GERBET ET LAMENNAIS
GERBET El LAMENNAIS
SûnmfAaire^ ^^ Félfcité de Lamennais. ->- Secjret de' sédiiction. —
— Affinité de natures. — Lecture du pfeibiéi^v^ùihé de l^ff^^t sur Vindifférence. — Le premier noyau de l'Ecole Menaisienne.
— Aut IJiffîBsfoifB E'trâdgèrëB. -- La' tblifië ëouteutie éH Sorbonhe.
— Aumônier du eoUège Henri IV. — Le Mémorial Catholique. ^(leM)et jbûmidlHte. •>«• Ôertœf édtiUroVët^iste; -j'ÔptybsitIbn dëfl Jésuites. — Secret de l'influence des doctrines de Lamennais. — A ik Ch«»uarié. --^ Côitimént on' Y vivîin. — (^ûëlqiieir nbiA^. -** Gerbel d'après Maurioe et Eugénie de Guéi^n. — Le David dUF ilouv«rdtf âatfll -^ Parfaite' eonuAunidki' dMdéea •><«■' PïMlièrë» inquiétudes. — V Avenir. — A Juilly. — Lion et épagneul. — LaitteiltoatSi^ii>XQillf: ^ActtbUf ii lil:€âbeMlilë. -^Leie#l-de V'àamé blessée. — Adieu,mon père bien-aimé, mon meilleur ami, adieu I •*• Les Pamt&êi (Vuw Groumnt.- — RMitatieii; — MèrM.--»» Seigneur, grftce et miséricorde !
û'erbet et Sallnïs avaient conu^cté utt^ de de^amitîëÎE^ qpivscellettt dèu^ viWl*\feiie&4^aufre:< un homme a alors le plus célèbrfe et le plus vé-
néré des prêtres français (1), » allait ajouter une affinité de plus à cette union, forte et tendre, née sous Tabri favorable du Séminaire.
Le prêtre s'appelait Félicité de Lamennais.
Nous avons longuement étudié cette figure, trop peu connue malgré sa grande renommée — faute de quoi, on ne comprend rien au mouvement religieux et apologétique du XIX® siècle (2). — En l'étudiant, nous avons rencontré Ger-
bet et tout ce que nous avons dit alors de lui nous dispense de revenir, aussi longuement qu'il
le faudrait, sur cette phase si importante de la vie du futur évoque de Perpignan. Nous n'y insisterons donc pas, et il nous suffira , après avoir rappelé les grandes lignes, de noter quelques épisodes, forcément négligés dans nos précédentes études.
(1) Montalembert. Le Père Lacordaire. ( (JEuvres complètes, tome IX).
(2) Lamennais et son Ecole, 20 leçons professées à la Faculté de Théolo^fie d'Aix et à la Faculté des Sciences de Marseille. (t880-i881).
Comment Lamennais put-il exercer une séduction si profonde sur Gerbet î
« Jamais plus grandes passions n'excitèrent dans une plus grande âme de plus violentes tempêtes ; jamais l'enfantement laborieux d'un monde nouveau n'arracha des cris de douleur plus éloquents. Comme la femme de la Bible, dans le sein de laquelle deux peuples, l'un d'élus, l'autre de réprouvés, se heurtaient, il sentit dans son ardente poitrine la lutte de siècles entiers.. • Lamennais fut un ressort terrible, un arc tendu et toujours prêt à lancer le trait... Le tour absolu des opinions de Lamennais, qui nous a valu tant de pauvres raisonnements, tant de jugements défectueux, nous a valu aussi les cinquante pa-
ges de grand style les plus belles de notre siècle... Lamennais est inexplicable, si l'on n accorde que le même homme peut être à la fois un artiste supérieur, un philosophe médiocre et un politique insensé (1). »
Gerbet ressembla plus qu'on ne croit à Lamennais, avec ces différences profondes que '^reusent entre deux natures, d'une part l'obstination à enchaîner son cœur à ses idées (2), et de l'autre un irrésistible besoin d'écouter toujours le langage du cœur, « ce doux conseiller repoussé de tous les séraphins foudroyés (3). »
Les côtés artistiques du génie de Lamennais attirèrent et fixèrent longtemps Gerbet. Il fut, lui aussi , contemplatif comme Platon , soldat comme Achille. Sous la soutane et souslamître, ce fut un lutteur vaillant et un doux docteur.
(1) Renan. M. de Lamennais, passim.
(2) Lacordaire. Lettre à Montalembert,
(3) Chocarne. le Père Lacordaire, tome I, page 113.
On disait de lui, quand il siégeait sur sa chaire pontificale de Perpignan : c'est labeille de l'épiscopat, bien supérieure à l'abeille attique (1).
A Besançon, Gerbet avait lu et savouré le premier volume de V Essai. On ne l'a dit nulle part, mais je soupçonne à plus d*un indice que le désir de connaître et le besoin d'aimer l'auteur ne furent pas étrangers à sa détermination de venir à Paris.
Aussi, quelle émotion il éprouva, le jour où son i4n^^*lui dit : « Seriez-vous bien aise de voir l'abbé de Lamennais I II vient souvent ici chez M. Teyssère : c'est celui-ci qui l'a décidé à publier son Essai. Je suis déjà en rapport avec lui, et il veut bien me témoigner de Taffection. (2) »
C'est ainsi que se forma, à l'insu de tout le monde, à Tinsu du Séminaire lui-même, le premier noyau de cette Ecole Menaisienne, qui de-
(1) Fèvpe. L'abbé Gerbet, 1" article. (Personnages catholiques contemporains.)
(2) Ladoue. Mgr Gerbet, t. I. p. 42.
vait révolutionner l'Eglise et le pays, en France.
Quand il eut fait la connaissance de Lamennais, Gerbet, peu propre d'ailleurs à se plier aux exigences minutieuses d'une règle de vie monotone , songea à quitter Saint-Sulpice, où sa santé délicate souffrait visiblement. Attiré par l'un de ses anciens directeurs de Besançon, il alla se loger au Séminaire des Missions Etrangères, d'où il suivit les cours de la Sorbonne.
Son assiduité, son attention et ce rayonnement ^ d'une grande âme qui se refléta toujours en lui, attirèrent les regards des professeurs. H n'avait pas vingt ans, mais, dit Sainte-Beuve, a il annonçait un talent philosophique et littéraire des plus distingués. » La Faculté de Théologie le choisit pour soutenir, au début de L'année sco-
laire, une thèse publique. « Il avait naturellenxent les fleurs du discours, le mouvemeat et le rhythoie de la phrase, la mesure et le choix de Texpression, môiue l'image, ce qui, en un mot, deviendra le talent d'écrire. Il y joignait une faculté de dialectique élevée, déliée, fertile en distinctions, les multipliant parfois et s'y complai- $ant, mais ne s'y perdant jamais: (1) ]>
Plus tard, racontant volontiers ce premier succès de son docte ami, l'abbé de Salinis aimait à répéter qu'il n'avait jamais entend^ parler latin avec autant de facilité et d'élégance.
Tous les deux ne perdaient pas de vue le grand but de leur vie : s'ils se complaisaient dans ces joutes de l'esprit, ils y voyaient surtout le moyen de devenir des prêtres instruits, en état d'exercer fructueusement leur apostolat, en un temps où la naissance et la condition sont si peu, comparées au savoir et à la valeur personnelle.
(1) SaiDte-Beuve. Causeries du Lundi, t. V.
Le 1" juin 1822, tous deux recevaient, sous les voûtes de Notre-Dame, des mains de Mgr de Quélen, l'onction sacerdotale, et tous deux, prosternés aux pieds du Pontife, qui semblait le mieux représenter la transition entre T ancienne Eglise Gallicane et la nouvelle Eglise de France, promettait de vouer leurs vies à la gloire de cette Eglise, qu'ils ont tant contribué à faire aimer, en la faisant mieux connaître et en dissipant les préjugés, amoncelés contre elle par les souvenirs du passé.
Il n'est point raconté que Lamennais assista à cette ordination. J'aime à le croire. Le grand lutteur s'était pris d'une véritable passion pour le jeune ecclésiastique : il ne pouvait manquer de prendre part aux grandes dates de sa vie I
A peine ordonné prêtre, l'abbé Gerbet fut nommé professeur suppléant à la chaire de Théologie Morale, à la Sorbonne.
Ce n'est point là que le voulait Lamennais.
On se préoccupait beaucoup, à ce moment, de réorganiser les aumôneries dans les établissements universitaires. Relever, dans les collèges, le niveau de l'enseignement religieux, en le confiant à des ecclésiastiques intelligents et zélés, fut la grande préoccupation de M. de Frayssinous. Salinis lui écrivit : « Monseigneur, il se- « rait impossible de trouver mieux que M. Ger- « bet. Il a tout ce qu'il faut pgur ce ministère : « la piété, le zèle, l'attrait, le talent. Je m'esti- « merais heureux de pouvoir partager avec lui
« Tœuyre dont vous avez daigné me char- • ger. (1) »•
Salinis et Gerbet furent chargés tous deux de l'aumônerie du Collège Henri IV. Les deux aumôniers se complétaient Tun par l'autre : le premier était plus actif, plus entreprenant ; l'autre, plus spéculatif, plus philosophe. Tous deux prirent rapidement un ascendant considérable sur cette jeunesse, alors, plus que jamais peut-être, désireuse de s'instruire des controverses religieuses qui passionnaient à ce moment les esprits. Tous deux, par leur prosélytisme sage et leur influence douce, attiraient les jeunes gens, et leurs salons ne désemplissaient pas.
Lamennais aimait à les surprendre, au milieu
(t) Lettre de l'abbè de Saliais au Grand-Maître de runlverslté, 15 septembre 1822.
de leurs labeurs dévoués, et c'est dans ces conversations que naquit définitivement le plan de l'Ecole^ dont nous avons raconté les débuts.
La presse catholique laissait alors beaucoup à, désirer.
Parmi les journaux, qui s'étaient donné la mission de défendre l'Eglise, les uns subordonnaient constamment les intérêts religieux aux intérêts politiques, ou tout au moins ils étaient tellement inféodés aux querelles d'un parti que leur action restait nulle pu à peu près^en dehors de ce partL Les autrtfi feuilles religieuses, traînant une ei^s-tence misérable à force d'économies et d'aumdnes, étaient vouées au gallicanisme.
Les deux aumôniers résolurent de donner, sous le patronage de M. de Lamennais, un qpgane aux doctrines romaines : ils fondèrent le Mémorial Catholique, Cette revue mensuelle p^ loda aux fautes et h Téclat de V Avenir.
« La polémique du bien devint aggressive, hautaine, provoquante, prodigue d'amertume etd'iro-
nie.. Tous les adversaires, quels qu'ils fussent, adversaires catholiques surtout, furent mis au pilori, et, dans ces exécutions périodiques, on ne saurait dire avec quel dilettantisme les exécuteurs épuisaient toutes les formules de la dérision. (i) »
Dans la circonstance de cette fondation, comme en beaucoup d'autres occasions, ce fut Salinis qui prit l'initiative ; mais, ce fut Gerbet qui fit le succès du recueil. Sa collaboration active produisait, avec une verve inépuisable, des polémiques où la sève de la jeunesse débordait sous mille formes.
Réhabilitation de la constitution catholique du moyen-âge et dès lors réhabilitation de la grande mémoire de Grégoire VII, ce fut la première entreprise du jeune polémiste. Il s'éprit, pour cette imposante figure du moyen-âge, si amoindrie *par les gallicans, d'une véritable passion,
(I) Foisset Vie du R. P. Lacordaire, t. 1, p. 115.
comme le témoigne une lettre qu'il écrivait à Lamennais, alors malade aux eaux de Saint-Sauveur : « Nos pensées, nos vœux, nos prières, « s'envolent toutes du côté des Pyrénées. Au « nom de Saint Grégoire VU, soyez guéri. Que je (( voudrais être pour un moment Fange de ces « eaux minérales ! »
Nous ne saurions suivre, même par une simple énumération, l'infatigable journaliste, dans ses études ou redressements historiques sur la déclaration de 1682, sur la Ligue, etc. ; ni dans ses réfutations des Traités de Théologie alors adoptés dans les Séminaires, des cuivrages de M.
Boyer de Saint-Sulpice, du travail de M. Affre sur la suprématie temporelle des Papes, des Conférences ecclésiastiques de Gap, etc.
A côté de ces questions d'histoire, Gerbet s'était donné la mission de lutter, sur le terrain philosophique, contre les deux erreurs qu'il jugeait les plus fatales aux esprits contemporains : le Rationalisme, qui proclamait l'indépendance
absolue de la raison, et le Cartésianisme, qui, sans nier l'ordre surnaturel, lui parsûssait avoir la prétention d'organiser la philosophie et les sciences, en dehors des données de la Révélation.
Après avoir réfuté, ii fallait édifier. Nous savons déjà quel système philosophique le Maître prétendit substituer aux méthodes traditionnelles et aux systèmes anti-chrétiens. Gerbet épousa la querelle du Maître, avec une vivacité toute juvénile, dont Lamennais était ravi I
Dans deux ouvrages de controverse (1) et dans un travail synthétique (2), Tabbé Grerbet
(i) Des Doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs rapports avec les fondements de 2« Théologie. 1826. — Coup^d'œil sur la controverse chrétienne, 1S28.
(2) Sommaire d'un système des connaissances humaines» 1830.
s'efforça de prouver qu'il est impossible de faire de la bonne théologie, sans prendre pour base le système philosophique du sens commun.
Ces études éveillèrent l'attention des professeurs de théologie : elles contribuèrent à combler une des lacunes les plus sensibles de renseignement des Séminaires, comme il est aisé de s'en convaincre, en comparant Bailly avec Perrone. Les jésuites les attaquèrent par la plume du Père de Rozaven, en des termes dont Mgr de Ladoue n'a pas craint de dire : (c Le ton général a de la discussion affecte, à l'insu probablement « du vénérable auteur, un ton de supériorité qui a va quelquefois, dans l'expression, jusqu'à la 'X suffisance et au mépris. Presque à chaque c instant, il dit ou sous-entend que son adver- (c saire n'a pas compris les théologiens ; qu'il n'a c pas lu, qu'il n'a pas étudié... (1 j »
Gcrbet fut sensible à cette attaque. Lamennais
(1) Ladoue, op, cit, 1. 1. page 136.
en fut irrité, comme d'une insulte. Ses correspondances en portent la trace vive et acerbe (1).
Substituer la méthode d'autorité, qui est la méthode traditionnelle dans l'Eglise, à la méthode cartésienne, dans l'enseignement scientifique de la Théologie, c'était une entreprise que beaucoup d'enthousiastes acclamaient comme un acte de courage et un acte de foi. Elle était tout-à-fait dans le mouvement d'idées, au sein duquel se mouvait alors Lamennais, qui passa plus tard au fanatisme du principe de liberté, tout comme à ce moment il en était au fanatisme du principe d'autorité. Seulement, on ne s'aperçut que plus tard aussi, lors de la défection du Tertullien moderne, que cette autorité était pour lui celle du genre humain ou du sens commun.
Comment ce système, dont on a si clairement depuis démontré l'inanité, comme le faisait avec tant de vigueur ces temps derniers M. Ferraz &
(\) Lettres des 8 et 28 janvier et du !•' février 1832.
la Faculté des Lettres de Lyon, (1) comment ce système put-il si longtemps séduire de grands esprits, comme l'était Gerbet, et entraîner en si grande majorité le clergé de France î
Lacordaire, lui aussi séduit comme les autres, s'est posé cette question :
« Je me suis demandé, dit-il, comment une « philosophie, dont j'aperçois si clairement le « vice aujourd'hui, avait pu si longtemps tenir en « suspens ma raison ; et j'ai compris que, lut- (( tant contre une intelligence supérieure à la « mienne, et voulant lutter seul contre elle, il <( était impossible que je ne fusse pas vaincu. « Car la vérité n'est pas toujours un auxiliaire « suffisant pour rétablir l'équilibre des forces ; « autrement, jamais l'erreur ne triompherait de a la vérité. Il faut donc qu'il y ait dans le monde « une puissance qui soutienne les intelligences
(1^ La Philosophie au XIX* Siècle, tome II. Leçons professées à la Faculté des Lettres de Lyon en 1879, par M. Ferrez. (Lamennais). ,
({ faibles contre les intelligences fortes, et qui les a délivre de l'oppression la plus terrible de « toutes, celle de l'esprit. Cette puissance, en (c effet, est venue à mon secours ; ce n*est pas « moi qui me suis délivré, c'est elle. Arrivé à » Rome, au tombeau des saints apôtres Pierre c et Paul, je me suis agenouillé, j'ai dit à Dieu : a Seigneur, je commence à sentir ma faiblesse ; a ma vue se couvre ; Terreur et la vérité m'é- « chappent également ; ayez pitié de votre ser- « viteur qui vient à vous avec un cœur sincère ; « écoutez la prière du pauvre. Je ne sais ni le « jour ni l'heure ; mais j'ai vu ce que je ne « voyais pas, je suis sorti de Rome libre et victo- « rieux. J'ai appris de ma propre expérience « que l'Eglise est la libératrice du genre humain ; « et, comme de la liberté de l'intelligence, découa lent nécessairement toutes les autres , j'ai • aperçu sous leur véritable jour les questions « qui divisent le monde aujourd'hui (I). »
(Ij Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais, chapitre Ali, page 60.
Quand il soutenait ces polémiques, Gerbet était déjà à la Chesnaie.
Sans vouloir recommencer cette histoire, rappelons que Lamen-nais avait entrepris de fonder là une espèce d'o^^dre religieux, mi-partie bénédictin, mi-partie séculier.
De la Chesnaie, qui en était le noviciat et la pépinière, il dirigeait, sous le titre modeste de Congrégation, son jeune institut, qui avait déjà une succursale importante dans le Morbihan, à Malestroit.
Le genre d'existence que l'on embrassait, en
entrant au petit monastère de la Chesnaie, tenait
à la fois de l'austérité du cloître et de la liberté
« du monde. La diversité des travaux, dont chacun
avait son heure et son temps déterminés, variait, de la manière la plus agréable, l'uniformité des exercices communs; et l'unité *de la vie spirituelle établissait dans cette famille une fraternité touchante, où ervivait l'idéal parfait des mœtirs chrétiennes, telles que les vit l'âge d'or du christianisme au berceau. Quand on a dit que la Ghesnaie apparaissait à ses hôtes comme la république de Platon, ou mieux, comme un Portique chrétien, on n'a peint encore que faiblement cette maison sainte, qui fut réellement pleine de science et de piété (1).
D'ailleurs — et c'est là à mon sens tout le secret du succès de ce Port-Royal du dix-neuvième siècle — « c'était un principe de laisser à chaque individualité le plus de jeu possible, afin que chacun pût sedévelopper librement, et la règle ne déterminait que les choses indispensables (2). »
(1) Févre. op. cit., 1" art.
(2) Maupoint. Vie de Mgr de Hercé, pàssim.
La vie de la Chesnaie convenait merveilleusement à l'abbé Gerbet. Son cœur suave et aimant, sa raison profonde ne pouvaient que se complaire à cette vie de méditation, de prière, de travail et de gaie liberté. D'ailleurs, il trouvait des échos dignes de lui dans la docte et pieuse tribu.
ft Le nom et la réputation do M. Félicité de Lamennais y avaient en effet attiré des jeunes gens de toutes les parties de la France. L'Est y avait envoyé plusieurs ecclésiastiques du diocèse de Besançon, dont l'esprit froid et modéré, le caractère ferme, doux et posé, et le maintien digne et réservé , contrastaient avec l'enthousiasme, le feu et la vivacité des jeunes gens du Midi. L'énergie des Bretons, leur franchise âpre quelquefois et la constmce de leur volonté, ne formaient pas un moindre contraste avec la nature . douce, aimante, mais faible, molle parfois, de l'Anjou et dti Maine. Tous ces contrastes, rapprochés et fondus ensemble par la charité, for-
maient une communauté où l'on ne savait lequel admirer davantage de la variété de tant d'éléments divers ou de l'unité qui régnait eptre eux. Les membres qui la composaient ne formaient véritablement qu'une famille (1). »
Rappelons quelques noms. Plus d'un a laissé son sillon lumineux parmi les grands esprits de C3 temps, parmi ceux qui travaillèrent à populariser la cause catholique et à réconcilier l'Eglise avec la Société.
Le monastère projeté, ou plutôt la famille religieuse de la Chesiiaye, compta, parmi les siens, le neveu du fondateur Ange Blaize, Elie de Kertanguy, François de Marzan, Eugène Bore, Frédéric de la Provostaye, Edmond de Cazalès, Charles de Montalembert , Joseph d'Ortigue , Charles de Coux, Maurice de Guérin, Hippolyte la de Morvonnais, Sainte-Beuve, Eloi Jourdain mieux connu sous le pseudonyme de Charles
(I) Maupoint. Ibid.
Sainte-Foi, Mermet, d'Ault-Dumesnil, Chavin de Malan, etc.
Au milieu de cette élite, l'ab'ié Gerbet avait une situation particulière.
Avec Lamennais, il était disciple ; avec les autres, il était maître, maîtretrès-doux et très-respecté.
Maurice de Guérin l'appelle « le plus doux et le plus endolori des hommes; (1) » Eugénie, sa
(l) • Le soir, après souper, nous passons au salon. Il (M. de Lamennais) se jette dans un immense sopha. vieux meuble en velours cramoisi râpé, qui se trouve, préciséraienl placé sous le portrait de sa grand'mèrei où l'on remari[ue quelques traits du petit-fils, et que semble le regarder avec complaisance. C'est l'heure ds la causerie. Alors, si vous entriez dans le salon, voue verriez là-bas, dans un coin, ime petite tête, rien qu, la lête, le reste du corps étant absorbé par le sopnat avec des yeux luisants comme des escarboucles, ee pivotant sans cesse sur son cou ; vous entendriez un<; voix tantôt grave, tantôt moqueuse, et parfois de long éclats de rire aigus : c'est notre homme. Un peu plu^ loin, c'est une figure pâle, à large front, cheveux noirs, beaux yeux, portant une expression de tristesse et de souffrance habituelle, et parlant peu ; c'est M. Gerbet, le plus doux et le plus endolori des hommes. » (Maurice de Gu-^rin, Journal et Lettres, p. 195).
sœur, charmée par les décisions de casuistique données à Maurice pour elle (1), lui trouve « la suavité d'un ange. (2) » F. de Marzan l'appelle
(1) ff Je sors à l'instant de chez M. Gerbet; je lui ai proposé ton cas de conscience, (jui l'a d'abord fait sourire ; puis il m'a dit : Mademoiselle votre sœur peut s'occuper, en toute sûreté de conscience, de littérature et de poésie. Il n'y aurait de mal à faire des vers qu'autant que ce travail entraînerait la négligence des devoirs et des soins de famille. Il faut aussi prendre garde à ne pas se laisser emporter par l'imagination si loin dans l'ordre idéal, qu'on se prenne de dégoût pour l'ordre réel et que la vie Imaginative nuise à la vie pratique. Il n'y a^'pas d'autre danger à cela, et je suis bien persuadé que mademoiselle votre sœur saura s'en garder. Il n'y a pas au monde de délassement plus innocent que la poésie. Si l'on défend la poésie aux femmes, il faut aussi leur proscrire la musique : la poésie et la musique, c'est tout un, elles conviennent également aux femmes. Encore un coup, rassurez-la... » (Ibid., p. 54.)
(2) Charmée de la décision, Eugénie exprimait à son frère un vœu, où se révèlent bien la sûreté de son jugement et sa tendresse fraternelle : a Quels torrents de fol et d'amour t'inondent dans ta solitude de la Chesnaye! Tu me représentes un religieux à Clairvaux, du temps de saint Bernard. Seulement M. de Lamennais me semble un peu moins doux que cet aimable saint; mais M. Gerbet a la suavité d'un ange. Je te préférerais sous «a direction toute d'amour et d'humilité. Recueille bien les conférences au'il vous fait, et qu3 tu destines à tes sœurs, les anacnorètes du Cayla. Je suis au reste fort sati.sfaite de sa décision; veuille bien lui en témoigner mes remerciments et combien je serais charmée de l'avoir toujours pour mon casuiste. » (Eugénie de Guérin, Lettres )
« le platonique abbé Gérbet. (1) » Mais, nul n'a mieux décrit son influence et son rôle l'Ecole du Maître, que Charles Sainte-Foi.
« Le baromètre de son humeur (à M. de Lamennais) était sujet à bien des variations, et souvent, dans l'espace d'un jour, il descendait de beau fixe à tempête. Souvent, après avoir été gai, aimable et charmant au dîner, il était au souper triste, taciturne, maussade et bourru. Ses tristesses et son silence duraient quelques feis plusieurs jours. Et alors, tout notre petit Olympe
(1) « L'aimable et platonique abbé Gerbet occupait toujours, à mes yeux du moins, la première place dans ce Portique chrétien, dont il était la lumière pure en même temps que le charme. Mais il y avait, dans son esprit, des inquiétudes et de la rêverie. Ce visage, habituellement si calme, laissait voir par moments des signes de préoccupations pénibles, oui le faisaient ressembler à celui d'un ange commis à la garde d'un temple, dont il pressentait la ruine prochaine, et peutêtre la profanation. » (Du Breull de Marzan. Impres- ^ons et Souvenirs, page 427.)
Le même observateur fait remarquer que, si l'abbé Gerbet parlait peu habituellement, il avait « une manière originale et toute à lui d'effectuer, au cœur même de la conversation, des rentrées ou charges imprévues, succédant alternativement à certaines pauses ou absences demi-rêveuses, illuminées tout-âncoup par un éclair charmant, qui faisait tout aimer et apprécier en cet homme, même les distractions. » {Ibid,, page 429.)
était dans la gêne et dans Témoi, comme lorsqu'un nuage fronçait les sourcils du grand Jupiter. Dans ces circonstances, c'était Tabbé Gerbet, qui faisait les frais de la conversation, et qui, avec une grùce charmante, cherchait è voiler à nos yeux les tristesses de son maître, et à interposer entre son humeur chagrine et notre curiosité inquiète les saillie douces et aimables de cet esprit toujours si placide et si serein (1).
Comme SaUl, le grand homme, qui dominait à la Chesnaie, sentait passer devant lui le souffle de l'esprit mauvais, et alors, on cherchait la harpe de David pour apaiser ces colères subites, de plus en plus terribles, à mesure que Tabîme l'attirait.
Gerbet était ce David du nouveau Salil.
C'est encore Sainte-Foi qui nous révèle ce petit drame de l'intimité^ dans une notice, écrite avec des larmes, où l'on aime à trouver un ton
[{) Charles Sainte-Foi. M. de Lamennat9, (Revue du Monde OithoUque). tome 11* p. 438.
de respect affectueux, qui survit, dans l'âme de ce disciple, à la rupture. Noble exemple, malheureusement trop rare : nos apologistes se croient obligés, dirait-on, d'injurier ce qu'ils ont aimé,
quand le devoir les en sépare !
« Le sentiment du beau, dit Sainte-Foi, était trcs-développé chezlui (Lamennais) : il sentait et goûtait, avec un tact exquis, les œuvres d'art, surtout la musique. Mais là aussi, c'était la simplicité qui le charmait davantage. Les chants de l'Eglise et les vieux cantiques le touchaient quelquefois jusqu'aux larmes. Jamais, je n'oublierai les extases de cet homme, lorsqu'il faisait chanter à l'abbé Gerbet une mélodie que Choron avait découverte et qu'il avait adaptée à l'hymne de la Toussaint : Cœlo quos eadem. Mais , il fallait qu'elle fut chantée par l'abbé Gerbet ; car lui seul avait donner à sa» voix ces inflexions, qui sont comme les notes intérieures et immatérielles d'un chant, et qui sont aux notes invisibles ce que l'esprit est au corps. Vous auriez vu alors
sa figure longue et sévère s'épanouir et comime se dissoudre dans un sourire triste et doux, et le feu de son regard se voiler sous un nuage humide (\). »
Puis ce souvenir évoquant devant sa mémoire des images toujours chères, malgré la distance des ans et les tristesses de la séparation, le fidèle enfant de la Chesnaye ajoute : a Cet air, je ne l'oublierai plus jamais ; il est pour moi un son mélodieux et une image délicieuse. Il flatte et mon oreille et mes yeux, car jamais je ne le chante, sans voir devant moi les visages émus et recueillis de tous ces hommes avec qui j'ai vécu, et que la main du temps a dispersés loin de moi (2). »
C'est ainsi qu'on vivait à la Chesnaie, ce cher asile, « qui devait être le Cambridge ou l'Oxford
(1) Charles Sainte-Foi. M. de Lamennais. (Revue du Monde Catholique), tome II. p. 446.
(2) Charles Sainte-Foi. M. de Lamennais, (Revue du Mondé Catholique), tome II, p. 447.
« de la France, réparant les désastres du schis* a me (1). »
Mais, Gerbet était le trait d'union entre le Maî* tre et les disciples.
Lui-môme vivait en parfaite communion avec Lamennais, qui avait fini par se reposer sur lui comme sur la plus sûre portion de lui-même. Les lettres du grand homme sont remplies des témoignages de sa confiance en son lieutenant fidèle, d'angoisses quand la santé du cher malade donne plus d'inquiétudes qu'à l'ordinaire. Ces deux hommes se complétaient l'un par l'autre. Celui-là avait le coup d'oeil, la pénétration, la vigueur mâle ; celui-ci la mesure, la règle, 1 élévation et
(1) De Lézéleiic. Oraison funèbre de Vabbé Jean-- Marie de Lamennais, p. 31.
la grâce. Puis, les deux amis n'avaieat alors au cœur qu'un seul désir : le triomphe de la sainte Eglise.
Cependant, malgré cette grande intimité intellectuelle, la fusion des idées ne fut jamais absolue. Tout en épousant les systèmes d'apologétique, en dehors desquels Lamennais ne voyait plus de salut pour la religion, Gerbet n'alla jamais aussi loin. Sa disposition d'esprit, son jugement exquis, sa réserve instinctive, tout, jusqu'à la parfaite pureté de ses mœurs et son admirable modestie, le préserva des excès qui affligeaient dès lors les voyants d'Israël. Il acceptait les vues de son ami, il défendait même les conséquences qu'il en tirait, et cependant, tout en les acceptant, il s'efforçait de les adoucir.
Déjà même, comme le racontait tantôt François de Marzan, un nuage assombrissait parfois ce front si pur : il y avait, dans sa pensée, un doute qu'il n'osait s'avouer à lui-même, une inquiétude qui faisait trop souffrir son affection.
pour qu'il cherchât à en découvrir les fondements. Qui n'a connu cet état, où l'esprit, même le plus ferme, ne veut pas regarder en face ce qu'il ne peut réussir à se dérober !
Lamennais, trop absolu pour le confesser publiquement, sentait le service que lui rendait Gerbet. Il s'efforçait de le retenir, et, comme il était à ses heures le plus séduisant et le plus irrésistible des hommes (1), il avait bien vite raison du cœur de S3n ami. Celui-ci alors consentait à continuer de prêter à ce grand esprit, vigoureux et hardi, mais violent et absolu, le concours de sa plume « plus fine, plus retenue et plus douce (2) » et à revêtir du caractère de persuasion et de ménagement, qui lui était propre, le système de son illustre maître (3).
([) Gard. Wiseman. Souvenirs sur les quatre clerniei's Papet*, p. 35.
(2) Sjiinte-Bauve. Causeries du Lundi, l. VI, pajîe 3.
(3)Charles Hamel. Histoire de Juilly, pag3 499.
J'ai déjà longuement raconté ailleurs les destins de l'Ecole Menaisienne en face de la Révolution de Juillet, la fondation de Y Avenir^ l'éclat des polémiques de ce journal et la part qu'y prit Gerbet (l).
Tant qu'il fut là cependant, son rôle de pondérateur s'exerça sensiblement sur le ton du journal. Sa collaboration, très-active au début, se ralentit cependant, quand il dut céder aux fatales exigences de sa santé, alors gravement compromise.
Le voyant si malade, Lamennais s'alarma.
Il savait les liens qui attachaient son ami à l'abbé de Salinis, pour lors directeur du collège
(l^ Lamennais et son Ecole, chap. VIII et suiv.
de Juilly . Là se trouve, à mon sens, le secret de la détermination, singulière en apparence, qui décida le maître à transférer de la Chesnaie à Juilly sa colonie studieuse. On a cherché d'autres raisons : celle-là me semble péremptoire.
Gerbet fut heureux de se retrouver près de Salinis, trop heureux peut-être I Lamennais était exigeant. <c S'il vous aime, disait un de ceux qui c( l'ont connu, son amitié sera passionnée comme « l'amour le plus violent. Il se nourrira nn « quelque sorte de vous : son âme s'imbibera « de vos pensées, de vos sentiments, de vos « goûts. Il sera Tesclave même de vos capri- « ces. Il ne vous demandera rien et vous don- « nera tout. Vous n'aurez rien à faire qu'à vous « laisser aimer et absorber par lui. Il établira « entre vous et lui les mêmes rapports qui exis- .« taient entre ce lion et cet épagneul qui vivaient « dans la même cage (1). »
(l) Charles Sainte-Foi. op, cit,, p. 443.
Mais, malheur à i'imprudeat qui veaait caresser Tépagneul ! surtout, si, comme Tabbé de Salinis, il exerce facilement une influence quelconque sur l'esprit de celui que le lion garde avec un soin jaloux, a Malheur à vous, si vous essayez « de soustraire votre esprit à la puissa:ice de v ses idées. Car, dans >ses affections, il donne « son cœur à ceux qu'il aime, à condition tt qu'ils donneront leur intelligence, et qu'ils la « placeront sous la sienne, comme un vase pour « la remplir de ses pensées ! (1] »
Bientôt, en effet, le séjour de Juilly devint difficile, puis impossible. « Il n'avait aucun rap- « port avec les élèves. Ils le voyaient seulement, •i enveloppé dans une longue douillette noire, « qui couvrait sa soutane, se promenant de lon- « gués heures dans le parc, quelques fois ena touré de ses disciples, le plus ordinairement « seul, méditant les leçons de philosophie qu'il
(l) Charles Sainte-FDÎ. op. cit., p. 443.
a leur donnait tous les jours ou ses articles de « VAvenir, La pâleur et la mélancolie de son « visage, la vivacité et la profondeur de son re- « gard, et plus encore peut-être la singulière « énergie de ses traits, qui contrastait, tant « avec la maigreur et la débilité de son corps, « inspiraient à tous le respect et la crainte ; on tt eût aimé à le contempler de près, mais cha- « cun redoutait sa présence (1). »
Un an à peine s'était écoulé depuis qu'on était venu à Juilly. Il fallut en partir vers la fin de 1831 et regagner « la maison solitaire et sombre, « dont aucun bruit ne troublait la mystérieuse <( célébrité (2). »
A la Chesnaie non plus, Gerbet ne trouva pas le repos. Le voyage de Rome, l'Encyclique Mirari vos, les lettres et les plaintes de son il-
(\) Charles HameK op. cit., pages 403 et 494.
(2) Mémoires inédits r!ii Père I/ionlaire, cités par le P. Chocariie, tome 1, p.ige IU">.
lustre ami, troublaient sans cesse sa conscience, en mettant son cœur au supplice.
— Que voulez-vous ? lui disait Laurentie, il faut bien que tout homme obéisse à Tautorité du Pape !
— Oui, s'écriait Gerbet, mais M. de Lamennais n'est pas un homme comme un autre I
C'était le cri de l'amitié blessée, ce n'était pas une résistance (1).
Lorsque Lacordaire se sépara de Lamennais, Oerbet éprouva une douleur qui s'épanche dans une lettre attendrie, qu'il termine ainsi : a Adieu, a mon père bien-aimé ; mon meilleur ami, adieu ! « Je prends la part d'un fils, du fils le plus ten- (( dre et le plus dévoué, à tous vos chagrins, à a toutes vos espérances, à tous vos travaux. Je (( sens plus que jamais, depuis que vous êtes « loin, que ma vie est enchaînée à la vôtre. Et « ce n'est que justice ; c'est vous qui m'avez
(t) Souvenirs d'une conversation entre Tabbé de Ladoue et Laurentie (tome 1, page 240)
• doDDé une vie nouvelle. Comment ne vous lu « consacrerais-je pus tout entière ! (1).»
Quelques années auparavant, veillant auprès du lit où son ami était mourant, il avait ouvert le livre de l'Imitation et il n y avait lu que ceci : « Et vous aussi, apprenez donc à quitter pour « l'amour de Dieu l'ami le plus cher ! »
Le grand révolté poursuivait sa voie. Les Paroles d'un Croyant avaient répondu à l'Encyclique. « Lorsque l'abbé de Lamennais a souf- « fleté l'Eglise par son livre coupable, tous les « yeux se sont tournés vers l'abbé Gerbet et « l'abbé Lacordaire, parce que tous les cœurs
(I) Imil. J. C, llv. m. chap. 32.
« sentaient que c'était ii eux qu'il appartenait de « venger leur mère (Ij. »
Gerbet prit la plume, et, les yeux pleins de larmes, il écrivit cette magnifique réfutation, qui consola l'Eglise, en brisant le cœur du prôtre fidèle.
« Grand Dieu! pourquoi faut-il que ce soit <( moi qui sois chargé de montrer le fond de ce « précipice ? (2)... On sent tout ce que ces paro- « les me coûtent. Celui qui déclare une guerre « ouverte à l'Eglise, qui prophétise sa chute, <( qui n'a pas craint d'outragef l'ai^guste vieilce lard que la chrétienté salue du nom de Père, « a eu en moi un ancien ami qui l'aime d'une « amitié née au pied des autels, et qui avait, <( pour lui, je le crois, autant de dévouement « qu'aucun des nouveaux amis qui sont venus « courtiser sa révolte. A ce souvenir, je tombe
(2) Lettre de M. de Montîilemhert A Mme de La Ferrunnavs. Récit d'une Sœui'. t. II, page 91.
(3) Unio. Cat/i., iri, 88.
« ù genoux, offrant poqr lui à Dieu des prières a dans lesquelles il n'a plus foi, et je ne me re- « lève que pour combattre, dans Tami de ma « jeunesse, l'ennemi de tout ce que j*aime d'un « éternel amour (1). >:
Depuis, le nom de Lamennais ne revient plus sur les lèvres de Gerbet, que sou9 cette forme de la prière. Il offrait à Dieu sa vie pour ce retour tant désira.
a J'unis ma pauvre prière à ces gémissements « infinis des saintes âmes qui s'élèvent vers vous « de tous les coins du monde, où son nom est « parvenu, afin que la vraie vie lui revienne « avec abondance et surabondance, afin qu'il « porte lé repentir si haut que les anges du ciel « aient bien peu à descendre pour se réjouir « près de lui, afin que le Père commun, de ses « bras toujours ouverts, le prenant enfin contre « son cœur, le bénisse de ces bénédictions que
CD Univ, Cat/u, IN, 9.
« saint Ambroise fit descendre sur Augustin re- « pentant, que ses amis, dans la vivacité de leur « joie, doutent de leur douleur passée comme « d'un songe, et que son frère oublie môme quM « Ta pleuré (1). »
Et cela dura ainsi pendant vingt ans, jusqu'au jour où un témoin des derniers moments vint attrister Tévéché d'Amiens du récit de cette lin lugubre. Ce fut Joseph d'Ortigues, mort depuis dans de tout autres sentiments, qui assuma la pénible mission d'arracher du cœur des deux vieux amis cette espérance tant caressée. Mon Dieu ! que ce jour fut triste! Je vois encore, dit M. de Ladoue, la figure atterrée de l'abbé Gerbet. Trop affecté pour pouvoir parler ; il se contenta de dire à Dieu : « Seigneur, grâce et miséricorde !... (2) »
i l) Unio. Caili., NI, 88.
(2) Ladoue, op, cit,, t. T, p. 291.