I. — LA METHODE
§ 1. Ordre de conception, ordre de foi.
Falsissimuni est philosophia? disciplinam apud nos solius rationis naturalis esse factura.
(Décret du concile d'Amiens, rédigé par l'abbé Gerbet.)
Tout en modifiant ses idées conformément aux indications du Vicaire de Jésus-Christ, l'abbé Gerbet put donc conserver les principes qui avaient servi de base à sa polémique.
(Mgr t.E Ladoue, III, 216.)
En abordant M. de Lamennais, il sentit, sans se l'avouer peutêtre expressément, que ce talent vigoureux, hardi, qui ouvrait comme de vive force des vues et des perspectives, avait besoin tout auprès de lui d'une plume auxiliaire, plus retenue, plus douce, plus fine, d'un talent qui lui ménageât des preuves qui remplît les intervalles et couvrît les côtés faibles, qui ôtât l'aspect d'une menace et d'une révolution à ce qui ne prétendait être qu'une expansion plus ouverte et un développement plus accessible du Christianisme. L'abbé Gerbet retètit le plus qu'il put le système de M. de Lamennais du caractère de persuasion et de conciliation qui lui est propre; il en adoucit et en gradua les pentes: ce fut là proprement son rôle en cette période de sa jeunesse.
(S.\int£-Beuve, C. d.L, vi, 311-312.)
L'Encyclique Singulari vos (13 juillet 1834) condamnait tout ensemble et les Paroles d'un croijunt et
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le système |)lnloso|)lii(|Ucdc Tabho de Lamennais, « système fallacieux, disait rencyclique, attendu qu'en le suivant, entraîné par un anutur téméraire et sans frein de nouveauté, on ne clierclie [dus la véiilé oii elle est cerlaineiiient, mais (|ue, laissant de côté les traditions saintes et apostoli(|ues, on introduit d'autres doctrines vaines, futiles, incertaines, qui ne sont point approuvées par l'Eglise, et sur lesquelles les hommes les plus vains pensent faussement qu'on peut établir et appuyer la vérité ».
Le 19 juillet 183 i, l'abbé Gerbet écrivait à Mgr de Quélen :
Trélon, par Avesnes.
Monseigneur,
Me trouvant en ce moment loin de Paris, je viens seulement d'avoir connaissance, par la voie des journaux, do la nouvelle lettre encyclique de S. S. Grégoire XVI.
Gomme cette encyclique, outre son objet principal, renferme un passage dirigé contre un système que j'ai soutenu dans quelques-uns de mes écrits, elle m'impose par là même un devoir que je m'empresse d'accomplir. En conséquence, je déclare adhérer uniquement et absolument, sans séparation ni réserve, à la doctrine pronmlguée par cet acte du Souverain-Pontife, improuvant tout ce qu'il improuve, condamnant tout ce qu'il
condamne, et déterminé à ne rien écrire et à n'approuver rien qui soit contraire à cette doctrine,
La lettre se termine sur cette parole : « L'Eglise est au-dessus de tout dans mon cœur (1) ».
Quatre ans plus tard, en 1838, Gerbet, écrivant ses Béflexions sur la chute de M. de Lamennais^ renouvelait cette rétraction solennelle du système du sens commun.
En appelant, disait-il, du jugement de l'Eglise au Christianisme interprété par les peuples, M. de Lamennais a dévoilé lui-même un des vices fondamentaux de son système philosophique sur la certitude humaine. Ce vice, longtemps caché aux yeux de beaucoup de personnes de bonne foi, et particulièrement aux miens, consiste, en dernière analyse, à placer dans la hiérarchie des autorités, l'humanité au-dessus de l'Eglise. Ramené à ces termes , le système dont il s'agit répugne essentiellement à l'idée même que le Christianisme nous donne de l'humanité. Depuis la chute, l'humanité, par l'eirct de cette grande perturbation originelle, est divisée, désorganisée, brisée : l'Eglise, au contraire, est le foyer divin d'unité, d'organisation, de régénération. Les
(1) Ladouk, I, 278-279.
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plus simples notions sci-aieiit bouleversées, si ce qui est dans un état de désunion et de maladie possédait, en dehors du centre de l'unité vivifiante, le principe régulateur suprême. De pareilles idées choquent bien plus au vif le Christianisme, que ne le fait le protestantisme pur et simple ; car, du moins, le protestant ne met son interprétation de l'Evangile au-dessus de celle de l'Eglise, qu'en supposant que son esprit ne s'approchera du livre sacré qu'avec une volonté éclairée déjà par un commencement d'amour, purifiée par la prière et le désir des biens éternels. Mais admettre un système dont la conséquence avouée est que l'on doit placer le critérium du Christianisme dans les opinions des peuples abandonnés à eux-mêmes, dans ce pêlemême d'ignorances, de passions et d'oubli de Dieu, c'est donner, en ce qui concerne l'enseignement de la foi, une répétition en grand du chaos que la consiii/dion civile du clergé voulait introduire dans l'organisation de l'Eglise, lorsqu'elle faisait nommer les pasteurs par les assemblées primaires, ouvertes à tous les mécréants qui pouvaient produire une carte de citoyen.
Il n'en est pas de la doctrine du salut comme des vérités qui constituent les lois doù dépend fondamentalement la conservation de la vie physique. Celles-ci, tous les reconnaissent, tous les
proclament, parce que tous sont avertis de leur •existence, les malades par leurs souffrances, les hommes sains par leur bien-être. Mais un pareil accord ne peut naturellement exister par rapport aux lois de la vie spirituelle et divine, puisque les maladies spirituelles ont bien souvent pour effet de s'ignorer elle-mêmes, et par conséquent de méconnaître, dans les vérités qui leur sont opposées, le principe de la véritable vie. D'après la doctrine chrétienne, l)asée sur le dogme de la €hute originelle, l'homme animal et terrestre est resté clairvoyant, tandis que l'homme spirituel a cessé de l'être. Supposer que les hommes s'accordent naturellement à reconnaître les vérités saintes qui forment le soleil de l'Ame, comme ils s'accordent à voir le soleil des corps, c'est donc, d'une part, s'imaginer que la nature humaine est foute autre chose que ce qu'elle est réellement par l'effet du péché originel, c'est attaquer ce dogme fondamental du Christianisme ; c'est, d'autre part, iulervertir l'économie de la rédemption, en plaçant la règle de la foi qui sauve, la loi de l'esprit, dans les jugements du monde, où prédomine la loi de la chair. Il y a au fond de cette doctrine une adoration ichjlàtrique de la nature corrompue, une prostitution de la vérité régénératrice. Au temps des persécutions, les proconsuls traînaient les vierges chrétiennes dans des
amphithéâtres où se pi-cssail une fi)ulc impure et sanguinaire : n'est-ce pas infliger un pareil outrage à la sainte et pudique foi, que de la livrer en proie à je ne sais quel suffrage populaire, dans lequel, sans parler de la masse des indifférents, des hommes frivoles, oublieux de leur salut, les Robespierre et les Arétin, apporteraient leur voix tout aussi bien que Fénelon et sainte Thérèse, pour interpréter le Sermo)i (Je la montagne sur la mansuétude et l'humilité évangélique, et les maximes de saint Paul sur rexcellence de la virginité ? (1).
Par cette démarche officielle, Gerbet désavouait les trois ouvrages consacrés par lui à Texposition et à la défense de la philosophie du sens commun^ à savoir le livre intitulé : Des doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs rapports avec les fondements de la théologie (1826), le Coup d'œil sur la controverse chrétienne depuis les premiers siècles jusquà nos jours (1831) et le Sommaire d'un système des connaissances humaines, qui a été publié à la suite de l'ouvrage de Lamennais sur Les progrès de la /{évolution et de la guerre contre V Eglise (1829).
Malgré les erreurs qu'il a confessées lui-même avec tant de simple franchise, nous sommes sûr néan-
(1) Réflexions sur la chute de M. de Lamennais, p. 33-35. La touchante docilité de cette Ame soumise, l'entraîne ici à des exagérations manifestes. Fonds et forme, je ne reconnais plus l'abbé Gerbet.
moins ([n'ancun livre signé de lui ne mérite de disparaître tout entier. Mais comme nous ne voulons retenir ici que ce qui peut nous aider à suivre le développement de la pensée chrétienne, nous nous bornerons à rappeler la théorie maîtresse qu'il expose dans ces divers écrits, et notamment dans le Coup d'reil sur la controverse chrétienne .
Je veux parler de la distinction fondamentale entre Tordre de foi et l'ordre de conception. Dans sa belle et forte préface à V Essai d'un système de philosophie catholique, M. Maréchal a établi, me semble-t-il, d'une façon péremptoire, que cette distinction résume la doctrine essentielle de Lamennais. On sait que la Chênaie sétait transformée en une sorte d'école des hautes-études, sous la haute direction de Lamennais et de Gerbet. « Chaciue jour, rappelle M. Maréchal, l'abbé Feli faisait des conférences de langues, de philosophie, et de théologie. Il semble que les nécessités de ce professorat improvisé l'aient entraîné à préciser ses idées philosophiquesquil avait même entrepris de fixer par la rédaction, au commencement de 1829, quand sa controverse avec l'archevêque de Paris l'interrompit. Mais déjà le plan du système est conçu, et le Sommaire des connaissances humaines nous prouve que la distinction fondamentale de Yorclre de foi et de l'ordre de conception est déjà solidement assise (1). » Dans le Soiyimaire des connaissances humaines (1829), Gerbet, sous l'inspiration de son maître, avait déjà développé cette théorie
(1) Clir. Maréchal, Essai d'un système de philosophie culholir/ue {1830-1831;, par F. de Lame.nnais, introd., p. xvi-wii.
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des deux ordres, que Lamennais exposa ex professa dans sa conférence du l'S décembre 1S30 premier chapiire de V Essai de philosophie catholiiiue). ha Coup d'œil sur la controverse chrétienne (iSlU) n est, au fond, pas autre chose qu'une vérification historique de cette même théorie où. à dater de 18'29, ils ont trouvé Tun et l'autre leur base solide, leur centre de ralliement et le noyau de la future synthèse.
Les pensées humaines peuvent se ramener à deux ordres. Tordre de foi et l'ordre de conception. Pour définir ces deux ordres d'un mot, et, si je puis dire, par le dehors, et pour ne pas embrouiller notre exposition par des questions d'origine que d'ailleurs ni Lamennais ni Gerbet n'ont suffisamment élucidées, rappelons simplement que, dans leur système à tous deux, l'ordre de foi « comprend toutes les pensées universellement reconnues pour vraies », et que, l'ordre de conception « renferme les pensées vraies ou fausses qui n'ont pas obtenu l'assentiment général, mais qui tendent à l'obtenir et à passer ainsi de l'ordre variable des conceptions dans l'ordre de foi immuable » (1). Encore une fois, cette description est tout à fait insuffisante ; mais le lecteur se rappelle qu'il assiste, pour ainsi parler, à la naissance et aux premiers bégaiements de cette philosophie. Laissons-la croître. 11 y a là un je ne sais quoi qui promet de grandes choses.
Prévenons néanmoins un malentendu qui brouillerait tout. Ce « grand ordre de foi » dont Gerbet va bientôt nous entretenir, ne se confond pas avec la foi théologi-
(1) Essai d'un si/slèine. La.men.nais Maiikchal). p. y.
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que, au sens rigoureux de ce mot. Trop pressés Tuii et Tautre de définir et de circonscrire leur système, Lamennais et Gerbet attribuaient pour objet à cette foi « les traditions générales développées par le Christianisme » (1), ou, plus simplement, toutes les vérités admises par « le sens commun ». C'était faire à vol d'oiseau et à priori la carte d'un nouveau monde (ju'aujourd'hui même, après un siècle de recherches, ni les psychologues ni les théologiens n'ont encore achevé de défricher. Convaincus, comme ils pouvaient et devaient l'être, et de la sainteté de leur entreprise, et de la justesse de leurs pressentiments, ils coupaient court aux analyses nécessaires, et brus- (juaient une synthèse prématurée. Pressés de planter la croix sur leur fraîche conquête, ils oubliaient de mettre à l'épreuve les assises du piédestal. De ces mêmes mains qui venaient de renverser l'idole du rationalisme cartésien, ils préparaient, innocemment, un autel à une autre idole, un sanctuaire à une autre philosophie séparée. Le sens commun, tel qu'ils l'exaltent, sur les débris de la raison individuelle, semble devenir pour eux la source et l'arbitre suprême des vérités religieuses. A les juger sur la lettre de leurs formules, c'est encore la raison de l'homme qui juge la parole de Dieu.
Assurément, leur système défigurait leur doctrine, et leurs étroites formules traduisaient le contraire de leur vraie pensée. Assurément, pour l'un et pour l'autre, le
(1) Essai d'un système, p. 15.
sons C(»iiiiiiun n'était ni riiibilrc, ni la source, mais stHilonienI le teuKtin de la revéiaiion. Tout cet enseuiUlc des vérités primordiales, rayons épars el obscurcis de la lumière surnaturelle (pii éclaire tout liomme venant en ce monde, avait, aux yeux de Lamennais et de Gerbet,une origine exclusivement religieuse (1). Ces premiers actes de foi qui préludent à Tacte de foi catholique, c'est déjà la grâce (jui les inspire à l'homme, et (jui l'aide à les prononcer. Quoi (|u"il en soit des autres mondes possibles, pour nous, entants d'Adam, le « grand ordre de foi » nait et se développe dans « l'ordre surnaturel ». Il n'y a pas de religion naturelle. Qu'il sache ou qu'il ignore le vrai nom de celui que sa propre conscience, le sens commun, ou l'autorité des
(1) Écoutez plutôt le maître lui-même :
<■ De tout ce que nous avons dit, bornons-nous à conclure qu'il faut Ijien se garder de considérer la philosophie comme une chose indifférente en soi, puisqu'elle a une si grande inlliiencc sur les destinées des peuples. Si cette influence a toujours fini par la corruption, c'est uniquement aux erreurs de la philosophie antique qu'il faut l'attribuer. Que manquait-il aux anciens spéculateurs? Une base solide qui fût à la fois leur règle et leur point de départ, La tradition était bien là sans doute, fonds commun d'où sortit à l'origuie tonte philosophie comme toute théologie Mais, comme elle n'était point fi.xée par une autorité permanente et universelle, le principe d'individualité joint à l'influence extérieure du climat l'altéra dans les diverses localités.
« Nous, au contraire, nous avons cet avantage que cette même tradition, base de notre philosophie, est inaltérable à raison du développement que la société humaine a reçu de Jésus-Christ, et surtout de l'autorité vivante constituée par lui dans cette société; de sorte que nous avons toujours un moyen d'apprécier les spéculations de l'esprit humain, et de nous préserver ainsi d'erreurs aussi funestes que celles où tomba la philosophie antique, et même d'erreurs plus grandes encore puisqu'il est certain qu'il y a dans les temps modernes un grand affaiblissenrent delà puissance intellectuelle.
» Du reste, notre philosophie, et c'est pour elle le cai'actère de
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traditions familiales l'oblige de reconnaitre, tout homme qui croit en Dieu est un catéchumène du Catholicisme ; d'où qu'elle vienne, toute vraie prière rejoint forcément le cantique des temples chrétiens. Gerbet a toujours dit cela — mieux encore, il n'a jamais dit que cela; mais, égarés par la superstition dune formule malheureuse, lui et son maître, ils ont négligé d'établir d'une façon rigoureuse et définitive les rapports qui relient l'un à l'autre «l'ordre surnaturel» et le « grand ordre de foi ». C'est assez pour leur gloire d'avoir eu l'intuition magnifique du grand problème où tous les autres se ramènent.
la vérité, n'est au fond que la philosophie des anciens, avec une connaissance plus parfaite, plus intime de Dieu et de nos rapports avec lui, avec la connaissance explicite du médiateur qu'ils attendaient et de sa révélation qui a jeté sur les temps modernes une immense lumière dont les anciens furent privés. Mais toujours le même fonds d'idées dans l'une et l'autre philosophie.
«Ainsi, comme les anciens, nous avons à expliquer deux choses, Dieu et la Création, et le lien de l'un et de l'autre. Pour nous comme pour eux, l'homme tient à Dieu, lumière des intelligences, en tant qu'il est lui-même intelligent et libre. iXous croyons comme eux que l'homme est dans un état de dégradation, qu'il a besoin d'un sys/è»iie pénitentiaire pour se rétablir dans son état primitif. Mais le réparateur qu'ils attendaient, et sans le secours duquel la pénitence est inefficace, ce réparateur nous le connaissons, nous l'avons vu, il nous a appris à mieux connaître l'homme, en nous révélant clairement ce que c'est que le péché, quels sont ses remèdes, et en quoi consiste le secours dont nous avons besoin pour nous en purifier; ayant à combattre comme les anciens et le principe d'individualité et l'action de la nature, nous avons à la l'ois une plus grande connaissance des lois de ce combat, et infiniment plus de secours pour combattre avec succès.
(' Notre philosophie est donc dans ses bases primitives la philosophie ancienne. Toute la difl'érence vient de ce que ces bases sont aujourd'hui beaucoup plus larges, que nous pouvons aller infiniment plus loin, parce qu'il nous été donné beaucoup plus de lumières : de sorte que le système incomplet pour eux, est conqdet pour nous.
" Le (entre permanent de ces nouvelles lumières est l'Eglise universelle. »
(Édit. .M.uucciiAi., p î:1 1-212.)
198 GF.RIÎKT
(le l;i solulion (|ni, plciiieinonl comprise et développéfi, serait et sera le dernier mot <lc la philosophie catholi- <|ue et de toute philosophie.
Pour que cette distiticlion fondamentale soit exacte et féconde, il est essentiel de l'adapter, si je puis dire, à deux autres doctrines essentielles, (|ue ni Lamennais ni Gerbet ne semblent avoir pleinement réalisées. Je veux parler d'abord de la distinction radicale entre les deux ordres. Tordre naturel et Tordre surnaturel. Assurément les mennaisiens ne songeaient pas à nier cette distinction : mais, à force de tout surnaturaliser, ils risquaient d'obscurcir et même de détruire l'idée de surnaturel. Sans doute, ils entendaient se cantonner dans l'hypothèse, c'est-à-dire dans Tordre historique, mais parfois ils s'expriment comme si pour eux cet ordre était seul possible, comme si une révélation positive était le seul moyen de parvenir à la vérité.
Par suite de cette même confusion, ils n'arrivent pas à formuler nettement les rapports (|ui existent entre la foi et la raison. Certes, il était urgent, à l'époque où ils écrivaient, de dénoncer l'individualisme et le rationalisme cartésien, mais il ne fallait pas négliger le caractère rationnel de l'acte de foi. Aujourd'hui, nous y voyons plus clair en ces matières, grâce aux enseignements positifs de l'Eglise, et notamment grâce aux définitions du concile du Vatican. Les propositions que Ton fît souscrire à Bautain et à Bonnetty, la Constitutio de fidc catholica, expliquent, précisent, complètent les deux encycliques contre Lamennais. Il suffît pour s'en convaincre de parcourir la table de VEnchindion de
Denzinger. Hejic'duv doctrina : omnem certitiidinem nonnisi fidei inniti passe; hominem absque gratia et revelatione nihil de Deo cognoscere passe. — Rationis usus fidempracedit. Ratio Dei existentiam cum certitudine prabare patest ; in Us etiam qui fidem niindum susceperunt.
Le même recueil, en nous aidant ainsi à corriger les principes mennaisiens, nous rappelle la vérité profonde qui inspirait et qui animait ces principes : Ratio tamen mentis nastrie dehilis et infirma est humana' naturœ conditione et per fidevi ab erroribus liberatur. Ratio non est unica nonna qua hoino veritates ad salutem necessarias cognoscere valeat.
Il manquait aussi à Lamennais et à Gerbet une connaissance plus exacte de la psychologie de la raison et de la foi. Ils semblent parfois confondre la raison raisonnante avec la raison, et par là encore, en condamnant absolument cette dernière, Ils ouvrent la voie au fidéisme.
Il est clair aussi que Gerbet, s'il vivait de nos jours, s'expliquerait d'une façon moins sommaire sur le compte de la scolastique. Il dirait plus nettement que la philosophie séparée qu'il condamne n'a rien de commun avec la philosophie traditionnelle de l'Église, et il rendrait justice aux grands docteurs des temps modernes qu'il ne semble pas croire étudiés de bien près.
Sous le bénéfice de ces réserves, nous pouvons aborder l'étude du Coup d'œil sur la controverse chrétienne^ qui contient l'exposé le plus complet de la distinction entre l'ordre de foi et de conception.
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Le Coup d'd'il sur lu ronlrovrrse chnHiennc comprend deux parties : dans la prcinirrc l'aulcur vérifie par l'hisioire la distinction capitale entre Vordre de foi et V ordre de coiiception, dans la seconde il esquisse une réforme des études tliéologiques basées sur le même plan.
CHAPITUE PUKMIFJI
LES DEUX ORDRES ET l'hISTOIRE DE LA CONTROVERSE CHRETIENNE
Première phase. — L'époque des Pères et le moyen âge
Divisant l'histoire de la controverse chrétienne en trois grandes époques « les ç\m\ premiers siècles, le moyen âge, et la période de discussion qui s'étend depuis l'origine du protestantisme jusqu'à nos jours », Gerbet montre d'abord comment la polémique des Pères, soit contre le monde païen, soit contre les premiers hérétiques, se fonde toujours sur la distinction entre l'ordre de conception et l'ordre de foi.
Si les Pères, clans leurs discussions avec tout ce qui était hors du Catholicisme, maintiennent inébranlablement. . . ce grand principe d'autorité^ sans lequel la religion, perdant son caractère de
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foi, se confondrait avec les pures opinions, toutefois rien ne fut plus éloigné de leur pensée que de vouloir réduire les esprits à un état passif de soumission, comme si croire était toute lintelligence...
Partant de cette distinction fondamentale, universellement comprise, les Pères sentirent qu'elle donnait lieu à cette question capitale : Quels sont les rapports de la foi et de la science ?. . . Ils ne restreignaient pas le mot de foi à un sens purement théolog'ic[ue. Ils le prenaient dans son extension la plus grande, renfermant sous cette dénomination tout ce c{ui est distinct des pures conceptions de chaque homme... Les Pères établirent que, soit logiquement, soit pratiquement, la foi précède la science... Il en résultait ([ue la méthode catholique, suivant laquelle, comme dit saint Augustin, l'autorité demande la foi pour conduire l'homme à la raison, est au fond la méthode même de la nature... ip. 52-33.)
A partir de cette foi première (aux principes indémontrables) nécessaire, invincible, on voit se développer un grand ordre de foi libre sous un rapport... mais en même temps nécessaire en ce sens qu'il est le fondement de toutes les relations qui constituent la société humaine.
Tout repose, en effet, sur la foi, sur une croyance antérieure à F ordre de démonstration...
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la foi est une chose commune h. tous les hommes, parce qu'elle est nécessaire à tous ; rhabileté n'appartient qu'au petit nombre, et il n'y parvient qu'après avoir commencé par croire. La loi est donc comme la base première de la science, crepido scienti.v. Pourquoi, dans la connaissance des choses divines, et là seulement, voudraiton établir un ordre inverse, et exiger la science avant la foi ? C'est là, au contraire, que la nécessité de prendre la foi pour base se fait le plus sentir, parce que la religion, qui comprend les rapports de Dieu et de l'homme, a pour objet ce qu'il y a de plus haut et de plus mystérieux ; et l'expérience a prouvé que les philosophes qui n'ont pas voulu d'autres maîtres qu'eux-mêmes, s'évanouissantdans leurs pensées, n'ont pu s'accorder à établir une doctrine certaine : destitués de la foi, ils se sont travaillés en vain à créer la science (p. 56-58).
Par là, nous sommes conduits à reconnaître que le genre humain a besoin d'un docteur divin, qui puisse commander la foi divine, d'un docteur de tous les lieux et de tous les temps, puisque tous les hommes doivent l'écouter. Ce docteur premier et souverain, quel est-il ? Célanthe se dit disciple de Zenon; Théopiiraste, d'Aristote ; Métrodore, d'Epicure , et Platon, de Socrate. Mais si je remonte jusqu'à Pythagore et
Phérécyde et Thaïes et les premiers des sages, je m'arrête et demande quel est leur maître ? Et si l'on me dit qu'ils ont eu pour maîtres les Egyptiens, les Indiens, les Babyloniens, les Mages, je ne cesserai de chercher encore le docteur de ces hommes. Je vous conduis jusqu'au berceau du genre humain, et là je commence à chercher le maître. Ce n'est pas un homme, car aucun homme n'avait encore rien appris, et les anges ont aussi commencé par apprendre, parce qu'ils ont commencé d'être. Reste donc que, nous élevant encore plus haut, nous cherchions le docteur des anges eux-mêmes, et alors nous rentrerons dans les splendeurs de l'Eternité, le Verbe de Dieu, le Maître de toutes les intelligences, qui, suivant les antiques traditions, a instruit les hommes de plusieurs manières, dès l'origine du monde. Or le Christianisme n'est au fond que la foi aux enseignements du Verbe divin sensiblement manifesté (p. 58-59).
Telle est, d'après Gerbet, la doctrine des Pères sur « l'ordre de foi ». Ils ne se sont pas expliqués moins nettement sur « Tordre de conception » :
Mais si tous doivent croire, tous ne comprennent pas au même degré. La foi est une et immuable, la science variée et progressive. Le véritable gnostique ne sort pas de la foi commune,
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mais il la c<)inpi'<'ii(l mieux. Plus les hommes feront d'efforts pour agrandir la science, i)lus aussi ils entreront dans le plan de la Trovidence, qui conduit le genre humain de clarté en clarté jusqu'à la parfaite lumièi-e (p. .')U-()()).
Cette distinction essentielle, le moyen Age a fait mieux (|iie la formuler; il Ta, si je puis dire, vécue :
Par laction môme du Catholicisme, l'esprit humain s'était naturellement replacé et affermi sur sa base. Il possédait les conditions de la vie, et c'est pour cela qu'il ne les recherchait pas... l'ordre de foi fut constamment supposé comme base et comme règle de tous les travaux de cette époque, mais n'en fut pas l'objet formel. C'est n'avoir aucune idée de ces travaux, que de répéter... que les esprits méditatifs se renfermaient alors dans la foi. Au contraire, ils se plaçaient presque constamment dans l'ordre de conception. Dans l'ordre de science où ils se plaçaient, ils n'avaient pas à s'occuper de la certitude humaine ou nécessaire à tous les hommes, mais de la certitude scientifique. Us n'examinaient point pourquoi chaque homme doit croire en Dieu, mais comment le philosophe peut se démontrer Dieu (p. 74-77).
Il y eut bien avec Abailard anc courte « explosion de rationalisme » (p. 89), mais ce « Descartes du moyen âge » (p. 88) est un isolé.
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On pourrait s'attendre à trouver ici quelques pages ironiques ou dédaigneuses à l'adresse de la scolastique. Bien au contraire, Gerbet célèbre presque avec enthousiasme cette (» chevalerie de Fintelligence », qui maintenait (( par les exploits de sa pensée, l'honneur du Christianisme, comme ses héros le protégeaient par leur bravoure » (p. 87). D'ailleurs, ajoute-t-il, " on se fait une idée bien fausse de l'état des esprits aux xu" et xiii" siècles, lorsqu'on s'imagine qu'ils juraient sur la parole d'Aristote ». La philosophie de celui-ci n'était que « la forme de leur intelligence ». Il y eut abus, néanmoins, et « la dégradation de la scolastique » « explique, en partie du moins, le rapide triomphe du cartésianisme » (p. 97-103).
Vigoureusement défini et défendu par les Pères, toujours implicitement reconnu par les scolastiques, jusqu'ici le grand ordre de foi a gouverné la pensée chrétienne. Mais son règne est fini, et les temps modernes vont saluer sa déchéance. La Réforme et le schisme cartésien préparent et achèvent la victoire de l'ordre de conception sur l'ordre de foi, et la raison humaine, séduite par cette hérésie fondamentale, rebroussera chemin vers le scepticisme, jus(iu'au jour oii la grande voix de Joseph de Maistre, de Bonald et de Lamennais lui prêchera le retour à la tradition.
Deuxième phase. — Les temps modernes, XVI''., AVIP et XVlIt siècles.
Pendant cettelongue période de confusion, la controverse catholique n'aura d'efficacité durable et de force
convaincante (|u'aulanl (iiTclIc supposcia, pressentira, ébauelieia iadoclrinerondanienlaledcsmennaisiens, sur les deux ordres de connaissances. Inversement, cliacnne de ses défaillances et de ses lacunes rendra, pour ainsi parler, un hommage indirect à ces mêmes principes, en dehors desquels toute apologétique est fragile et mal assurée.
Gerbet se propose donc de montrer comment, dans cette longue période confuse, d'une part la logique même des erreurs antichrétiennes, d'autre part la logique latente mais toujours active des vrais principes catholiques, préparent ce qu'il appelle « le développement complet de la logique du Catholicisme », c'est-à-dire l'intelligence, explicite cette fois et pleinement épanouie, de la distinction essentielle entre Tordre de conception et l'ordre de foi. Trois évolutions capitales ont contribué au progrès dont il veut nous raconter l'histoire : 1" la polémique dirigée contre les protestants et les philosophes sur les bases mêmes de la foi ; 2° l'apologétique de Pascal et de Huet, en un mot de ceux que, pour faire court, nous nommerons avec lui les sceptiques chrétiens ; 3" les diverses controverses purement philosophiques sur les bases de la raison.
Gerbet rappelle d'abord l'unité essentielle des multiples elforts qui furent alors tentés contre l'Eglise :
Le mouvement anticatholique qui partit de r Allemagne, ne fut nullement philosophique à son origine... Mais renverser la papauté, c'était rompre avec la croyance actuelle de l'Eglise. On
ne pouvait contredire cette croyance sans prétendre que la doctrine chrétieune était corrompue, et cette prétention elle-même conduisait directement à opposer à la régie catholique de tradition le jugement individuel.
Voilà comment le simple fait de la révolte contre la papauté, produisit, en se développant, le principe logique du protestantisme et de la philosophie (p. 105-106).
Dans l'improvisation des premières polémiques, ni les catlioliquesni les protestants — Bèze et quelques autres exceptés — n'aperçurent c< l'étendue de cette révolution intellectuelle ». Peu à peu cependant on ramena « la discussion à ses termes fondamentaux, et la question de l'Eglise domina toutes les autres ».
Mais cette controverse eut elle-même des phases très distinctes. A l'origine, tous les protestants concevaient encore l'Eglise comme une société publique, c'est-à-dire extérieurement gouvernée par un ministère divin institué parle Christ. Partant de cette idée, les écriv^ains catholiques se proposèrent d'établir que le protestantisme était dépourvu des caractères essentiels à la société religieuse publique... C'est ce que lit dune manière très remarquable le cardinal Duperron. Tel fut le premier pas de cette controverse. Il était
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iialurcl, en ellcl, (juCllc coiiiineiicàt par l'ordre <ridées le plus sensible... Aussi, les protestants furent pronipteuient nnienésà modifier leur notion de l'Eglise... [el à) ne plus la considérer que comme une société spirituelle, constituée par la foi à certains articles fondamentaux. Dès lors, la discussion dut faire un second pas; car il s'agissait de montrer que le principe sur lequel était fondé le protestantisme, détruisait l'essence delà société spirituelle, en détruisant la foi. Voilà comment on fut conduit à traiter la question de l'Eglise, sous un point de vue très général, savoir l'insuffisance du jugement privé et la nécessité de l'autorité comme fondement de la foi chrétienne .
Bossuet, Nicole, Papin, Pélisson, développèrent cet ordre d'idées. Nous ne parlons ici c]ue des théologiens français, et ce n'est pas sans raison. C'est que la controverse avec le protestantisme a été effectivement guidée par la logique française
Si l'on compare l'argumentation de Bossuet, de Nicole, de Papin, avec celle des premiers adversaires du protestantisme, et même avec l'état de la controverse à l'époque du cardinal Duperron, on reconnoît incontestablement un grand progrès. Mais en même temps, si on la considère en elle-même, on voit que les principes
sur lesquels elle s'appuyoit, les questions qu'elle soulevoit, les difficultés qu'elle avoit à résoudre, impliquent un ordre d'idées plus général encore, qui ne fut pas alors développé, et qu'ainsi elle provoquoit elle-même un progrès ultérieur.
Ainsi se préparait lentement le « développement complet de la logique du Catholicisme » (p. 146). Avec la polémique du xvu^ siècle, nous sommes déjà loin « de cette discussion de détail sur chaque dogme particulier, qui avait rempli le xvi" siècle ». La discussion s'est « agrandie à la fois et simplifiée ». On commence « à indiquer plus ou moins explicitement la liaison du protestantisme avec l'incrédulité sceptique et indiflerente, et celle du Catholicisme avec le fondement de toutes les croyances et de tous les devoirs ». Sans doute, on n'a fait encore que « toucher aux frontières de cet ordre d'idées »; mais enfin la voie s'ouvre, et les premiers jalons sont jetés.
Les philosophes du xvin^ siècle imaginèrent une diversion qui faillit nous être fatale :
Gomme la philosophie débuta par attaquer des parties isolées de la religion, les défenseurs de celle-ci s'attachèrent d'abord à repousser les attaques partielles ; et cette controverse de détail fut, dans un cercle plus étendu, une répétition de ce qui avait eu lieu à l'origine du protestantisme. Sous ce rapport, la polémique reculait au lieu d'avancer (p. 132j.
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En attaquant, une à une, les vérités religieuses, la philosophie suivait eflcctivement la seule marche qui puisse donner à rerrcur un ascendant momentané. Car les divers points qu'on appelle des vérités particulières ne sont nullement isolés, à raison de Funité radicale de la vérité ou de tout ce qui est. Les considérer ainsi, c'était donc les prendre dans un état de séparation contraire à leur nature, et qui est Fétat propre des erreurs, en tant que pures erreurs. C'était détacher de leur tronc commun ces branches, condamnées dès lors à un dépérissement inévitable. Plus, au contraire, on considère l'unité des vérités dans leur principe, plus aussi la vérité est prise dans son état naturel, dans lequel seul sa puissance vitale se développe ; et la puissance de l'erreur décroît dans la même proportion. Si donc le triomphe de la vérité doit être le résultat définitif de toute grande discussion, il est nécessaire que des anomalies semblables à celle que nous venons de signaler, soient passagères. Et en effet, en vertu d'une loi universelle, les pensées ainsi que les corps gravitent vers leur centre ; et comme les doctrines fausses, bien qu'isolées en tant que fausses ou négatives, impliquent toujours quelques vérités, au moins logiques, qui constituent entre elles une liaison du même genre, elles obéissent à cette loi comme
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les doctrines vraies elles-mêmes (132-133) (1).
Le malin Voltaire fut, comme de juste, « le promoteur le plus actif de la controverse de détail », qui, dune part, éternise la discussion, et, d'autre part, danger infiniment plus grand, engage perfidement les polémistes catholiques à se cantonner dans Tordre de conception et à répondre aux objections purement philosophiques par des preuves purement philosophiques aussi, « fondées elles-mêmes sur les conceptions de la raison particulière » de chaque théologien p. 141). Seul ou presque seul, Bergier eut Ihabileté de soupçonner le piège, et de ramener la discussion sur son véritable terrain. Au lieu d'admettre avec les autres apologistes catholiques de son temps l'existence d'une
religion naturelle, prouvée par les seuls arguments de la raison raisonnante, il posa en principe que seule « la voie de tradition et d'autorité... pourrait conduire les hommes à la connaissance certaine delà vraie religion en général ». Il rentrait ainsi dans l'ordre de foi, et, s'il ne la développait pas dans toute sa force, il entrevoyait du moins la viaie solution (136-142).
Arrivé là, Gerbet revient en arrière pour étudier à fond la doctrine et l'influence de Descartes.
(1) Hélas! notre xix" siècle a vu renaître dans les deux camps le sophisme éternel de la « controverse de détail ». On nous racontera quel([uejour les mésaventures nécessaires de cette apologétique fragmentée et provisoire, qui, le plus souvent, marche à reculons. Néanmoins, il est remarquable (|ue Gerbet rende ainsi justice aux a])oIogistes du xvnr siècle, pour |ps((uels nous nous montrons aujourd'liui lifaucoup troj) sévèn-s et cpii mériteraient d'être tirés de rouMi voir notamment le beau livre de M. C. Bouviei' sur Lefranc de Pompignan;.
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Nous voici sur le vrai terrain des belles l)alailiesrnennaisiennes. D'un côté les liallieans et les caitfsiens, de lautre Lamennais ;t la tète des Iroupes nltianionlaines. Car c'est bien de la sorte qu'on se groupait en ce tempslà. Si Descartes seul avait été en cause, les plus l'uroucbes antimennaisiens auraient montré moins de zèle. Mais l'impertinent novateur s'était permis de toucber auv (juatre articles en même temps qu'au Dhcours sur la MiHittide, et loutboii gallican se réveilla cartésien : Au moins autant que la passion, les lois de la tactique le voulaient ainsi. Ils savaient bien au fond le défaut île leur propre cuirasse, et ils n'avaient pas la naïveté de croire (|ue sur le point qui seul leur tenait au cœur. Home dut prendre leur défense contre Lamennais, tlt, sans doute^ on ne se flattait pas davantage que le pape eût jamais souci de venger l'orlbodoxie de Descartes. Mais sur ces matières infiniment délicates, on pouvait dune part remuer tant de poussière que l'issue des combats en fût au moins incertaine, et d'un autre côté on se promettait bien d'escompter, contre la cause elle-même, les outrances de son champion. Quoi qu'il en soit de ces coniectures, l'autorité de Descartes parut être alors le véritable enjeu de la lutte. A voir tant de prêtres armés pour sa querelle, on eût pris le fondateur de la philosophie moderne pour un Père de l'Eglise. Il est piquant de relire aujourd'hui les extraordinaires apothéoses qu'on lui décernait (1) : <( Le principe et la méthode cartésiennes se trouvent é(|uivalemment dans tous les philo-
(1) Cf. V. g., les pp. 75-76 de la l)rochure anonyme : Le Sens commun de M. Gerhel (Paris, Brunot, 1827).