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LA DOCTRINE DE L AMOUR DE DIEU

Au milieu des distractions de notre vie, ce sublime précepte nous est prêché jusque dans les rues, au coin delà borne, où le pauvre nous demande un peu d'amour fraternel pour l'amour de Dieu. Cet enseignement nous suit, nous enveloppe; et, de même que l'homme qui vit au sein d'une nation policée, trouve, dans les-

(1) Mandements et Inslntctions, 1, 'oJ-'ùS.

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usages sociaux de chaque jour, des signes qui lui retracent cette loi de bienveillance réciproque sans laquelle il n'y a pas de civilisation dans les sociclés passagères de ce monde, de même le chrétien, (lui vit dans rKglise, rencontre, pour ainsi dire, de tous côlés, des symboles de cette loi suprême d'amour, (|ui, dans notre immortelle société avec Dieu, constitue la civilisation des ^mes.

Mais, l'habitude nuit, en toutes choses, à l'admiration, et nous ne savons pas admirer assez cette doctrine, parce que nous sommes familiarisés avec elle, comme nous le sommes avec le soleil qui nous éclaire, avec l'air qui nous entoure. Toutefois, lorsqu'on l'étudié avec quelque soin, on voit s'ouvrir d'autres aspects que ceux sous lesquels on est accoutumé à la considérer. On reconnaît que les meniez principes, qui sont une source de hautes inspirations pour le cœur des véritables fidèles, sont en même temps une source de vives clartés pour l'esprit de ceux qui ont, à quelque degré, cessé de l'être. La foi qui recommande cet enseignement à la piété des uns, est recommandée à son tour par cet enseignement à l'intelligence des autres. Les premiers savent que la perfection de sentiments doit être mise en pratique là où sont les vrais dogmes ; les autres inclinent à croire que les vrais dogmes sont là où l'on prescrit la perfection des sentiments envers Dieu, de sorte que les uns sont excités par la doctrine de vérité à avancer dans cet amour, tandis que les autres sont disposés par la doctrine de cet amour à rentrer dans la vérité tout entière.

Pour se former une notion exacte de cette théologie de l'amour divin, on doit remarquer d'abord qu'elle est exclusivement chrétienne, en renfermant sous le nom de Christianisme les dogmes et les préceptes de la révélation mosaïque et de la révélation primitive, qui ont été la préparation de l'Evangile ; qu'elle ne germe que là où la foi chrétienne a jeté ses semences; qu'elle n'éclôt qu'à sa lumière, et qu'elle périt dès que cette lumière se retire. Il suffît, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur l'histoire des doctrines.

Lorsque l'on compare l'état intellectuel et moral de l'antiquité aux idées et aux sentiments produits par le Christianisme, on est frappé d'un 'double phénomène, digne d'une profonde attention. L'antiquité païenne n'a vu en Dieu qu'un architecte du monde ; elle ne la pasconnu comme créateur, dans le sens vrai de ce mot. Sans doute, la raison prouve, par des considérations très solides, que Dieu n'a pas seulement donné à l'univers une forme, mais qu'il a été le producteur du fond, en le faisant passer du néant à l'être. Toutefois, cette vérité, le monde païen ne l'a pas reconnue ; cette démonstration, il ne l'a pas même soupçonnée. De même, la raison prouve que celui qui est notre premier principe est aussi notre fin dernière, le but suprême de notre amour ; qu'il est le souverain bien, et que, comme tel, il doit être souverainement aimé. Le monde ancien ne l'a pas compris non plus. II a compris que l'idée de Dieu, telle qu'il la concevait, devait exciter des sentiments de crainte, de terreur, de soumission, de confiance, de respect, d'adoration ; il a près-

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que épuisé le vocabulaire humain, {)our appliquer aux rapports de l'homme avec la divinité tous les mots (lui expriment les mouvements légitimes de l'àme : tous, excepté le mot d'amour. Cette courte phrase, -aimer Dieu, n'appartenait pas à sa langue ; il ne Ta pas prononcée. On dirait que l'amour de Dieu était alors quehjue chose d'aussi étrange [)our le cœur de l'homme, que l'idée de la création l'était pour son intelligence.

Si maintenant nous reportons nos regards sur le monde moderne, la philosophie antichrétienne, qui s'est produite particulièrement dans le siècle dernier et dans le nôtre, nous fournit le sujet d'une observation qui complète celle que nous venons de faire sur le monde ancien. Ici, nous sommes obligé d'entrer dans quelques considérations qui sembleront un peu abstraites à une partie des âmes pieuses qui nous écoutent. Mais nous les prions de se résigner à cet inconvénient, en considérant que, pour faire paraître, dans l'éclat qui lui est propre, la doctrine chrétienne sur l'amour de Dieu, il est bon de rapprocher d'elle les sombres «rreurs qui la détruisent, comme on emploie les ombres pour mieux faire ressortir la lumière.

On sait que la philosophie antichrétienne s'est partagée en trois fractions principales. Les uns ont refusé de reconnaître l'existence d'un être infini. Les autres ont admis deux principes coéternels, cliacun infini dans son genre : l'esprit et la matière, dont l'union a formé l'univers. D'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, out soutenu que tous les êtres particuliers n'étaient que de simples formes d'une substance unique et infinie,

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à laquelle ils ont donné le nom de la Divinité. Nier Dieu, diviser Dieu, confondre Dieu avec le monde, tels sont les termes auxquels aboutissent les systèmes du rationalisme. On rencontre, il est vrai, dans ses rangs, quelques philosophes qui ont reculé devant ces abîmes, et encore se sont-ils rapprochés du dogme chrétien bien moins par des affirmations décidées que par des doutes sur les systèmes contraires. Mais on ne doit pas juger la pente d'une doctrine d'après les mouvements dequelques esprits qui s'agitent en sens inverse des directions suivies par la grande masse de ceux qu'elle entraîne, et il est incontestable que les systèmes que nous venons d'indiquer : l'athéisme, le dualisme, le panthéisme, forment les trois larges courants du rationalisme moderne.

Or, s'il est visible qu'ils excluent, comme on l'avait fait dans les siècles païens, l'idée de la création proprement dite, il n'est pas moins certain que la doctrine de l'amour de Dieu est radicalement détruite, non pas seulement par l'athéisme, mais aussi par les deux autres systèmes.

Il serait sans doute très superflu de dire que l'athéisme, qui nie Dieu, abolit tout amour pour lui; mais il n'est pas inutile de remarquer qu'il attaque l'essence même de l'amour. Son essence est d'être doué d'une élasticité immense, en vertu de laquelle il aspire à trouver quelque objet qui puisse être aimé d'une manière souveraine, sans restriction et sans mesure. Or, quel sentiment suprême peut exister avec une doctrine qui ne reconnaît rien de suprême ? Quel amour

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peut être illimité, là où il n'y a plus Tinfîni ? Si la doctrine athée pouvait imaginer l'infini (|uel(|ue part, elle ne devrait le chercher que dans régoïsnie qu'elle engendre.

Ce caractère est commun à l'athéisme de tous les temps, mais cette affreuse doctrine a présenté dans les temps modernes, un trait particulier. La négation de Dieu s'est produite, souvent du moins, sous sa forme la plus horrible : sous la forme de haine de Dieu. Dans l'ancien monde, l'athéisme n'avait pas pris coite figure : il était une abominable opinion, il n'était pas une fureur. En face du paganisme, qui n'ordonnait pas d'aimer Dieu, l'athée se sentait moins excité à le haïr. Il considérait son système comme le moyen de se procurer le calme de l'esprit par l'affranchissement de cette terreur de la divinité, qui était si profondément empreinte dans les principaux cultes idolàtriques. Mais dans la lumière du Christianisme, dont la grande loi est l'amour de l'homme pour Dieu, en même temps qu'il est la grande manifestation de l'amour de Dieu pour l'homme, l'athéisme, placé dans l'alternative d'aimer ou de haïr, se mit à détester ce qu'il niait, et Ton sait en etïet que, dans beaucoup de livres du siècle dernier, cette disposition hideuse a éclaté par des déclamations furibondes contre Dieu même, qui n'ont rien d'analogue dans les écrits de l'ancien athéisme. Cette frénésie semblait avoir atteint son paroxysme vers la fin du même siècle, à une époque de délire et de crimes, où, du haut de leurs tribunes, des furieux défiaient l'Éternel de les foudroyer; où, dans le sein d'une

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Société savante, des duels furent proposés à l'un de ses membres, parce qu'il avait prononcé le nom de Dieu (1). Toutefois, c'est de nos jours, il y a quelques années seulement, que la haine de Dieu a trouvé son expression la plus complète et la plus révoltante. Un homme s'est rencontré, qui, dogmatisant à froid, a inventé une formule dépassant toutes les impiétés connues, puisqu'elle abaisse l'Être infini, non pas seulement au néant, mais au-dessous du néant même. Celui qui a dit : La propriété^ c'est le vol, a dit aussi: Dieu, c'est le mal. Quand ce blasphème a retenti, le sentiment public, préoccupé de la tempête qui ébranlait la société, en a été moins frappé qu'il ne l'eût été dans un temps calme, de même qu'on entend moins les sifflements d'un monstrueux reptile lorsqu'ils se mêlent aux bruits d'un grand orage. Cependant, jamais pareil son n'était sorti du puits de l'abîme pour offenser l'ouïe du genre humain. A propos de son anathème contre la propriété, cet homme s'est glorifié d'avoir proféré un mot, tel qu'en deux mille ans il ne se dit rien de semblable. Il aurait pu remarquer aussi, au sujet de son anathème contre Dieu, qu'il ne s'est rien proféré de semblable en six mille ans. C'est un grand signe du mal profond qui travaille la société, non pas qu'un homme ait pensé cela, mais qu'il ait osé le dire.

Tirons un voile sur cette horreur, et poursuivons nos observations sur les systèmes du rationalisme dans

(1) Voyez, dans les Mémoires de cette époque, le récit de ce qui s'est passé dans une séance d'une des classes de l'Institut, i l'occasion du rapport fait par Bernardin de Saint-Pierre.

leurs rapports avec la doctrine de l'amour de Dieu. Le second de ces systèmes se dislingue de Tathéismeen ce qu'il reconnaît un esprit éternel, mais il s'en rapproche en ce qu'il admet aussi une éternelle matière. Il est évident que, suivant une pareille doctrine, l'esprit, qu'elle nomme Dieu, n'est pas souverainement puissant, souverainement riche de son propre fonds : dans l'œuvre de l'univers, il a été, sous un rapport, un indigent infini, puisque, pour former le plus petit des êtres, il avait besoin du secours que lui a donné la matière. Il n'est pas non plus souverainement bon, puisqu'il n'est point l'unique source du bienfait qui est la base de tous les autres : du bienfait de l'existence. L'esprit et la matière ont dû s'unir pour enfanter le monde : l'un est le père, l'autre est la mère des êtres. Tels sont les caractères de ce système qui brise l'unité infinie. Le souverain bien n'est plus un être qui subsiste éternellement, il n'est que la combinaison de deux choses éternelles. Dès lors Fliomme, en donnant une première partie de son amour à Tune d'elles, doit en réserver la seconde partie pour l'autre. 11 y a un schisme radical dans notre amour suprême ; et ce sentiment indivisible, qui ne saurait se composer de deux fragments, qui ne peut être qu'à la condition d'être un, périt dans ce partage. C'est ce qui s'est vu, de nos jours, dans ces doctrines qui ont divinisé la matière sous prétexte de la réhabiliter. L'ancien paganisme n'avait adoré des être matériels, que parce qu'il voyait en eux, au moins vaguement, quelque chose de spirituel. Mais, dans l'idolâtrie philosophique que ces nouvelles doctrines

établissaient, la matière était adorée comme matière, à régal de l'esprit; et, par une conséquence nécessaire, les plaisirs sensuels furent considérés comme formant, avec les plaisirs de Tintelligence, le terme nécessaire, le but éternel de tous les désirs de Thomme.

L'amour de Dieu n'est pas détruit moins radicalement par le troisième système de rationalisme, qui est le plus commun aujourd'hui, par le panthéisme. Il y est détruit non par voie de division, comme dans le système précédent, mais par voie de confusion, parce que le panthéisme confond Dieu avec la nature. Il n'est pas difficile de concevoir que Dieu ne saurait être aimé de tout l'amour possible à l'homme qu'autant qu'il est infiniment parfait en soi et souverainement bon pour nous. Comme infiniment parfait, il est séparé de nous par toute la distance de l'infini au fini : comme souverainement bon pour nous, il se rapproche, il descend vers nous pour nous communiquer ses dons par bonté pure. L'amour complet, de notre part, implique donc, de la part de Dieu, et la séparation de nature et la condescendance de bonté. Mais, avec la monstrueuse conception du panthéisme, il n'y a ni séparation ni rapprochement. Il n'y a pas même de place pour des idées de ce genre, puisque ces idées supposent deux termes, et que le panthéisme n'en admet qu'un. Aussi, les écrivains qui l'ont formulé le plus rigoureusement affirment que, dans le système universel des existences, on ne doit distinguer, au fond, ni supérieur ni inférieur, ni principe ni fin, ni aimant ni aimé, ni libérateur ni salut. On ne saurait imaginer à quoi l'amour suprême

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|)()iin;iil se prendre, dans ce chaos où se troublent et se confondent les plus simples données de la raison humaine sur la distinction réelle des êtres. Le panthéisme fait la nuit dans le cœur de l'homme, comme il la fait dans son intelligence.

Nous venons de voir que la doctrine de l'amour de Dieu estnécessairement éliminée des systèmes que le rationalisme a ressuscites au sein des nations éclairées parle Christianisme. Elle est, d'un autre côté, inconnue des peuples du monde moderne, que le Christianisme n'a pas encore soumis à son empire.

D'après le court exposé que nous venons de faire, vous voyez, N. T. C. F. , que la doctrine de l'amour de Dieu est un produit du Christianisme ; qu'elle n'est que votre foi passant de l'esprit dans le cœur; qu'elle règne là seulement où l'Evangile a établi son empire, et qu'on pourrait définir les nations vraiment chrétiennes en disant que ce sont les peuples où l'on sait aimer Dieu. Ce fait a par lui-même une grande signification. Ne doit-on pas en effet reconnaître que la vérité qui constitue la vie religieuse est dans tout son développement là où se trouve l'amour qui en est la consommation ? Est-il raisonnable de supposer que, par une inconcevable séparation, Dieu ait mis d'un côté les dogmes les plus purs, et de l'autre les plus purs sentiments ? que, dans le monde moral, il ait constitué un schisme entre la lumière et la vie, si admirablement unies dans le monde physique? N'éprouvons-nous pas le besoin de croire que la vérité et l'amour, dans leur passage en ce monde, ne

forment qu'un seul fleuve, et, qu'ayant la même source et la même embouchure, ils sont contenus dans les mêmes rives? (1).

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