ROME, AMIENS, PERPIGNAN
Nous reviendrons tantôt et longuement à V Esquisse de Ro7rie chrétienne. Il n'y a doncpas lieu de parler présentement des dix années de la vie de Gerbet, qui se trouvent comme racontées dans ce livre. Pourtant, je ne puis me tenir de citer ici deux instantanés très saisissants :
« Nous allons aussi aux catacombes de sainte Agnès, lisons-nous dans les lettres d'Ozanam, avec l'abbé Gerbet... Et rien n'est plus admirable que de voir ce digne M. Gerbet, avec sa belle figure éclairée par les cierges, expliquant les peintures et les rites sacrés du temps des martyrs, ou bien s'asseyant sur de vieilles chaires épiscopales taillées dans le tuf, pour y lire une homélie de saint Grégoire le Grand... (1). »
Nous trouvons dans une lettre d'un prêtre de
(1) Ladoue, II, 167.
Perpignan, une sorte de réplique du même tableau. Ces souvenirs se rapportent au dernier pèlerinage que Gerbet, alors évêque, fit à Rome en 1862 :
Les premières visites de Mgr Gerbet, tandis qu'il jouissait d'une sorte d'incognito, qui ne pouvait se prolonger bien longtemps, furent pour les monuments augustes dont il a tant parlé dans son Esquisse de Borne chrétienne. J'étais entré pour la première fois dans la basilique de Saint-Jean de Latran, et, tout entier à ma religieuse émotion, j'étais loin de soupçonner que Mgr Gerbet fût à quelques pas de moi. Je l'aperçus : il se tenait dans un coin, debout, les bras à l'abandon, la narine gonflée, visiblement ému. Venait-il de trouver quelqu'une de ces harmonies qui lui étaient si chères, et que lui seul savait découvrir, un ordre d'idées inconnu, des rapports entre les choses du ciel et les choses de la terre, nouveaux pour lui et pour nous? Je me serais gardé de l'interrompre dans cette méditation qui, à la lettre, idéalisait sa tête si belle; il aurait suffi à ma satisfaction ou à mon bonheur de l'observer en silence, mais il m'aperçut aussi, vint à moi et me dit vivement, sans autre préambule : « Venez, venez 1 » Il m'entraînait, et là-dessus il se mit à marcher, à courir presque, le long de la grande nef de la basilique. Il me devançait toujours de plusieurs pas, et j'avais peine à le suivre. Ayant fait la génuflexion devant le Saint-Sacrement, qui est dans une chapelle latérale et à main droite par rapport à nous, il éprouva quelque difficulté à se relever.
Enfin, anivcs au fond de l'église et à main gauche, il s'arrêta en présence d'un tombeau. Il posa son pied gauche en avant, dressa sa haute tète, leva la main à la hauteur de son front, comme s'il devait haranguer tout un peuple, et en scandant les vers, il me lisait l'épilaphe du touibcau. Mgr Gcrbct prenait toujours instinctivement l'altitude de sa pensée, et l'attitude qu'il avait alors était sublime comme Tépitaphe. Nous étions devant lé tombeau d'un grand pape, et le Pontife défunt, parlant au lecteur de son inscription funéraire, lui dit, si j'ai bonne mémoire : « Ne me loue pas, car Dieu m'a jugé, et ne me blâme pas, car je ne suis plus là pour te répondre » . Je passe les réflexions de Mgr Gerbet, à propos de ce monument et de son inscription. Au retour, il marchait un peu moins vrte; je le suivais de très près, et quand il fit sa génuflexion devant le Saint-Sacrement» je pus lui ofirir mon bras pour se relever (1).
Après dix années de séjour à Rome (1839-1849) Gerbet revint en France. Son grand ami lévêque d'Amiens, Mgr de Salinis, ne tarda pas à se l'attacher par les liens souples et solides d'une sorte de vicariat général honoraire (18^i9-18o4).
Ayant rendu d'importants services aux pères du Concile de Soissons (1849), « Fabbé Gerbet, — raconte Mgr de Ladoue. — vint à Amiens...
En entrant dans cet évêché, qui lui était inconnu la Teille, il lui sembla qu'il rentrait chez lui; il prit immé-
(I)Laoole, m, 339, 340
diatement possession de rappaitement modeste mais commode qui lui avait été préparé, et il ne jeta pas un regard préuccupé soit vers le passé, soit vers Tavonir. Ne lui demandez pas combien de temps il compte rester dans cet asile. Le sait-il? Êtes-vous inquiet de ses moyens d'existence? Est-ce que la providence ne veille pas? Mais quelle sera sa position? Est-ce qu'il n'est pas chez un ami? Si, quelques jours plus tard, vous étiez entré dans cette chambre — en supposant qu'elle ne fût pas fermée à l'intérieur, ce qui arrivait souvent, — vous auriez vu sur les fauteuils, sur le canapé, sur la commode, sur les embrasures des fenêtres, sur la cheminée, sur le poêle, sur le lit même, des livres ouverts, des feuilles de papier et... par-dessus livres et papiers... une bonne et belle couche de tabac. A ne pas s'y tromper, c'est le cabinet d'un homme de travail. Effectivement, il achève la publication du second volume de V Esquisse de Rome chrétienne. Commencée à Rome, cette publication avait subi le contre-coup des événements politiques, et elle ne fut terminée que dans les premiers mois de 1850.
C'est de l'évêché d'Amiens que Gerbet, au lendemain du Deux-Décembre, écrivit, poui'r[.'/iirers, et sous le patronage de jNIontalemlîert, un manifeste très catégorique en faveur de la candidature du prince Napoléon (15 décembre 1851). Pendant les années suivantes, il prit une part très active à la préparation du fameux concile d'Amiens dont il a rédigé les décrets les plus importants.
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Cependant, Montalembert et Sainte-Beuve proposaient et soutenaient chaleureusement la candidature de Gerbet à l'Académie :
Il y a longtemps, — écrivait alors l'auteur des Lundis, — que je me suis dit : si Ton avait jamais à nommer un ecclésiastique à l'Académie française, comme je sais bien d'avance quel serait mon choix ! Et il y a plus, je suis bien sur que la philosophie dans la personne de M. Cousin, la religion par la bouche de M. de Montalembert, la poésie par l'organe de M. de Lamartine, ne me démentiraient pas (1).
Gerbet se laissait tranquillement faire, en homme qui mérite de tels honneurs, qui en sait le prix, mais qui ne voudrait leur sacrifier ni son indépendance, ni son repos, il se prêta, sans doute, avec plus de complaisance, à d'autres projets dont la réalisation semblait alors presque chimérique. Docteur, il l'était déjà, de l'avis de tous, mais le moyen que ce poète fit jamais figure « d'administrateur »! Les évêques amis qui se résignaient avec peine à ne pas compter un pareil homme au nombre de leurspairs,esquivaient timidement cette objection redoutable que d'autres amplifiaient avec une certaine vigueur. Mais celui de
(1) Constitutionnel du 15 août 1852. — Je n'ai pas besoin de faire observer que cette date explique, en partie, non l'admiration très sincère du critique, mais l'empressement du « rallié».
qui dépendait la solution du conflit ne pouvait hésiter longtemps. Par une Lulle, en date du 6 des ides d'avril 1854, Pie IX nomma Pliilippe- Olympe Gerbet à révêché de Perpignan.
Je n'ai pas à suivre Gerbet dans cette nouvelle et dernière étape (1854-1865). L'acte le plus important de sa carrière d'évêque fut Yhistruclion pastorale du 23 juillet 1860, sur Diverses erreurs du temps présent. On trouvera à la fin du présent volume, les pages essentielles de ce document, qui fut, comme chacun sait, l'avantcoureur et le modèle du Syllabus.
Je crains bien, d'ailleurs, qu'on ne soit un peu déçu à la lecture des autres lettres, discours et mandements, qu'un zèle peut-être imprudent a cru devoir recueillir. L'œuvre dispersée de l'abbé Gerbet comptait bien d'autres reliques infiniment plus précieuses. Est-ce que sa main d'artiste et de penseur se glace déjà? est-ce que sa libre fantaisie d'improvisateur et de poète se trouve comprimée dans le cadre régulier et solennel de la littérature épiscopale. Je ne saurais dire. 11 y a là encore des pages très belles, mais je n'y reconnais plus le Gerbet du Dogme générateur et de Rome chrétienne, le vrai, — l'unique Gerbet.
Voici, néanmoins, quelques extraits qui rendent presque le son d'autrefois.
154 ciamr.T
Rome et Pie IX
J'ai passé dix ans à Tombre de vos grandeurs et de vos bienfaits. J'ai vu tous les dogmes du cbrislianisme écrits sur vos monuments depuis le siècle des Apôtres jusqu'au siècle de Pie IX. J"ai respiré votre foi et votre pieté dans vos souterrains sacrés et dans vos splendides basili(iues. En recueillant, à leur source même, les plus vives émanations de cet esprit catholique dont vous avez la plénitude, j'ai été à portée d'admirer chaqi:e jour ce calme divin, qui triomphe de toutes les auilations humaines, cette largeur de vues qui exclut les idées étroites, cet amour illimité qui veille sur les souffrances morales du monde entier avec autant de sollicitude qu'une Sœur de charité soigne les infirmités d'un pauvre malade. Dieu m'a fait la grâce de sentir que, semblable à celle du Sauveur, votre majesté tient encore plus de la bonté que de la puissance. C'est ce que j'ai senti surtout chaque fois que j'ai eu le bonheur d'approcher de ce Père bien-aimé, de cet Ange de l'Eglise, héritier de la dignité de saint Pierre et da cœur de saint Jean. Il m'a fait comprendre, mieux que je n'avais pu le faire jusqu'alors, le caractère de R )nie chrétienne, si admirablement personnifiée en lui. Les regards qu'il a daigné laisser tomber sur le dernier de ses enfants, les paroles si pleines de tendresse que j'ai recueillies de sa bouche auguste, ont laissé dans mon âme un souvenir plus inelTaçable que les inscriptions^ qui ont gravé son nom sur les marbres du Vatican. La
vénération qu'il inspire a complété en moi toutes les saintes influences de Rome. 0 Eglise Romaine! vous m'avez, sous tous ces rapports, nourri de votre esprit; vous m'avez entouré de vos pensées comme d'un vêtement; vous avez réchaufTé mon âme sur votre cœur. Mère de tous les chrétiens, vous avez été particulièrement ma mère. Je cherche des paroles qui puissent dire combien je suis votre lils. En m'écriant avec d'autres : Que ma main se dessèche, si jamais je vous oublie, j'ai besoin d'ajouter : Que mon cœur se brise, si jamais il faiblit dans son dévouement et dans sa reconnaissance. Puissé-je vous le dire par mes œuvres ! 1/évèque essayera d'acquitter, à quelque degré, la dette sacrée du prêtre, en contribuant, pour sa part, à resserrer les liens qui doivent unir plus que jamais au cenire de l'unité toutes les Eglises de France, dans ce siècle de ruines, destiné à devenir, à plusieurs égards, un siècle de réparation (1).