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PREMIERE PARTIE LA VIE ET LES ŒUVRES

LA CHENAIE

Jusqu'à ces derniers temps, la pire des idoles ÎDaconiennes, montait une garde jalouse sur les avenues qui mènent à la Chênaie. Dès qu'ils approchent de Lamennais ou de ses amis, les défenseurs et les adversaires de FEglise, oublient de regarder simplement ce qui est, obsédés par le cauchemar ou par la vision triomphante de ce qui sera. Un nuage de révolte semble planer sur le recueillement, la piété, l'absolu dévouement ■du maître et des disciples. L'ombre de demain fausse les réalités d'aujourd'hui, et à force de prophétiser, on dénature l'histoire. Fort heureusement, une franche réaction se dessine, dont M. l'abbé Boutard vient de donner le signal (1).

(1) Le premier volume de cet ouvrage a paru chez Perrin (1904). Cf. aussi l'histoire définitive de Montalembert par le P. Leca- NUET (Poussielgue). Le présent livre était déjà imprimé quand a paru la thèse de M. Anatole Feugère, Lamennais avant VEssai sur l'indifférence (Blouii, 1906), indispensable à qui veut étudier d'un peu près Lamennais.

Les travaux d'approche de M. Christian Maréchal^ sur la Clef de « Volupté », ^\xv Lamennais et Victor Hugo (1), son introduction à Y Essai d'un si/stème de Philosophie ealholiquc (2), promesses dune grande œuvre d'ensemble, ont renouvelé un sujet que tout le monde croyait épuisé. Nous savons aussi la pleine satisfaction que nous réserve le Lamennais de M. Victor (îiraud. Pour moi qui n'ai pas le droit de m'occuper ici du personnage principal de cette histoire, je me borne à rappeler le sentiment de Gerbet lui-même, une ligne de lui très courte, mais qui dit tout.

Le 24 novembre 1831, il écrivait de Juilly à la comtesse de Guitaut :

J'ai mis mardi soir, dans la malle-poste de Lyon^ Tabbé de Lamennais et l'abbé Lacordaire... Je ne vous dirai rien de la suspension de Y Avenir... Le dernier numéro explique entièrement notre pensée. Toute notre àme est à la clarté du soleil — pour la sienne, oh ! oui» je Taftirme. Veuillez prier Dieu pour nos pèlerins et aussi pour ceux qui restent (3).

Ce mot de ^jè/e/^Vi nous remet en pleine légende mennaisienne. Je dis légende au sens rigoureux. On a fini, en effet, par nous persuader, qu'en de-

(1) Paris, Savaète.

(2) Paris, Bloud.

(3) Ladoue, 1,207.

hors des trois pclerins, les autres mennaisiens n'étaient, pour ainsi parler, qu'une quantité négligeable. Rien de moins exact. Le premier des mennaisiens, après Lamennais, c'est notre Gerbet. Supprimez Lacordaire, et rien d'essentiel ne sera changé dans la vie intériem^e de cette glorieuse école mais ne touchez pas à Gerbet, si vous voulez suivre les progrès, entendre le vrai sens de la pensée de son maître, si vous voulez vous soumettre à la discipline de La Chênaie. Disciple, mais à un tel degré d'intimité et de collaboration intellectuelle qu'il faudrait inventer un autre mot pour exprimer les relations qui existent entre €es deux hommes. Nous reviendrons à ce point qui est, au fond, tout le présent livre, et nous prendrons doucement l'habitude de reconnaître en. Gerbet, l'ombre pâle, sans doute, mais féconde €t rayonnante de son maître et de son ami (1). En attendant, laissons les contemporains nous dire autour de quels personnages s'absorbait la ferveur enthousiaste des hôtes de La Chênaie.

Après une demi-lieue — c'est ainsi que Charles Sainte-Foy raconte ses impressions de novice — j'aperçus un étang entouré de chênes et de rochers... Il me

(l) L'histoire criUque de la pensée de Lamennais nous initiera aux détails et aux procédés de cette collaboration deux fois féconde. Je ne pouvais songera faire ici ce travail et d'autant moins que je savais cette étude si délicate et intéressante entre bonnes mains.

semblait que je respirais déjà celte atmosphère du gé-, nie (juavait formée autour de soi l'auteur de VEssai sur l'indifférence. Enfin, comme jouirais dans le petit chemin qui conduit à la maison. . . j'aperçus trois hommes qui se dirigeaient vers moi. L'un était grand, d'une attitude digne et noble ; l'autre portait dans son maintien et sur ses traits tous les signes qui indiquent le disciple docile et fervent. Le premier était l'abbé Philippe Gerbet, le second, l'abbé polonais Kaminski. Entre ces deux hommes se tenait le troisième, petit de taille, de formes grêles, vêtu d'une redingote grise et d'un chapeau de paille. C'était lui (1).

Sainte -Foy continue :

Aucun règlement général n'astreignait personne. A part les conférences que faisaient chaque jour M. de Lamennais et M. Gerbet, il n'y avait point d'exercices publics (2).

Tous les deux encore, et cette fois-ci, plus de (( disciple docile et fervent », plus de Kaminski.

Je vois encore M. de Lamennais se dilatant dans les explosions d'un rire qui agitait tous ses membres dans nos parties de colin-maillard... Mais le baromètre de son humeur était sujet à des variations, et souvent,, dans l'espace d'un jour, il descendait du beau fixe à la

(1) Ladoue, I, 89.

(2) Ib. 90.

tempête... Et alors, tout notre petit olympe était dans la gène et dans lémoi.,. Dansées circonstances, c'était Tabbé Gerbet qui faisait les frais de la conversation, et qui, avec une grâce charmante, cherchait à voilera nos yeux les tristesses de son maître, et à interposer entre son humeur chagrine et notre curiosité inquiète les saillies douces et aimables de son esprit (i)...

Un autre témoin, du Breil de Marzan, n'est pas moins explicite. Il Test même trop. Il arrange, il retouche, il exagère ses souvenirs. Le lecteur verra de lui-même pourquoi et comment.

L'aimable et platonique abbé Gerbet occupait toujours, à mes yeux du moins, la meilleure (!) place sous ce portique chrétien.. Mais... ce visage habituellement si calme, laissait voir par moment des signes de préoccupations péniblesquile faisaientressembler à celui d'un ange commis à la garde d'un temple dont il pressentait la ruine prochaine (2).

Il y a du bon, mais il y a aussi un peu de « littérature » dans cette image. iMaurice de Guérin a mieux vu et parle plus juste.

Le soir après souper, nous passons au salon. Il se jette dans un immense sopha... C'est l'heure de la causerie. Alors, si vous entriez dans le salon, vous verriez là-bas, dans un coin, une petite tète, rien que la tête,

(1) Ladoue, I, OO, 91,

(2) Ladoue, 1, 237.

le reste du corps étant absorbé par le sopba, avec des yeux luisants comme des escarboucles, et pivotant sans cesse sur son cou ; vous entendriez une voix tantôt grave, tantôt moqueuse, et paiTois de longs éclats de rire aigus : c'est notre lionune. Un peu plus loin, c'est une figure pâle à large (Vont, cbeveux noirs, beaux yeux, portant une expression de (ristesse et de souffrance liabituclle, et parlant peu : c'est M. Gerbet, le plus doux et le plus endolori des bommes.

Il semble bien que rattitude du maître un peu froide et distante, ait souvent fait paraître plus attirante la séduction naturelle de Gerbet. Maurice est un des heureux qui n'ont pas eu . peur • du grand homme, et qui, en retour, ont goûté la « douceur paternelle et la tendre familiarité de son entretien ». 11 l'a jugé mieux que personne, quand il a dit : « Tout son génie s'épanche en bonté. » Et cependant, son témoignage répète celui des autres. Maurice sait bien qu'il y a deux hommes à La Chênaie, et quand il a regardé longuement (( là-bas, dans un coin », cette « petite tête », il cherche, autour de lui, une autre figure aux « beaux yeux » et « au large front », « c'est M. Gerbet (2) ».

(1) Journal et lettres p. 193; cf. Ladoue, I. 236, 237.

(2) Eugénie, qui ne connaissait La Chênaie que par Maurice, écrivait à celui-ci: « M. Gerbet a la suavité d'un ange. Je te préférerais sous sa direction toute daniour et d'humilité ». Cf., L.\DOiE, 1, 23S.

On aimerait à ajouter ici le témoignage de Gerbet lui-même. Mais ses lettres d'alors sont rares, «t, plus rares encore, nous savons pourquoi, ses confidences d'arrière-saison. Voici pourtant de précieuses lignes, souvenir de quelques jours de détresse que Gerbet regarda pendant dix ans, comme les plus (( terribles moments de sa vie ».

... Je suis arrivé à La Chênaie la veille du jour où il est tombé malade. C'était d'abord une fièvre bilieuse ■compliquée d'une fièvre maligne, qui a été la principale maladie. Je ne puis vous dire combien il a souffert de ces affreux spasmes, ni avec quelle admirable patience, ni ce que j'ai souffert moi-même, lorsque, à deux différentes reprises, il s'est évanoui dans mes bras; je le «royais mort. Je reviens à regret à ces tristes souvenirs; je passe à de plus consolants, quoiqu'ils se rapportent à de plus terribles moments.

Il avait deinanlé de bonne heure les derniers sacrements; le jour où il a reçu le Saint-Viatique a été bien beau par sa vive foi et sa sérénité. Du reste, tout a été simple : face à face de la mort, il a été, si je puis parler ainsi, sans façon avec elle. Il me disait de temps en temps des mots qui me déchiraient et me soutenaient lout ensemble.

<( Que serviraient, disait-il, les honneurs, les riches-' <( ses, la réputation quand on en est là ! » Je lui répondis qu'aussi bien il n'en avait jamais fait grand cas : « Mon <( ami, me dit-il, j'ai envie de m'en aller : j'ai bien « assez de la terre. » Je me rappelle qu'une nuit où il se

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Iroiivail mieux, jo lui disais, j)onr le distraire, qu'il faisait un superbe clair de lune, il cssayade se soulever pour entrevoir, à travers sa fenêtre, cette belle nuit, et me dit en retombant : « Pour ma part, s'il plaisait à Dieu^ ce serait la dernière. » Quand son cher frère fut arrivé — c'est lui qui l'a administré — il lui dit, après s'être entretenu quelques instants avec lui : »( Je te lègue la plus belle cbose du monde, la vérité à défendre. » Une autre fois, je lui demandais ce qu'il désirait boire; comme ses idées commençaient à se brouiller, il ne comprit pas bien ma question, mais l'interprétant dans un sens analogue à sa pensée habituelle : « On ne jeut désirer autre cbose que ce que Dieu veut. » Cette réponse, qui n'était pas une réponse, n'en était que plus belle; c'était comme un son que rendait son Ame. Ceci me raniène aux plus cruels moments, hélas! Après le post-scriptum de ma lettre du 27-28 juillet, qui vous avait un peu rassuré, quelle journée, le lendemain 29!

11 faisait une chaleur étoutlante : de six heures à neuf heures, nous le crûmes à l'agonie ; son pauvre frère me pria de lui renouveler l'absolution des mourants. Le mieux commença à onze heures, et bientôt nous sommes arrivés depuis, d'espérances en espérances, aux heureuses nouvelles que je me suis empressé de voustransmettre (1).

Je m'attarde à La Chênaie, parce que c'est là, et non pas dans les fébriles bureaux de Y Avenir

(1) Ladoue, I, 72, 73.

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qu'il faut aller chercher le centre, le foyer, la véritable atmosphère, intellectuelle et religieuse^ de lécolemeunaisienne. Qui n'a pas vécu, aumoins de désir, la vie de La Chênaie ne fut, ne sera jamais mennaisien. Qui n'a pas suivi, de près ou de loin, avec la religion des premiers disciples, les leçons de Lamennais et de Gerbet, qui n"a pas reconnu dans les tâtonnements et jusque dans^ les erreurs du génie, le germe invincible dune restauration catholique, qui s'est imaginé que la fortune d'une pareille œuvre dépendait de la volonté mobile des hommes, qui a douté de la vérité essentielle dont s'animaient tant de sublimes^ etlbrts, qui a rougi d'avoir donné son nom à la jeune entreprise, celui-là, grand ou petit, s'appelàt-il Henri-Dominique Lacordaire, nous ne le tiendrons jamais pour un disciple authentique du maître, et pour Ihéritier de sa mission.

Ce disant, je n'avance rien que l'illustre dominicain n'ait proclamé lui-même et d'une voix qui voulait être entendue. A Dieu ne plaise que je m'exprime jamais sur un aussi grand homme avec une ombre d'irrévérence ! Il est vrai que s'il fallait choisir entre un Gerbet et un Lacordaire, après les enthousiasmes romantiques de la jeunesse, un homme de mon âge ne saurait hésiter longtemps. Mais il ne faut jamais choisir. Tout simplement, nous voulons être renseigné sur les routes qu'ont

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suivies CCS deux graiuls hoinmos, savoir (juellc de ces routes part de La Chênaie.

Nous Tavons vu, et, dans le petit Ijois et dans la vieille demeure, le nom de Gerbet est écrit partout. Si l'on peut regarder la libre réunion de ces jeunes ferveurs comme une façon de communauté religieuse, disons que, du premier au dernier jour, ral)baye n'a pas connu d'autre prieur c|ue labbé Gerbet. En revanche, il n'est pas bien clair que Lacordaire ait jamais fait profession. Novice quelques mois, visiteur d'une heure, il est bien venu, mais on ne sait pas combien de temps il est resté là.

« Une visite », écrira-t il lui-même plus tard, « un voyage », dira son premier biographe, « quelques jours », précisera Montalembert, ils Tondraient tous effacer jusqu'au souvenir d'une expédition malencontreuse. Lacordaire nous a laissé le récit maussade et bizarre de la rencontre (1).

Je ne lavais vu que deux fois, écrivait-il, dans les derniers mois de sa vie;... mais enfin c'était le seul grand homme de l'Eglise de France, et le peu d'ecclésiastiques avec qui j'avais eu des relations particulières étaient ses amis. Arrivé à Dinan, je m'enfonçai seul par des sentiers obscurs à travers les bois, et... je me

(1) BoxNBTTv, Histoire de l'Université Catholique, 633-633.

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trouvai en face d'une maison solitaire et sombre, dont aucun bruit ne troublait la mystérieuse célébrité (effet du style ou involontaire superposition d'images, tout celaestpoussé au noir. On riait, on jouait à la Chênaie, et Lacordaire en sut quelque chose ). C'était La Cbenaie. M. l'abbé de La Mennais... me reçut cordialement. II avait près de lui M. labbé Gerbet, son disciple le plus intime, et une douzaine de jeunes gens... Cette visite, en me causant plus d'une surprise, ne rompit pas le lien qui venait de me rattacher à l'illustre écrivain. Sa philosophie n'avait jamais pris une possession claire de mon entendement; sa politique absolutiste m'avait toujours repoussé; sa théologie venait de me jeter dans une crainte que son orthodoxie même ne fût pas assurée. Néanmoins, il était trop tard; après huit années d'hésitation, je m'étais livré sans enthousiasme mais volontairement à l'école qui, jusque là, n'avait pu conquérir ni mes sympathies ni mes convictions (i).

Nous savons La raison de cette mauvaise humeur rétrospective. Si loin des événements, de simples divergences philosophiques, ni même théologiques, n'expliqueraient pas tant d'amertume. La raison en est plus simple. Lacordaire ne pardonne pas à ses anciens amis de La Chênaie, restés catholiques, le zèle avec lequel, plus mennaisiens que Lamennais, ils continuent à défendre les principes ultramontains. Entre lui et eux,.

(d) Ladoue, I, 78.

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il veut un fossé profond, traversé jadis, pour une heure, sur une planche éphémère. Il ne peut oublier tout à fait les temps lointains où il se fourvoya en cette néfaste compagnie, mais il commande ingénument à sa mémoire complaisante de se façonner l'histoire d'avant-hier au gré des ressentiments d'aujourd'liui .

Le fait est constant. Lorsque les catholiques libéraux du second empire écrivent « Lamennais», presque toujours ils sous-entendent pêle-mêle, Salinis, Gerbet, Veuillot, et les autres. Croyez-en plutôt ces lignes méprisantes de Montalembert.

« Non seulement il (Lacordaire) n'était pas de ceux qui s'étaient fait un nom en reproduisant les doctrines du célèbre auteur de l'Essai sur rindifférence, mais il n'était à aucun titre son élève (l). »

Triste désaveu, et qu'on n'aurait pas le courage de recopier, s'il ne renfermait en peu de mots des confidences décisives. Si une telle âme peut oublier à ce point son héroïque noblesse, qui s'étonnera d'entendre Lacordaire renier chaleureusement un passé dont il aurait dû être si fier : «. L'abbé de La Mennais ne fut en réalité ni mon père, ni mon maître (2), »

(1) BONNETTV, 633,

(2) BoN.N'ETTv, 633. Le P. Chorarne s'exijrime de la même façon « Parlant des accusations portées contre l'abbé Lacordaire pour dis- ■suaderrarchevèque de Paris de lui confier la chaire de Notre-Dame,

J'essaierai de montrer tantôt que Lacordaire en s'exprimant de la sorte, ne manquait pas tout à fait d'exactitude. Quoi qu'il en soit, nous lisons de tout autres sentiments dans une lettre qu'il écrivait, trente ans auparavant, à l'abbé Gerbet.

Pari)!, 2 mai 1830.

Mon cher ami.

Il y a un mois que je veux aller vous voir et m'acquitter envers vous d'une bien vieille dette. J'ai été plusieurs fois sur le point de monter en voiture, et la nécessité m'a toujours retenu : je ne puis être libre avant trois mois.

Ce temps est trop long; il faut se hâter de se tendre la main, dès (lu'on le peut. Je le fais, à votre égard, avec une joie infinie. Après avoir vécu seul si longtemps et cherché avec angoisse où rattacher ma foi, mes espérances, mes travaux, je reviens à vous, j'y reviens de

on évoquait sans cesse, dit-il, le fantôme de VA venir, le spectre des idées républicaines; » il lui eu tété facile, ajoute-t-il, « de s'expliquer et de montrer queles vrais héritiers des doctrines de Lamennais n'étaient point de son coté, mais dans les rangs de ceux qui ne lui pardonnaient pas de reconnaître l'etTort individuel delliomnie dans sa raison et sa liberté, et qui restaient attachés, comme leur maître avant 1830, au traditionalisme en philosophie, à l'absolutisme en politique. » Cf. Ladoue. 1, 205, •20(i. — Qu'on se rappelle ces autr.'S paroles de Montalembert : " Dès notre début dans la vie, nous avions plus ou moins traversé cette écolo de l'abbé de Lamennais, à laquelle il est juste de faire remonter la plupart des aberrations qui ont énervé ou compromis le catholicisme contemporain; cette école qui a fourni des admirateurs si imprévus à la seconde République, au second Euqtirc des panégyristes si effrénés. -> Correspondant du 25 août 181)7. — Ladoue, I, 164.

tout mon cœur. Il serait trop long de vous exposor la marche de mon esprit, les nuances successives d'ojiinions et d'erreurs on il a ])assé. Hélas! que le chemin de la Yérité est étroit et rude! Je ne crois pourfani p;is l'avoir iiaïe, depuis (|ue je suis chrétien.

Mais la Providence est impénétrable autant (|ue bonne, et il y a toujours assez de mal dans Thomme pour obscurcir son entendement. En aucun temps, je n'ai cessé d'avoir pour vous les sentiments de la plus tendre estime, et, sous ce rapport, je n'ai à renouer aucune tradition interrompue; le jour la dit au jour, et la nuit à la nuit.

Je vous prie d'être mon introducteur auprès de M. l'abbé de La Mennais, à qui je dois trop comme chrétien et comme prêtre, pour ne pas désirer qu'il le sache. Veuillez bien, mon cher ami, lui présenter la lettre ci-jointe; elle tiendra de vous un mérite qu elle ne peut avoir par elle-même. Voilà donc qui est fait : vous pouvez me compter éternellement parmi les sentinelles de la vérité, perdues ou non, et je vous prie d'en recevoir le gage dans cet embrassement.

H. Lacordaire (1).

Gomme tant d'autres, il arrive à Lamennais par Fabbé Gerbet. Il a raison. G'est le droit chemin. Mais dans cette lettre déjà, pour qui sait lire, que de mystères ! Qui nous dira l'attitude intérieure de Lacordaire en face de Lamennais ?

(1) BOXNETTY, p. 032.

Il se donne, il veut être compté éteriiellement parmi les sentinelles de la vérité, et sans doute, de la vérité qu'enseigne Fauteur de YEssai sur l'indifférence. Mais il y a peut-être, dans sa vocation, un je ne sais quoi de forcé, et dans sa reconnaissance, un peu de résignation et de contrainte. Laissons-le nous dire lui-même ce qu'il a vu à La Chênaie.

L'abbé de Lamennais est un Druide ressuscité en Armorique et qui chante la liberté avec une voix un peu sauvage. Le ciel en soit béni ! Pourtant ce mot est éloquent dans toutes les langues. Nous étions heureux dans nos forets, nous étions 15 ou 16, la plupart jeunes et laïques, nous nous promenions, nous causions, nous avons joué comme des frères.

Je me rappelais ces vieux temps du christianisme, et ces émigrations des grandes villes au trou de quelque solitaire renommé. Notre ermite est infiniment bon et simple, sans charlatanisme, disgracié des rois et n'y songeant guère (1).

On le voit r« éternellement, » dure encore, mais on voit aussi en quoi semblent se résumer, pour cet étrange novice, les enseignements de La Chênaie.

Etait-il vraiment besoin, en cet été de 1830, d'aller si loin de Paris pour entendre célébrer la liberté? Lamennais, qui méditait à cette heure

(1) BO.NXETTV, 634.

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même, avec (ierbet, son Essai d'un système, de philosophie catholique, ne pouvait-il apprendre une doctrine meilleure à ce jeune prêtre qui cherchait avec angoisse « où rattacher sa foi, ses espérances, ses travaux » ?

A coup sûr, le « druide », au cours de cette entrevue, ne se contenta pas de chanter la liberté.

Dès le lendemain, de bonne heure, — c'est Lacordaire qui parle — M. de La Mennais me fit appeler dans sa chambre et voulut que j'entendisse la lecture de deux chapitres d'une théologie philosophique qu'il préparait. Ces deux chapitres, par la généralité et la singularité de leur conception, étaient la base de son œuvre, j'enentendis la lecture avec étonnement. Son explication de la Trinité me parut fausse et celle de la Création encore plus (i).

Libre à lui, mais n'oublions pas que ces dernières lignes concentrent et exagèrent des souvenirs vieux de trente ans. Ou je me trompe fort, ou, au moment même, l'étonnement fut moins vif, la répulsion moins accusée. Néanmoins sa mémoire ne le trompe pas tout à fait.

Dès 1830, le Lamennais, qui l'entretient de ses projets de théologie philosophique n'est pas son homme. 11 aime mieux l'autre Lamennais, celui qui « chante la liberté » ; autant dire que dès lors, il n'est disciple que de lui-même.

(1) BONNETTY, 63o.

Gerbet au contraire — et c'est là que j'en voulais venir à travers ce long parallèle. — Pendant dix années d'une intimité absolue, où le recueillement a tenu beaucoup plus déplace que les agitations de la politique ou de la controverse, Gerbet a vécu delà vie de Lamennais. Il a suivi celui-ci dans ses intuitions magnifiques de philosophe chrétien, dans ses illusions de novateur. Parfois même, il l'a devancé peut-être et nous verrons bientôt combien, en dépit de la boutade de Montalembert, la collaboration de ce disciple à l'œuvre du maître fut originale, personnelle, indépendante. D'un même cœur, d'une même foi, il a j)artagé les aspirations et les rêves du tribun. Libéral autant que Lacordaire, nous allons le retrouver à YAveni?'. Dans l'ivresse de ce printemps, ne lui demandez pas encore d'émonder les pousses tumultueuses de cette sève puissante. L'éblouissement de cette aurore ne lui permet pas de distinguer où finit la pure lumière, où commencent les nuées. Il a accepté l'intégrité apparente du bloc mennaisien. Quand l'heure de la critique aura sonné, quand il faudra séparer de la vraie pensée de Lamennais les outrances qui risquent de transformer cette synthèse éclatante et pacifique en un ferment de confusion et de révolte, soyez sans inquiétude^ il saura choisir.

LES BATAILLES MENiNAISIEiNNES.

Laissons au biographe de Lamennais, Thistoire de la croisade antigallicane — tout cela nous intéresse si peu aujourd'hui! — mais disputons aux biographes de Lacordaire, le récit des premières armes libérales. Il est vrai que depuis cette époque lointaine,- la question a plusieurs fois changé de face. Mais ce vieux mot de libéralisme, un des plus nobles et des plus équivoques de notre langue, enjeu ou trophée de tant de querelles, passionne encore l'attention de tous^ épouvantant les uns par les fantômes d'erreur qu'il protège, attirant les autres par les invincibles réalités que formulent ses glorieuses syllabes. Rappelons en quelques pages les prouesses libérales •du jeune mennaisien qui devait un jour rédiger le Syllabus.

Libéral et militant, il le fut, la chose est claire. Voici d'ailleurs, en bonne et due forme, son brevet, rédigé par Montalembert. Celui-ci écrivait

en 1854 à Tabbé Gerbet, qui venait d'être choisi pour le siège de Perpignan :

Quand je suis entré dans la vie, personne n"a plus contribué que vous à me faire goûter et comprendre cette alliance de la religion et de la liberté que j'ai toujours servie et aimée depuis lors. Je vous ai trouvé, pour ainsi dire, à la porte de l'arène ; et vos convictions si arrêtées sous leur forme suave et conciliante, ont plus fait pour décider les miennes que toute l'éloquence et la fougue de M. de Lamennais ou du P. Lacordaire. Personne ne m'a mieux appris que vous à rire et à gémir des aberrations politiques du clergé de l'Empire et de la Restauration. Personne ne m'a parlé avec plus d'autorité et de confiance du glorieux avenir que nous préparait cet ordre nouveau où l'intelligence et la conscience devaient s'affranchir du joug de la force brute. Vous compariez alors les ennemis de la liberté à ce sinistre fantôme qui voulait empêcher Vasco de Gama de franchir le cap des Tempêtes et d'inaugurer une nouvelle phase de la civilisation chrétienne. Maintenant, tout est changé... Il fallait me prouver que cétait une hérésie au début de ma carrière (1).

Hérésie ou non, au lendemain de la révolution de 1830, les mennaisiens, Lamennais et Gerbet en tête, se ralliaient allègrement aux doctrines libérales. j\Jgr de Ladoue a raconté cette évolution

(1) Ladol'k, II, 348.

avec beaucoup do clairvoyance et cette sorte de sévérité aftectueuse qui convient à celui (jui expose les erreurs d'un ami. Ces pages qui ne furent pas non plus écrites dans une époque de calme, ont un peu vieilli, mais elles n'en paraîtront, je crois, que plus savoureuses.

Dès le mois de février 1830, l'abbé de Lamennais écrivait :

(( Je ne crois, en aucune hypothèse, à la possibilité d'éviter une catastrophe. Si on laisse les choses aller, la ruine est au bout; si l'on tente quelque forte mesure, on manque de ce qu'il faut pour la soutenir, car les masses seront contre. Nul moyen de salut, à présent, parce qu'il y a autant d'erreur, autant de mal dans le passé du pouvoir, que dans celui qui l'attaque. Je le dis à regret, mais je le dis avec une conviction profonde, cest aux peuples à se sauver eux-mêmes, en s'aidant de l'Eglise et en s' appuyant sur elle (1). »

Voilà, croyons-nous, la première manifestation de cette démocratie chrétienne que Ton voudrait encore aujourd'hui nous présenter comme le terme et Tidéal des sociétés modernes. Quelques mois plus tard, à l'occasion de la condamnation prononcée contre Vassociation catholico -liber aie de Belgique, l'idée démocratique s'accentue davantage : « Ce que cette affaire démontre, c'est que l'union du catholicisme et de la liberté est

(1) Corr. Lamenn., lettre au comte de Sentît, 8 février 1830, II, 115.

aujourd'hui ce que les gouvernements craignent le plus et pardonnent le moins. D'où Ton peut conclure que dans cette union est la véritable force et par conséquent l'avenir : puisse-t-elle s'opérer universellement ! C'est le plus ardent de mes vœux, comme ce sera le but de mes derniers efforts. En France, on commence à le comprendre, mais faiblement encore (1). »

Ce revirement complet que nous signalons dans les idées du maître s'était également produit dans l'esprit du disciple. On peut en suivre la trace dans le Mémorial catholique (2). Au mois de mai 1829, en réponse à quelques attaques dirigées contre le livre des Progrès, l'abbé Gerbet exposait, avec une remarquable fermeté de doctrine, les principes catholiques au sujet delaliberté de la presse ; un an plus tard, lelibéralisme s'affichait dans ses prétentions les plus hardies, celle de diriger le pape et les évêques : « En attendant, y lisait-on, que le souverain pontife, divinement assisté dans le gouvernement de la société chrétienne, juge que le temps est venu de renoncer aux systèmes des concordats dont le danger devient, d'année en année, plus visible et plus grave, et de soustraire l'Eglise à toute influence séculière ; en attendant, dis-je, ce moment, peut-être moins éloigné qu'on ne pense, deux devoirs sont imposés au clergé et particulièrement aux évêques : séparer entièrement la religion de la politique, et réclamer sans relâche, pour les catholiques, la liberté dont presque toutes les lois

(1) Co7T. Lamenn., lettre au comte de Sentît, 15 juillet 1830, ïl. 152.

{i)Mém. calh. , XI 332.

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consacrent le principe, mais que partoul aussi Tadniinislration s'ell'orce de leur ravir (l). »

Néophyte du libéralisme, ardent comme tout néophyte, entouré de jeunes gens plus ardents encore, foulant sans cesse ce pavé parisien encore tout incandescent, est-il étonnant que l'abbé Gerbet ait conçu le projet de donner un organe public, retentissant, aux nouvelles idées qu'il avait embrassées et qu'il savait peu acceptées en France. Et, comme dans sa conviction intime, il croyait servir la cause de Dieu en servant la liberté, il inscrivit fièrement sur son drapeau : Dieu et la liberté.

A peine l'idée conçue et arrêtée, il s'empresse d'en écrire au maitre :

20 août 1830.

« Vous avez dû recevoir le prospectus du journal, <|ui produit généralement un bon effet. Le Globe d'aujourd'hui en parle et reconnaît notre séparation d'avec le parti royaliste.

« Le notaire s'occupe de trouver des actionnaires, etc. Nous ferons une distinction entre les fondateurs et les simples rédacteurs. On prend des renseignements sur ce qui est établi pour les autres journaux tels que le Globe et le National, pour partir de là et servir de règle...

« Maintenant, il est d'une extrême importance que e premier numéro contienne un article de vous. Cela

(1) Rev. cath., n° du 1." mars 1830, p. 47.

fixera de suite Tattention publique, et décidera promptement de la fortune du journal. Vous ne saunez croire à quel point votre voix fera effet (1). »

En môme temps qu'il réclamait le concours du maître, Fabbé Gerbet faisait aussi appel au zèle d"un nouveau disciple (2i, dontràme ardente et le talent plein d'éclat pouvaient contribuer au succès du journal, surtout auprès des jeunes gens. C'est le biographe même du P. Lacordaire qui nous révèle cette circonstance :

« L'abbé Lacordaire, muni du double consentement de sa mère et de son archevêque, se rendit en Bourgogne pour faire ses adieux à sa famille et à ses amis. C'est là qu'il reçut une lettre de M. l'abbé Gerbet qui lui annonçait le projet de fondation du journal r Avenir, et lui demandait, au nom de son maitre, sa collaboration à une œuvre à la fois catholique et nationale, d'où l'on pouvait attendre raifranchissement de la religion, la réconciliation des esprits, et par conséquent une rénovation de la société. Rien ne pouvait causer à l'abbé Lacordaire une plus vive joie ; ce fut pour lui comme une sorte d'enivrement (3) ».

Après avoir assuré des collaborateurs au nouveau journal, il fallait lui procurer — chose au nloins aussi difficile — des actionnaires. C'est encore l'abbé Gerbet que ce soin regarde : « Au milieu de mes occupations, je n'ai, mon cher ami, qu'un instant pour vous écrire.

(1) Corr. Lamenn., iiitrod., p. 92.

(2) L"initi;ition de l'iilihé Lacordaire à la Congrégation de Saint- Pierre, avait eu lieu au printemiJS de cette année 1830.

(3) Vie intime, p. 9-2.

L'organisation du journal avance; les actions toutefois viennent trop lentement. JNousvoudrionspouvoir paraître le lo octobre. Ne pourriez-vous pas nous placer quelques actions. Elles sont chacune de 3.000 francs, produisant après les frais du journal payés 5 0 0, puis le dividende. J'ai reçu pour le premier numéro un magnifique article de M. Feli, signé. Je recommande tout ceci à votre zèle. Vous comprenez la nécessité de cette œuvre. « Tout à vous, de tout cœur (1) ».

Le prospectus de rAvenir dont l'abbé Gerbet disait, dans une lettre citée plus haut, « qu'il produit généralement un bon effet » avait été rédigé par lui. Remarquable de pensée et de style, il énonçait des assertions où l'on n'a pas de peine à reconnaître les erreurs condamnées plus tard par le pape Grégoire XVL « La majorité des Français veut sa religion et sa liberté. Nul ordre stable ne serait possible si elles étaient considérées comme ennemies. Car les deux

(1) Lettre du o septembre 1830 à Tabbé de Salinis. — M. de Montalembert ne connaissait sans doute pas ces faits, ou il les avait oubliés, quand il attribuait au P. Lacordaire et à l'abbé de Lamennais la fondation de l'Avenir, sans même faire mention de l'abbé Gerbet : « Il n'y avait de singulier chez lui, — le P. Lacordaire, — que son libéralisme. M. de Lamennais, alors le plus célèbre et le plus vénéré des prêtres français, parti du pôle opposé, était arrivé à la même conclusion. C'est là ce qui rapprochait de lui l'obscur aumônier du collège Henri IV. Ce fut sur ce terrain que tous deux plantèrent la bannière de V Avenir. » (Corresp., t. LIV, p. 75). Ce fut l'abbé Gerbet, nous l'avons vu, qm planta le premier la bannière de l'Avenir, et si nous revendiquons pour lui ce privilège, ce n'est pas dans le but de rehi.usser son mérite, ou d'abaisser celui des autres, c'est uniquement afin de rétablir la vérité des faits, afin de laisser à «hacun devant l'histoire la responsabilité de ses actes.

principales forces morales, qui existent dans la société, ne sauraient se trouver dans un état de lutte, sans qu'il en résultât une cause permanente de divisions et de bouleversements. De leur union naturelle, nécessaire, dépend donc le salut de l'avenir.

« Mais pour atteindre ce but, il reste beaucoup de préjugés à vaincre, de passions à calmer. D'une part, des hommes sincèrement religieux ne sont pas encore entrés ou n'entrent qu'avec peine dans les doctrines de la liberté. D'une autre part, des amis ardents de la liberté n'envisagent qu'avec une sombre défiance la religion que professent vingt-cinq millions de Français. Cet état de choses est l'indice d'un désordre profond, dont l'origine remonte à une époque antérieure... Le moment est favorable pour faire cesser cet antagonisme, " attendu qu'il s'est déjà opéré un changement -salutaire dans le libéralisme français. Il existe deux libéralismes parmi nous, l'ancien et le nouveau. Héritiers des doctrines destructives de la philosopbie du XVIII*' siècle, et en particulier de sa haine contre le christianisme, le libéralisme ancien ne respire qu'intolérance et oppression — le vieux libéralisme n'est pas mort, et n'a pas changé d'allures. — Mais le jeune libéralisme, qui grandit et qui finira par étouffer l'autre — na'ive illusion ! — se borne, en ce qui concerne la religion, à réclamer la séparation de l'Eglise et de l'Etat, séparation nécessaire pour la liberté de l'Eglise et que tous les catholiques éclairés désirent également. »

Le pros;:)ec<us était suivi d'un programme que nous croyons devoir reproduire en entier, pour montrer de

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quelles hauteurs est descendu le journalisme contemporain. Quel est le journal, aujourd'hui, (|ui aurait la pensée d'attirer des lecteurs en leur proposant l'attrait de questions aussi abstraites? Ce n'est pas par cet appât (|ue nos petits journaux de toute forme allèchent le public blasé.

« 11 y a, en toutes choses, deux éléments divers dont l'harmonie constitue l'ordre complet.

« Par rapport à l'esprit humain en général, la foi et la science;

« Dans la société, le principe d'obéissance et celui de liber ti' ;

Dans l'organisation administrative de chaque peuple^ ainsi que dans les grandes confédérations d'État, les avantages depuis longtemps opposés, de la centralisation et de la diffusion ;

« En économie politique, les intérêts de VA(iriculture, qui contient le principe de conservation, et les intérêts de Y Industrie, qui est le principe de perfecti(mnement et de progrès ;

« Dans les sciences, la ^Jfl/'f/e positive ou des faits, base des tliéories, et la partie théorique qui doit se développer, mais sans être confondue avec la première, laquelle est essentiellement indépendante des systèmesqui ne peuvent avoir d'autre objet que de l'expliquer ;

« Dans la littérature, le principe cYiinité, que les classiques prétendent défendre, et le principe de variété auquel les romantiques s'attachent particulièrement, division qui s'applirpie à tous les beaux-arts;

« Dans les arts industriels, ïacoordinalion et la division des travaux ;

» En considérant attentivement l'état actuel de la société et de Tesprit humain, on reconnaît que tous les désordres proviennent radicalement de ce que les diverses opinions, les partis divers rejettent un de ces éléments, en altèrent la notion, ou détruisent leurs rapports naturels. Notre but sera de les concilier, soit dans Tordre d'application, soit, lorsqu'il y aura lieu, dans l'ordre théorique (1). »

Il n'est pas nécessaire que ce programme soit signé, pour qu'on sache par qui il fut rédigé ; il est évidemment sorti de la même plume qui écrira plus tard l'admirable Discours préliminaire publié en tète de V Université catholique. Ceux qui n'ont pas vécu dans ces temps où Ton se passionnait pour les idées avec la même ardeur frénétique que l'on apporte aujourd'hui à la poursuite des intérêts ou des plaisirs, ne comprendront pas l'impression profonde produite par le prospectus de l'Avenir. Une catastrophe violente venait de renverser après deux restaurations avortées, non pas seulement un trône, mais tout un système d'organisation sociale au- ((uel se rattachait le passé glorieux du pays ; celte catastrophe excitait de vifs et profonds regrets, mais elle faisait naître de nombreuses espérances, les unes chimériques, les autres généreuses et vraies. Quiconque, dans ce moment, se présentait au public en lui parlant d'avenir, était sur d'attirer l'attention (2).

(1) Avenir, prospectus. En tète de la collection pul)ltée en Belgique, 1.

(2;, Ladoie, I. 175-182.

L'histoire détaillée de r Avenir a été faite et bien faite (1). 11 ne nie reste à rappeler ici, puisqu'on l'a oublié longtemps, que (Jerbet, fondateur du journal, en fut aussi un des principaux rédacteurs. Une fois dans la mêlée, Ce distrait, ce poète se révéla journaliste de premier ordre. « Quand nous étions, disait-il plus tard, réunis le soir dans les bureaux de la rédaction, de Coux» Lacordaire et moi, obligés de répondre sur l'heure à des attaques qui nous arrivaient de tous les côtés, ayant en même temps à défendre notre foi contre les Saint-Simoniens et les philosophes, nos principes politiques contre les démagogues, nos sympathies nouvelles contre les défenseurs du passé, nous sentions comme un feu qui circulait dans nos veines, et qui faisait marcher notre plume presque à notre insu (2). »

Si vous permettez à un chrétien d'être journaliste, vous déliez sa plume de l'obligation de bénir toujours. L'Avenir ne ressemblait pas à une Semaine religieuse. Il manqua souvent de mesure, parfois même de justice et de charité. Mais ce flot d'ardente lave ne roula jamais de scories infâmes. Il brûle, mais ne salit pas ceux qu'il

(1) V. surtout le iVon^aZe/H/jer^ du R. P. Lecanuetet les articlesde M. Boutard dans la Quinzaine (juin 1906 et numéros suivants).

(2) Ladoue, I, 206. Mgr de Ladoue (1, 203) le remarquftit déjà: « Nous ne savons pour quel motif les écrivains de l'école libérale affectent de tenir dans l'ombre le nom de l'abbé Gerbet en. tout ce qui concerne V Avenir. »

rencontre sur son passage. Dans leurs plus extrêmes violences, Lacordaire, Gerbet et les autres restent d'honnêtes gens, et je doute, pour mapart qu'on puisse rendre un même témoignage, non pas certes à tous leurs adversaires, mais à certains forbans qui voyaient venir avec tant de joie, et qui préparaient d'un si beau courage le jour où cette héroïque jeunesse se révolterait contre l'Eglise (1).

Comme l'a tort bien remarqué Mgr de Ladoue: « L'Acenir... ne fut violent que par entraînement, il resta modéré, ou mieux encore, charitable, par le désir [2). » Nous n'en donnerons d'autre preuve que «la belle profession de charité insérée dans le numéro du 31 janvier 1831 » et où l'on « reconnaîtra la plume et le cœur » de l'abbé Gerbet.

Nous vivons dans une lutte continuelle, et nous ne nous en plaignons pas. Nous bénissons au contraire la Providence de nous avoir jetés au milieu d'une époque, où quiconque sent couler dans ses veines quelques gouttes de sang chrétien, aurait besoin d'un grand effort pour rester oisif. Ces combats sont notre repos, parce qu'ils sont la joie de notre conscience .

(1] Cf. les basses insinuations que l'-l »u" </e/a iîe%io« se permeUait alors contre Lacordaire, et la lettre vengeresse de Gerbet. Ladoue, 426-430.

(2) Ladoue, 1, 38".

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Mais, à force de comballre, on a (|iielrniefois l'air de haïr, et cette pensée seule nous est aniére. Aussi, éprouvons-nous un inexprimable besoin de semer autour de nous des paroles de paix et de fraternité, comme un germe de la réconciliation future. Les héros d'Homère suspendaient leurs coups pour échanger des outrages. Nos pères nous ont légué un autre exemple, la trêve de Dieu.

Nous poursuivons ceux qui se sont faits nos ennemis de tout l'amour (|ue nous portons aux biens sacrés qu'ils voudraient nous ravir. Mais qu'ils cherchent à surprendre sur nos lèvres un murmure d'inimitié personnelle: ils l'attendront en vain. Leur malheur est de ne pas croire aux sentiments que les chrétiens leur réservent. Quand il leur arrivera d'être justes, nous les accablerons de notre reconnaissance. Quand le jour de l'infortune se lèvera sui eux, nous ne les condamnerons qu'à entendre la voix amie de ceux qu'ils persécutèrent. Aujourd'hui même, nous voudrions découvrir, au fond de leurs injustices, une excuse cachée. Ils ont beau Taire, ils n'échapperont point à ce pardon qu'ils dédaignent en ce moment et qui les défendra tôt ou tard contre la renommée de leurs œuvres. On ne nous arrachera pas l'esprit du christianisme, comme on a renversé nos croix. Ni les passions, ni le temps n'ont assez d'injures pour faire de notre amour une ruine.

Mais ces hommes sont en petit nombre. La haine n'a point de parti en France. Parmi ceux qui se croient nos ennemis, combien qui n'ont besoin que de nous connaître, pour être à nous ou du moins avec nous 1

Il y a entie nous et eux, non pas un mur, mais seulement un voile . Leurs préventions mêmes à notre égard, ont quelque chose de touchant et d'éminemment social. C'est cette confiance naïve en la parole de ceux qui les ont trompés sur nous, c'est cette confiance qui nous les ramènera, à mesure que notre parole aussi arrivera jusqu'à eux. Quand le christianisme et la philanthropie athée se rencontreront face à face dans les ateliers et sur les placespubliques, le peuple reconnaîtra vieil ami des opprimés et des pauvres. Naguère, tout vite le papiste était un monstre aux yeux des Anglais : aujourd'hui, O'Connell traverse les Trois-Rovaumes sous des arcs de triomphe.

Mais, dans l'autre parti, n'y a-t-il pas aussi des hommes qui nous repoussent en nous reprochant de ne pas respecter leur malheur? 0 vous ! à qui il ne manque aussi que de nous connaître pour ne pas nous fuir, prenez garde que votre douleur ne vous rende injustes. N'accusez pas notre intention sur quelques-uns de ces traits qui n'ont pu blesser des cœurs souffrants qu'après avoir surpris notre vigilance. Non, nous ne nous faisons pas un jeu cruel de troubler le deuil de vos souvenirs: ce n'est pas nous qui insulterons au culte des tombeaux. La liberté que nous servons ne craint pas d'être hautement compatissante. Elle a des larmes pour toutes les infortunes, comme elle a des palmes pour toutes les gloires. Ses bras vous sont ouverts aussi, et, si vous refusez de vous jeter dans son sein, elle vous sauvera malgré vous (1).

(I)Ladoue, I, 387,388.

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Mais Gcrbet ne sera journaliste ({iic par intorniitteiices, et toujours plus ou moins à contrecœur. Une autre mission qui convenait mieux à sa nature discrète, méditative et délicate lui avait été révélée à La Chênaie. Renouvellement de Fapolosétique et de la philosophie chrétienne, création du journalisme catholique, bon gré mal gré, nous retrouvons les mennaisiens à l'origine de toutes les entreprises religieuses du xix*' siècle. Il y a plus et mieux encore. Ils ont fait de la jeunesse catholique une réalité, une puissance. On peut dire qu'ils l'ont fondée. Avant Lamennais, il y avait des jeunes gens catholiques, il n'y avait pas, ou, depuis longtemps, il n'y avait plus ce que bientôt on appellera tout uniment la jeunesse catholique. M les sermonnaires, niles controversistes, nimême, souvent, les éducateurs ne connaissaient, n'aimaient cette grande chose, et ne songeaient à concentrer sur elle le meilleur de leur génie. Ici encore, Lamennais donna le signal de la renaissance. -Ces œuvres magnifiques et innombrables qui priment aujourd'hui toutes les autres, dans la pensée des chefs de l'Eglise, remontent par une filiation directe au noviciat de La Chênaie et aux divers groupements qui se formèrent autour des premiers mennaisiens. Car, sur ce point, tous, et ceux-là même qui furent réfractaires à la doctrine philosophique de Lanien-

nais, ont gardé passionnément les traditions de leur maître. Des conférences de Notre-Dame aux lettres et aux entretiens de Sorèze, Lacordaire reste l'apôtre des jeunes gens. L'ébauche et les premiers essais de nos universités catholiques sont l'œuvre de l'abbé Gerbet.

« J'ignore, messieurs, — disait celui-ci aux jeunes Parisiens qu'il avait réunis autour de lui après la suspension de VAvenir, ■ — j'ignore ce qui sortira de ce que nous commençons aujourd'hui; tout cela est bien chétif et bien obscur : on ne sait pas même quel nom lui donner. Tout ce que je sais, c'est que l'époque arrive où s'élèveront des universités catholiques et libres ; ce que je sais encore, c'est que lorsqu'une grande chose doit naître, elle est ordinairement préfigurée par une humble image qu'on brise ensuite et qu'on oublie. Quoiqu'il en soit de nous, vous êtes, vous, messieurs, les premiers de cette jeunesse avide de foi et de science, qui se pressera un jour dans ces écoles encore inconnues. Si mon désir de vous être utile avait besoin d'appui, cette pensée seule me soutiendrait (1). »

El) ! n'était ce pas déjà beaucoup, — dit à ce propos MgrdeLadoue, — au lendemain en quelque sorte de cette révolution qui semblait devoir anéantir le catholicisme, de voir l'élite de la jeunesse studieuse se presser autour de ces chaires improvisées d'où ne descendaient que des

(J^Ladovi:, I, 219, H^O.

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leçons d'obéissance et de soumission, animées il est vrai par un sentiment ijiofond des besoins de l'épocjue. Et c'était bien Télite des jeunes gens! Qu'on en juge par l'extrait d'une lettre de l'un des auditeurs assidus, qui n'était autre qu'Ozanam :

« Ce qui est le plus doux et le plus consolant, pour la jeunesse chrétienne, ce sont les conférences établies à notre demande par M. l'abbé Gcrbet. C'est maintenant qu'on peut dire que la lumière brille dans les ténèbies : Lux in lencbris lucet. Tous les quinze jours, il fait une leçon de philosophie de l'histoire. Jamais ne retentit à nos oreilles une parole plus pénétrante, une doctrine plus profonde.

M 11 n'a donné encore que trois séances, et la salle est pleine, pleine d'hommes célèbres et de jeunes gens avides. J'y ai vu MM. de Potter, de Sainte-Beuve, Ampère fils recevant avec transport les enseignements du jeune prêtre.

» Le système de Lamennais exposé par lui n'est plus celui de ses principaux partisans; c'est l'alliance immortelle de la foi et de la science, de la charité et de l'industrie, du pouvoir et de la liberté. Appliqué à l'histoire, il la met en lumière, il y découvre les destinées de l'avenir. Au reste, aucun charlatanisme, une voix faible, un geste embarrassé, une improvisation douce et paisible; mais à la fin de ses discours, son cœur s'échaufTe, sa figure s'illumine, le rayon de feu est sur son front, la prophétie est sur sa bouche (1). »

(1) Lettre à M. Falconnet, février 1832, I, 46.

La portion du domaine intellectuel qui était échue en partage à Tabbc Gerbet embrassant un horizon trèsvaste, il avait dû la circonscrire; il l'avait fait avec une rare intelligence des préoccupations du moment. La mode, — si on peut appliquer ce mot vulgaire à Tordre des idées, — était alors aux études de philosophie appliquée àThistoire; ce qu'on appelait d'un nom nouveau, quoique la chose fut ancienne, philosophie de l'histoire. C'est de cette science nouvelle que l'abbé Gerbet entretint son auditoire (1).

Obéissant aux habitudes essentiellement logiques de son esprit, il commence par exposer l'objet de ses leçons, à en définir le caractère. La philosophie de l'histoire, telle qu'il l'explique, est l'étude raisonnée des lois qui président au développement de l'activité humaine dans l'ordre du vrai, du bien, dans l'ordre social; étude qui n'est pas seulement spéculative, mais qui doit servir à projeter sur l'avenir, sur le présent, les lumières du passé.

« Le passé est un tombeau, mais ce n'est pas un

(1) Les leçons qu'il donna ont été publiées sous le titre de Conférences de philosophie catholique, pnr quelques-uns des auditeurs, qni n'étaient, j"ai lieu de le croire, que le porte-nom de l'auteur. En tète se trouve cet Avis des éditeurs :

« L'auditoire auquel M. Gerbet s'adresse est composé, en grande partie, déjeunes gens qui suivent les cours des diverses facultés. Quelques-uns de ces jeunes gens recueillent les conférences de .M. Gerbet et les présentent à un auditoire plus nombreux, le public. Us espèrent que le motif qui les détermine à à se charger de ce travail sera généralement apprécié, et qu'on leur pardonnera, en faveur de leur intention, les négligences et les fautes qui tromperaient leur bonne volonté. Ils n'ont qu'une espèce de mérite à ambitionner, celui de l'exactitude; ils feront tous leurs eft'orts pour que ce mérite ne leur échappe pas. — Les éditeurs : E lîoré, El. de Kertanguy, F. de La l'rovostaye, H. Kichelot, Ed. Robinet. »

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