‹ GerbetChapitre 36 sur 49 · iKRnicT · texte numérisé non relu

iKRnicT

suivant un lan^aiie antique et saint, la Fille aînée du Créateur, dont le IVont se cache audessus des astres, tandis que les franges de sa robe sont traînantes sur la terre. A ceux dont le regard est plus pur que le mien, à eux d'interpréter les douze étoiles dont votre tête est couronnée. Mais moi, narrateur bien faible de vos plus humbles grandeurs, j'ai seulement essayé de dire comment les filles d'Eve, en touchant le bord de votre vêtement mystérieux, ressentent une émanation de ces parfums dont parle l'Epouse dans le Cantique des cantiques. D'autres le diront bien mieux que moi ; car la harpe de Sion leur sera rendue pour qu'ils le disent, et le moment approche où la poésie chrétienne, dans la ferveur de sa résurrection, racontera de vous des choses que n'ont point racontées ni les vitraux de vos vieilles cathédrales, ni les vierges de Raphaël, ni les accords du Pergolèse. Cette grande fête poétique se prépare, et les apprêts en sont visibles. Le paganisme, qui semblait être éternel dans les arts, en a été chassé par le génie. Le faux jardin des Hespérides, avec ses pommes d'or, ne nous cache plus le Paradis terrestre. Nous savons quelle espérance immortelle était voilée sous le mythe de Pandore ; et dans les nuages, où s'enfonce enfin le fabuleux Olympe, on voit reparaître glorieusement les cimes du

LA DOCTRINE ■ii'i

Calvaire et du Thabor. Donc, ô Marie pleine de grâce ! votre place est prête : elle est haute et belle ! Comme l'impudique Vénus régna sur la poésie des sens, vous monterez sur le trône de la poési(! spiritualisée. Elle chante, cette poésie, les mystères de la vie et de la mort, Fantique douleur et les joies futures, et vous avez le secret de ces choses et de leur harmonie intime, ô Mère de douleur et de bénédiction ! L'encens est pur, et belles sont les fleurs que la main des vierges effeuille sur le pavé de vos chapelles ; mais la voix de toute lame, mais la sainte poésie qui se sent à l'étroit sur cette terre, qui a le pressentiment d'un monde plus beau, qui veut respirer l'inhni, qui renferme au fond de tous ses chants une prière cachée, monte plus haut que le parfum des fleurs et de l'encens. Elle arrive jusque-là où vous êtes, là d'où vous voyez sous vos pieds les étoiles germer, comme des fleurs de lumière, dans les champs illimités de l'espace, et la Création se balancer comme un encensoir éternel.

Thieux, 8 décembre 1834.

s; .'$. L'iaCllARlSTIK

{DooDie f/énérateur, cli. viii)

Comme l'erreur iic saurait se soutenir par sa force propre, le mysticisme panthéiste renferme une grande vérité. L'absorption de l'homme en Dieu n'est qu'une corruption d'un dogme primitif et éternel : l'union de Dieu et de l'homme ; et, sous ce point de vue, il y a dans ce système quelque chose qui répond cà un besoin réel de la nature humaine. Car elle aspire à cette union, elle tend à s'affranchir des liens qui l'enchaînent à ce qui est variable et caduc, pour s'attacher à l'immualjle réalité, et elle sent que là seulement se trouve le repos de la liberté pure. Loin de méconnaître ce besoin intime, le Catholicisme n'est si riche de vérités que pour le nourrir et le satisfaire. En promettant à l'homme qu'un jour, sans cesser d'être homme, il deviendra un avec Dieu, il lui prodigue déjcà, dans l'union terrestre, les prémices de l'unité future. Cette union est telle, qu'il emploie, pour l'exprimer, des termes qui se trouvent également dans le symbole du

LA DOCTPLINE 315

panthéisme^ et auxquels Fusage seul, réglé par les explications d'une sévère orthodoxie, a donné un sens formellement exclusif de cette grande erreur...

L'amour de l'homme pour Dieu, tel que le Christianisme Ta rendu populaire, est une merveille que nous ne savons pas admirer. A raison de son universalité même, elle nous semble toute naturelle, et cependant elle n'a pu s'opérer que par suite d'un changement prodigieux dans ce que la nature humaine a de plus intime. Le genre humain, longtemps troublé par le souvenir de sa chute, est passé de l'épreuve d'une terreur salutaire aux joies de l'amour parfait, selon le même ordre par lequel un homme courbé sous le poids du crime se relève enfant de Dieu. On n'arrive pas d'un extrême à l'autre sans des degrés de transition. Le sentiment qui, d'après les lois mêmes du cœur humain, doit se développer le premier dans l'homme pécheur, est l'effroi de son état. Mais la crainte enfanterait soudain le désespoir, si tout aussitôt l'espérance ne lui apparaissait comme un médiateur qui, la prenant par la main, l'introduit doucement dans le sein du pur amour. Voilà l'histoire du genre humain ; car la Providence gouverne l'ensemble des générations comme un seul homme. Deux sentiments se partagent le cœur coupable des

'{10 (;i:iu5i:t

enfants d'Adam à Tégard du Dieu Irois lois saint, la ciaintc de s'en approcher et le désir de s'unir raniilièi'cnient à lui. Dans la reli.yion prinutivc, le sentiment dominant était la crainte. Le culte antique en était si profondément empreint, que, lorsque l'athéisme entreprit d'expliquer l'origine de la religion, sa première pensée l'ut que la crainte avait fait les dieux. Ce n'est pas que l'espérance ait jamais abandonné la terre. Une promesse avait été faite à nos premiers parents, et voilà pourquoi toute l'Antiquité s'écrie, avec les anciens sages de la Chine, {{u après que l" innocence eut été perdue., la miséricorde parut. Mais néanmoins, l'anathème originel, si vivement retracé à l'imagination même par cet appareil de rites terribles qui formaient le fond de la liturgie universelle, faisait plus d'impression que cette énigme d'un salut lointain, encore enveloppé dans les ténèbres de l'avenir. De cette espérance inquiète et troublée naissait avec effort un amour tremblant comme elle, et, durant quarante siècles, le cœur de l'homme déchu sembla s'ouvrir plus facilement à la terreur qu'à la confiance. L'Evangile a fait, dans toute la force du terme, une révolution dans l'âme humaine, en changeant les rapports des deux sentiments qui la divisent : la crainte a cédé à l'amour l'empire du cœur. Le Dieu des dieux s 'étant abaissé jusqu'à devenir

L\ doc.tuim: .'M 7

notre anii^ notre frère, notre serviteur, la frêle humanité s'est élevée aussitôt à une sorte de familiarité avec le Tout Puissant, dont les anciens n'avaient pas même l'idée, et qui leur eût paru une audace sacrilège. Ce sentiment est le trait saillant et caractéristique des nations chrétiennes comparées aux autres peuples ; mais elles n'y participent pas toutes au même degré II s'est visiblement affaibli chez les protestants : c'est pour cela qu'ils accusent d'irrévérence la piété libre et joyeuse des Catholiques. Ce qu'ils prennent pour du respect religieux n'est qu'une réserve froide et sombre qui fait rétrograder la piété chrétienne vers l'imperfection de la loi de crainte. 11 y a trop de souvenirs du Sinaï dans leur culte du Calvaire. Si la différence qui existe à cet égard entre l'ancien et le nouveau peuple vient de ce que le Christ a familiarisé l'homme avec Dieu, la différence qui distingue la dévotion catholique de la rigidité protestante dérive nécessairement d'un principe analogue, et suppose que les Catholiques sont plus familiarisés avec le Christ même. C'est, en effet, ce qui résulte de la foi à la présence réelle ou à l'incarnation permanente, qui nous rapproche du Christ comme l'incarnation nous a rapprochés de Dieu. Ce n'est plus seulement à l'humanité, c'est à chaque être humain que le Verbe s'unit. Il entre, non pas

.'{18 (;i:Rni:T

seulcinonl dans les limifes do notre coniiiiuiie nature, mais encore dans les limites de notre personnalité. Il divinise notre essence, il christianise notre )noi. Son incarnation en nous a pour emblème l'union qui transforme l'aliment en la substance même du corps qui se nourrit. Ne demandez pas une autre union plus intime ; vous demanderiez à être l'Homme-Dieu. Qui ne voit qu'un culte fondé sur un tel mystère doit développer au plus haut degré ce sentiment de familiarité avec Dieu, qui est le fond du ( lliristianisme ? Dans nos admirables prières pour la communion, l'àme parle à Jésus comme l'épouse à son bienaimé, et la crainte n'est plus pour elle que la pudeur de la confiance.

Pour nous former, sous ce rapport, une juste idée de ce mystère, nous devons considérer l'ordre suivant lequel l'amour se développe. 11 ne naît dans un être créé qu'après qu'un être supérieur s'est incliné vers lui pour lui manifester le sien. Voilà la loi invariable, universelle, dont il semble qu'on retrouve un sentiment exquis dans ces langues qui ont pris les mots d'inclination et de penchant pour synonymes de l'amour. L'enfant apprend à aimer comme il apprend à parler. La tendresse de ses j)arents révèle à son àme, enveloppée d'abord dans les langes de la sensibilité physique, un ordre supérieur d'aflec lions qui lui

■étaient inconnues : son cœur commence à s'éveiller au sourire de sa mère. L'usage général qui oblige, dans les demandes d'union conjugale, l'homme, ou l'être fort, à manifester le premier son amour, a sa racine secrète dans la même loi, qui se reproduit non moins visiblement dans la société politique . La crainte est le premier sen- •timent que le pouvoir inspire. S'il veut l'amour, c'est lui qui doit commencer. Ainsi ce sentiment se propage de haut en bas, comme la vérité ; et cet ordre, qui règne sur le monde humain, se développe également dans une sphère plus élevée. La foi nous découvre divers cliœurs d'intelligences qui, s'inclinant vers nous, préviennent notre amitié par une amitié céleste, et qui, subordonnées entre elles, forment une immense hiérarchie d'amour. On dirait que la Création repose sur un plan incliné, de telle sorte que tous les êtres se penchent vers ceux qui sont au-dessous d'eux pour les aimer et en être aimés, se passant ainsi les uns aux autres, comme de main en main, jusqu'au dernier rang", ce flambeau de la vie allumé dans les hauteurs des cieux, au sein de l'amour éternel. L'aigle de la charité, sélevant jusqu'à la raison première de cette loi universelle, s'écrie : Aimons Dieu, puisquil iious a aimés le jiremier. Celui par qui tout a été fait, le Verbe de Dieu, en créant des myriades d'êtres intelligents, leur

manifesta originairenienl son mimoiii- sous desformes analogues à leur nature, et par conséquent aussi variées que les limites qui circonscrivent chaque espèce particulière. Par là même qu'il seproportionnait à eux, il leur apj)arut nécessairement dans un état d'abaissement, sous un mode d'existence inférieur à son existence infinie dans^ le sein du Père. Aussi, dans la philosophie de la, haute antiquité, la Création était conçue comme une sorte d'annihilation de la Divinité, comme le commencement d'un sacrifice dont Dieu même était la victime. Mais suivez les progrès de cet abaissement divin, dont l'amour traça, de toute éternité, le plan merveilleux. Celui que Dieu engendra avant l'aurore, qui est féclat de sa clarté, r empreinte de sa substance, traverse, en descendant du sein de sa gloire, tous les degrés de la Création, pour arriver aux derniers confins de la cité des intelligences, à ce terme extrême où finit la vie intellectuelle, où commence l'existence aveugle. Là il trouve l'homme ; l'homme qui semble être à la fois le jeune frère des anges et le frère aîné des brutes, ombre d'un Dieu dans le corps d'un animal : et le Verbe se fit homme. Pourra-t-il descendre encore, après être entré si profondément dans les étroites proportions d'un être au-dessous duquel nous ne voyons plus d'êtres intelligents? Son amour a su

se créer un anéantissement plus profond. Le Dieu qui se cacha sous le voile brillant de la nature, qui s'efTaça sous le voile obscur de l'humanité, s'ensevelit sous l'apparence de la plus vile matière, pour se mettre, comme elle, à l'usage de l'homme. Lcà tout disparaît, même sa forme humaine ; il est comme s'il n'était pas, et, parvenu à l'apogée de son abaissement, il s'abîme dans le sein de nos misères sans fond.

A chacun de ces degrés de l'anéantissement divin correspond un développement divin de la nature humaine : elle s'élève dans l'amour de Dieu, de toute la hauteur dont son amour l'abaisse vers l'homme. La doxologie antique : Au Dieu très bon et très grand, est le résumé de toute la piété des premiers temps. Mais lorsque celui qui règne sur nous fut devenu l'Emmanuel : le Dieu avec nous, ce Dieu, dont la grandeur même, suivant le mot de Bossuet, tient plus de la bonté que de la puissance, forma dans l'homme un nouveau cœur. Le sentiment de son amour fut plus vif que le souvenir de sa majesté, et le Christianisme, en conservant la sublimité du langage antique pour peindre le redoutable pouvoir de Celui qui est, n'y a rien ajouté ; tandis qu'il a formé, avec les éléments du langage primitif, un idiome particulier à l'usage de l'amour. Mais dans cette langue enseignée par l'Evangile, la foi

*i2:2 r;i;nrîrT

(le l'Eucliaristio ou an Dini m noK^^ a créé un mag-nitîqiic et tendre dialecte, exclusivement ]iropre à l'f^ulise catholicjuc.

La fréquente communion rappelle incessamment l'àme à elle-même. Ce genre d'action, sensible à toutes les é^^oques de l'Eglise, se montre avec un caractère plus frappant dans le moyen Age. Au sein des mœurs grossières des nations barbares, apparaît, dans l'intérieur des monastères, comme une vision de la vie des anges. Les ordres religieux qui ont défriché le sol de l'Europe ont fait beaucoup plus ; ils ont défriché les landes incultes de lAme humaine. La règle obligeait les cénobites à s'approcher souvent de la table sacrée, et la parole divine qui retentissait seule au fond de leurs retraites, et se prolongeait encore dans le silence de leurs méditations, leur rappelait chaque jour la perfection que réclame cette familiarité avec le Saint des saints. Cette pensée, perpétuellement présente, les excitait sans cesse à acquérir la science de leur propre cœur. Ils le cultivaient avec des soins infinis, pour apporter au plus auguste comme au plus doux des mystères la fleur la plus pure des aifections humaines. Les livres ascétiques de cette époque offrent une délicatesse exquise de sentiments. Du sein des cloîtres, elle se répandit peu à peu dans le monde, et, s'y

LA DOr.TKIM: 323

appliquant à d'autres objets, inspira à la Chevalene ce mysticisme de l'amour et de l'honneur, qui a exercé tant d'influence sur les mœurs et In littérature si spiritualisées des peuples chrétiens. L'ascétisme du moyen âge a laissé un monument inimitable, que les Catholiques, les protestants, les philosophes se sont accordés à admirer, de l'admiration la plus belle, celle du cœur. C'est une chose étonnante qu'un petit livre de mysticité que le génie de Leibniz méditait, et qui a fait connaître au froid Fontenelle presque de l'enthousiasme ». Nul n'a jamais lu une page de V Imitation, surtout dans la peine, sans s'être dit en la finissant : Cette lecture ma fait du bien. La Bible mise à part, cet ouvrage est l'ami souverainè.eV?L\\\Q: Mais où donc le pauvre solitaire qui l'écrivait puisait-il cet amour intarissable ? car il n'a si bien dit que parce qu'il a beacoup aimé. Il nous le raconte lui-même à chaque ligne de ses chapitres sur le Sacrement : le quatrième livre explique les trois autres.

L'ensemble des rapports que nous venons de considérer ne nous fait concevoir qu'imparfaitement l'action de ce principe d'amour : pour la comprendre, il faut la sentir. Pourquoi l'incrédule refuserait-il de croire tant de chrétiens sur ce qui se passe dans leur âme? Leur vie pourtant n'accuse pas leur témoignage. Pourquoi dédai-

324 CKRnicr

gnerait-il de les écouter? N'y a-t-il de beau que ce ([ui frappe les sens? Les merveilles du cœur sont-elles sans prix ? et si le divin existe quelque part, où le cherchcra-t-on, s'il n'est pas dans l'extase delà vertu? Pour moi, je prête l'oreille aux sons que rendent les Ames saintes, avec plus de respect qu'à la voix du génie. Faisons silence, écoutez-les. L'Eucharistie, disent-elles, est une partie intégrante des deux mondes, un temple ]Dlacé sur les confins de la terre et du ciel. Là se trouve leur point de contact, là s'opère la jonction des symboles de l'une, et des réalités de l'autre, et la conmiunion s'accomplit comme sous le vestibule cntr'ouvert du sanctuaire invisible où se consomme l'éternelle union. Tandis que les sens restent dans l'ordre actuel, l'àme ressent la présence de l'autre ordre ; elle y entre, elle prend possession de sa substance, comme un homme transporté aux limites de cet étroit univers visible, étendant sa main au delà, saisirait déjà les prémices d'un plus vaste monde. Alors il se passe en elle de ces choses que la parole humaine craint de profaner en les exprimant. A ce murmure confus des passions, qui gronde encore dans l'àme fidèle comme le dernier bruit •des agitations de la vie, succède tout à coup un grand silence. Bientôt une commotion également forte et douce annonce la présence d'un Dieu ; et

LA DOCTRINK 325

soudain les saints désirs, et la prière, et la patience, et l'esprit de sacrifice, souvent languissants, se raniment : tout ce qu'il y a de divin en elle s'allume à la fois. Son regard s'épure, et reçoit quelques rayons de cette lumière qui éclaire ce qui est au delà du cœur. Des émotions^ indéfinissables, vives comme des sensations, calmes comme des idées, attestent l'harmonie renaissante de l'esprit et des sens. On éprouve, dans mille autres circonstances, les joies de la vertu : c'est là seulement qu'on en savoure toute la volupté. Vous cherchez ensuite cet ordre de sentiments, et vous ne le retrouvez plus : il a passé sur l'àme pour lui laisser entrevoir le sens^ suprême de ce mot de bonheur, qui appartient à une langue perdue dont lidiome, parlé par les enfants d'Adam, ne contient plus que des ruines. Mais mieux elle comprend ce mot, plus elle sent qu'il n'est pas de ce monde. Tant qu'elle n'aura pas déposé, à la porte du ciel, tout le fardeau des terrestres vertus ; tant qu'il ne sera pas venu ce moment où elle sera libre enfin, même de l'espérance, l'âme captive ne connaîtra que des joies souffrantes. L'allégresse de la terre soupire^ son bonheur pèse ; et, pour qui connaît à fond cette vie, le plus grand miracle de la communion est de la rendre légère. Ces ravissements de l'amour, mêlés de tristesse, donnent, dans ce

3'2(> f;i:RBi:T

moment soleimcl, à la pliysionomie une expression sublime. Celle de la joie Test rarement: c'est que la joie est si fugitive et si fausse, qu'elle semble bien souvent communiquer à la figure humaine je ne sais quoi de Fair d'un insensé. La douleur, au contraire, ennoblit presque toujours la physionomie. Mais l'instinct de notre destinée primitive, froissé par ce contraste, cherche une autre dignité que celle du malheur. La vraie condition de l'homme est la réparation de sa misère ; et sa figure ne revêt son plus beau caractère terrestre que lorsqu'elle est l'expression de ce mystère de douleur et de grâce, lorsqu'elle reçoit l'empreinte d'une joie divine descendue dans l'abîme de nos soufïrai'ices. Contemplez les traits de ce chrétien, qui adore en lui son Sauveur : ne diriez-vous pas que si cette bouche, fermée par le recueillement, s'ouvrait tout à coup, une voix en sortirait, essayant, d'un ton plaintif encore, le cantique des cieux? Elle chanterait comme un ange gémit, elle gémirait comme chante uïl mortel (1).

(1) S.iinte-Beuyo recommandait toute cette fin du chapitre viii " au nombre des pages les plus belles et les plus suaves dont puissent s'honorer la langue et la littérature religieuse ». C. L. loc. cil. p. 316.

— J'ai cité, dans la première partie, un chapitre caractéristique des vues sur la pénilence.

^ 4. — ROME ET l'Église A. Idée générale de l'Esquisse de Rome chrétienne

La pensée fondamentale de ce livre est de recueillir dans les réalités visibles de Rome chrétienne, l'empreinte, et, pour ainsi dire, le portrait de son essence spirituelle.

[Esquisse, préface, vi.)

Rome, est par ses édifices mêmes, une cité éminemment dogmatique .

{Esquisse, i, 398,)

Son plan fondamental peut être indiqué en peu de mots. Rome y est considérée comme étant le résumé du Catholicisme. Les caractères de l'Eglise, son organisation, son action, enfin, les réalités du monde invisible dont l'Église terrestre nous offre les ligures, sont représentés à Rome sous les formes les plus imposantes, par les faits matériels dont se compose ce qu'on pourrait appeler son système monumental.

1° Nous distinguerons d'abord une classe de monuments dans lesquels on peut étudier, d'une manière spéciale, les signes de l'unité, de la perpétuité de l'universalité religieuse, qui sont des caractères de l'Eglise catholique.

2" L'organisation de l'Eglise renferme une puissance ou paternité spirituelle, chargée de gouverner la cité de Dieu, une tradition de lumière qui s'annonce comme perpétuant les clartés primitives de la révélation évangélique, une source d'amour qui s'est ouverte au pied de la Croix pour se répandre de siècle en siècle . Ces trois principes de vie, qui sont des signes de la sainteté de l'Eglise, se réfléchissent aussi, à plusieurs égards, dans les monuments de Rome.

3° L'action de l'Eglise, qui a pour but d'appliquer aux hommes l'expiation et la réhabilitation opérées par le Christ, a aussi spécialement son expression monumentale. Les grands débris du Paganisme ne sont pas seulement le mémorial d'événements transitoires, depuis longtemps accomplis, mais encore la représentation de faits permanents, car, en se prosternant devant ses passions, l'homme se rend à lui-même un culte idolàtrique, et devient persécuteur de la vérité. En ce sens, les temples des faux dieux, les palais des césars sont, à toutes les époques, les emblèmes de l'humanité déchue, comme leur puri-

fîcatiou chrétienne est aussi l'emblème perpétuel de l'humanité régénérée.

4° Enfin, l'Eglise qui travaille à élever, par le moyen des choses sensibles, l'esprit et le cœur vers les invisililes réalités, en multiplie autour de nous les figures, surtout dans son culte et dans ses édifices sacrés. Sous ce rapport nous aurons à traiter particulièrement du symbolisme chrétien, tel qu'il se produit dans Rome.

Tels sont les quatre aspects principaux sous lesquels nous l'envisagerons. Mais, dans quelque point de vue qu'on se place, deux pensées, qui s'ofTrent continuellement et de tous côtés, semblent envelopper toutes les autres. Rome est, par ses ruines souveraines, le simulacre le plus expressif de la caducité des clioses terrestres, et, par ses monuments clirétiens la meilleure ombre des réalités immortelles. Elle est la ville qui tout à la fois tient le plus du temps et de l'éternité.

[Esquisse, i, 83-8i.)

S'il est une ville qui soit le centre du Christianisme, il semble qu'indépendamment des discussions théologiques, ce grand caractère spirituel peut se manifester par le caractère en quelque sorte matériel de cette ville. Le principe de cette

Page 1