
Le dogme phi]osoplii(|ue de la propriété, qui serait une vérité aujourd'hui, peut être une fausseté demain.
La société doit être constituée indépendamment du dogme de la vie future; l'harmonie du devoir et du bonheur doit se réaliser sur la terre.
La société tend à se faire son Ciel sur la terre : lindividu peut croire à une loi de rénumération theologique dans une autre vie ; la société ne peut croire qu'à une loi de rémunération positive dans la vie présente.
L'harmonie du devoir et du bonlieur devant se réaliser sur la terre, la société ne doit pas être consliluée en deux classes d" hommes, dont les uns ont de grandes jouissances même sans travailler, et dont les autres sont privés de ces jouissances, même en travaillant.
Si la société tend à se faire son Ciel sur la terre, elle doit y réaliser définitivement la justice distributive. suivant laquelle les biens de ce monde seront répartis non d'après la loi de la naissance, mais uniquement d'après la loi du mérite et des œuvres.
Ce tableau vous présente la charte du rationalisme et celle du communisme. Indépendamment de toute preuve particulière, leur corrélation y est déjà si frap-
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pante, qu'il est dinicile de n'en pas conclure leur identité radicale. Mais si l'on veut bien se rappeler que chacun des points exprimés dans ce tableau est appuyé sur des preuves particulières exposées dans cet écrit, on devra convenir, ce me semble, que je ne me suis pas trop avancé en affirmant que le rationalisme et le communisme ne sont au fond qu'un même principe agissant dans deux sphères différentes, et que l'un fait descendre dans la région des intérêts matériels un principe que d'autres voudraient en vain retenir dans le cercle des discussions religieuses.
Le rationalisme a été depuis longtemps un communisme intellectuel propagé dans les classes supérieures de la société. Elles Font elles-mêmes enseigné aux classes inférieures, et aujourd'hui le communisme matériel est le rationalisme pratique du peuple. Il contient à la fois plus d'erreur et de vérité que le rationalisme conservateur : il contient plus d'erreurs, puisqu'il tire de nouvelles conséquences de principes faux ; il contient plus de vérité, puisqu'il voit la liaison de ces conséquences avec leurs principes, que le simple rationalisme ne voit pas. Voilà aussi pourquoi le communisme est àlaTcis plus faible et plus fort : plus faible, parce que les extrémités auxquelles il aboutit soulèvent contre lui une foule d'intérêts puissants ; plus fort, parce que la liaison des conséquences avec leurs principes, qui est une vérité relative, lui communique sous ce rapport une partie de la force qui appartient à la vérité.