A JUILLY
A JTJILLY
Sommaire. — Châtiment et récompense. — L'abbé Migne. — Fondation du journal l' Univers.— Soupçons. — Ëtudes sur la philosophie des Pères de l'Eglise. — Les trois âges de la science. — Âlcuin. — • Retour à Jaflly. — Salinis à Juilly. — Ce qui manquait à Gerbet. — La maison de Thieux.^ Le Précis de l'histoire de la Philosophie. — Rôle de Gerbet à Thieux. — Quelques noms de visiteurs.— Les comédiens ordinaires de Juilly. — Un collège dans laLyne. — Les deux courants des esprits. — Double travail de l'apologiste.-- Programme salué par M. Guizot. — Les cinq Facultés. — Vide douloureux. — Spirituel envoi. — Confessionnaux à cornes dorées. — Que sainte Hiltrude me pardonne ! — La vie de château. — Fort conmie le diamant et plus tendre qu'une mère. — Le secret royal. — Albert et Alexandrine. — Haimonies des heures. — Première et dernière communion. — Sois toute à Dieu ! — Le Credo de la douleur.-^ L'imagination, le cœur, la volonté. — Le papillon de nuit. — Le Vicicili.— Une épitaphe.
« Dieu résiste aux superbes, et il réserve ses
douces consolations pour les humbles.
« En s'élevant dans son insoumission orgueilleuse, Lamennais rencontra les résistances de Dieu ; il vit briser successivement entre ses mainb tous les moyens d'action, qu'il eût pu rendre si féconds, s'il les eût humblement consacrés au service de la sainte Eglise : l'apostolat de la jeunesse^ le dévouement de l'amitié, et jusqu'à la plume du publiciste.
a Ce qui était refusé comme châtiment à l'orgueil révolté était réservé comme récompense à l'humilité soumise.
« De disciple, l'abbé Gerbet devenait maître ; il voyait se grouper autour de lui de jeunes hommes avides de recueillir ses leçons ; il se sentait environné d'amis dont la tendre affection adoucissait la blessure qu'une amitié brisée laissait au fond de son cœur ; il était assez heureux pour ressusciter la presse catholique qui aurait dû, ce semble, rester écrasée sous les anathèmes prononcés par l'Eglise contre r.4ymr. (1) »
(l) Ladoue. Mgr Gerbet, etc., t. Il, pag. 1 et 2.
Un prêtre, dont le nom est demeuré célèbre dans les annales de la librairie ef^qui,' à travers certaines excentricités d'allures et de langage, a su rendre à la France et à l'Eglise d'incomparables services, Tabbé Migne, venait de lancer, dans Jo monde, un de ces prospectus, écrits dans le style pyramidal qu'il avait inventé et dont il a emporté le secret en mourant.
Le prospectus fut suivi, à peu de distance, de l'apparition du journal qu'il annonçait. Le nom du journal est demeuré célèbre, et il réveille bien des souvenirs. C'est une date importante dans l'histoire des luttes religieuses au XTX* siècle, que celle du dimanche 3 novembre 1833, où parut le premier numéro de l'Univers.
tt Catholiques dans l'âme, disait l'abbé Migne
a daas sa laague particulière, nous ne voulons « arriver au but le plus catholique que par les a moyens les plus catholiques. (1) »
A la suite des articles, dont la paternité revenait visiblement au fondateur, dès le premier numéro,* il y en eut un autre, signé également rabbé Migne^ mais de style tout différent. C'était une vision, intitulée « la Toussaint, » où Técole menaisienne reconnut bien vite la touche du principal disciple de l'auteur des Paroles d'un Croyant.
Le poupçon suffit, pour éveiller quelques défiances et permettre aux ennemis de répandre charitablement le bruit que [* Univers était en somme le continuateur de l'ilyenir. Gerbet, par prudence , crut devoir s'abstenir de signer, craignant de nuire à la prospérité du journal ; mais ses belles études sur la philosophie des Pères de l'Eglise, publiées chaque semaine, eurent bientôt conquis la faveur du public.
(l) Univers religieux^ numéro du 5 novembre 1833
Des Pères des premiers siècles, Gerbet, passant aux docteurs du moyen-âge, s'arrête et s'attarde complaisamraent devant une figure, solitaire, mais majestueuse, celle « du vénérable Alcuin, « avec son froc de moine anglo-saxon et sa ton- * sure cléricale, qui semble sortir de l'Océan, « comme les sages Orientaux avaient semblé « descendre des montagnes. (1) »
L'abbé Gerbet considère Alcuin comme le père de la science moderne.
« La science des peuples modernes, dit-il, « considérée dans ses formes extérieures, a eu « trois Ages, son âge patriarcal, son âge épique « ou héroïque, son âge dramatique. Son âge « patriarcal commence sous Charlemagne ; elle « arrive à son âge héroïque dans les écoles des « onzième, douzième et treizième siècle, bruyant « tournoi de la pensée. On l'a dit : La scholas- « tique était la chevalerie de l'intelligence. Les
M) Gerbat. Littérature du inoyen-àrje. Alcuin^ etc. (Univers rehrjieux du lundi et mardi 3 février 1835).
a docteurs cherchaient les combats de l'urgu- « mentation, comme les preux cherchaient des « querelles et des aventures : époque passionu née pour les idées où les étudiants de l'Uni* a versité de Paris , divisés en deux armées, « transfrélaient la Séquane^ dit un chroniqueur, « et s'allaient battre à la Lriparre^ pour décider, a en champ clos, la question du nominalisme et a du réalisme. Mais, depuis que les pensées « humaines ont été troublées par des luttes « plus profondes, plus intimes, la science a pré'^ « sente le spectacle d'un drame solennel et terri- <( ble, où se jouent les destinées du genre hu- « main. Nous sommes encore mêlés à ce drame, « nous aurons passé avant qu'il soit fini, nous en « entendrons encore le bruit dans nos tombes. « Mais déjà nous pouvons en entrevoir le dénoû* <t ment ; il finira par un hymne à la foi. (1) »
(\\ Gerbet. Littérature du moy engage. Alcuin, etc»' {Univers religieux du lundi et mardi 3 février 1835).
Puis, revenant à Alcuin , Gerbet l'interpelle , dans une vive prosopopée , qui est bien dans sa nature et dans ses habitudes littéraires.
a Bon précepteur de Charlemagne ! s'écriet-il, on t'avait bien oublié, mais on revient à « toi : car ta statue s'élève sur le seuil de ce « grand temple gothique, qu'on appelle le moyen- « âge, et dont on s'est mis enfin à étudier l'ar- <( chitecture et les tombeaux. Nous nous plai- « sons aussi, pour notre part, à secouer la pous- * sière, qui a recouvert ta mémoire. Tu fus le « vénérable instituteur primaire de la vieille soft ciété européenne, comme saint Anselme fut « son professeur de philosophie, comme saint « Thomas, qui était à lui seul une université, « lui donna l'enseignement supérieur et une •( encyclopédie. Karl-le-Grand signa ton brevet « avec la pointe de son épée triomphante ; il se ft fit l'inspecteur des études que tu dirigeais; « il s'assit lui-même sur les bancs de ta classe.
« Donc, nous aurons à parler de toi, glorieux « maître d'école ! (l) »
Malgré les ressources de l'étude et les jouissances d'une collaboration active au journal que le jeune clergé accueillait avec enthousiasme, le jeune publiciste se sentait bien seul, à Paris.
Aussi, ne fallut-il pas b Salinis beaucoup d'instances, pour que Gerbet « ne sut pas résister à « l'appel d'un ami égal et tendre, et tout confor- « me à sa belle nature. (2) »
11 revint donc à Juilly.
Salinis régnait à Juilly et s'y faisait aimer, té-
(1) Gerbet. Liilvraluro fht iDoi/em-àge. Aîruiv, pM. (Unicers relifjie\ix du lundi et mardi 3 février 1^35).
(2) Sainte-Beuve. Lettre cit6e dans la Vie de Mpr de Salinis,
moin ce cri du cœur qu'un de ses collaborateurs, devenu évêque comme lui, lui envoyait à vingt années d'intervalle :
« O Juilly ! Juilly ! délicieuses causeries, frais « ombrages, douce confiance, tendres épanche- « ments, quelle place vous aurez toujours dans a mes souvenirs ! C'est k qu aurait dû s'écouler « ma vie avec vous, très-bon et vénéré Sei- « gneur ! Croyez bien que je serai toujours pour « vous ce que j'étais sous votre toit, quand « vous teniez mon âme charmée par la grâce de « votre parole et de votre si aimable hospita-
« lité ! (1) » ^
La solitude, les souvenirs d'un grand passé, les nouvelles du présent transmises par les meilleurs témoins , une belle bibliothèque, aucun souci des choses matérielles, et, à côté de ces charmes de la vie, une amitié tendre et forte : c'était bien tout ce qui convenait à Gerbet, il s'y
(l' M?r Cœur. Lettre à Mr/r de Salinis, du 11 septembre 1833.
complut avec délices, et, si Ton veut nous pardonner l'application, il s'y roula comme une abeille dans sa fleur.
Mais, au bout de quelque temps, l'œil perspicace de son ami découvrit qu'il ne tarderait pas de manquer à Gerbet une chose que la Chesnaie lui avait donnée : un auditoire digne de lui.
a L'abbé Gerbet ne pouvait pas s'assujettir au rôle de professeur. Esprit éminemment synthétique, saisissant la vérité par les côtés où elle touche à l'infini, celui qui est le moins accessible aux intelligences naissantes ; manquant d'ailleurs d'une certaine clarté d'exposition, il n'aurait pas pu se plier aux exigences d'un enseignement scolaire. (1) »
Les directeurs de Juilly eurent alors la pensée de créer une maison de hautes études, sorte de transition entre la vie de collège et la vie du monde, où la règle plus large et plus flexible se
(1) Ladoue. op, cit.. Il, 2.
bornerait à préserver du passage subit à l'indépendaace absolue, et où l'on ferait aux élèves des cours supérieurs de littérature et de philosophie de l'histoire, pour les préparer aux études de droit.
Une vaste maison fut louée à Thieux, à deux kilomètres de Juilly, et la direction en fut confiée à l'abbé Gerbet.
De là sortit ce Précis de t histoire de la Philosophie^ — le premier ouvrage de ce genre, paru en France, — qui fit toute une révolution dans l'enseignement, et rendit un véritable service k la cause religieuse, en mettant en regard l'histoire des dogmes et l'histoire des systèmes. « Le Précis est excellent, écrivait un bon juge. C'est M. Gerbet qui l'a écrit sans le signer. (1) »
(!) Ozanam. Lettres, II, 2i.
Il ne se borna pas à laisser l'empreinte de son génie dans l'enseignement de Juilly : il embellit encore la studieuse solitude du charme et de la douceur de son esprit.
Les traditions de la Chesnaie et les souvenirs de Lamennais le suivirent à Juilly et à Thieux.
A la Chesnaie, Lamennais lui avait appris à « descendre des hauteurs du génie et de la gloire, <( pour se mêler aux divertissements de ses discia pies, pour se faire jeune, enfant même avec « eux. (1) »
C'était toujours Gerbet, qui composait les chansons, les petits poèmes allégoriques de fête et de circonstance ; et, malgré le voile de l'anonyme dont il. avait soin de les couvrir, leur spiritualité discrète et leur gracieuse gaîté trahissaient chaque fois l'aimable poète (2).
(1) Charles Sainte-Foi. Lamennais. (Revue du monde catholique, w du 10 janvier I862\
(2) Dans son Histoire de l'Abbaye et du Colléfje de JuiUij, M. Charles Hamel a complâisainment décrit ce rôle de Gerbet auprès des élèves.
Les divertissements et les études firent bientôt une réputation à la maison de Thieux. Le croirat-on ? Les visiteurs les plus éminents s'y succédaient, et la chronique de l'école prétend que les divertissements avaient pour eux autant d'attraits que les études, et les visiteurs s'appelaient Berryer, Lacordaire, Montalembert, Bertheaud, Combalot, Lamartine, Sainte-Beuve, Rio, Ozanam, Jules Le Chevalier, Margerin, etc.
Bref, les choses en vinrent au point que ceux deThieux s'étaient constitués et avaient été agréés comme les comédiens ordinaires de Juilly^ Gerbet était le directeur assermenté de la troupe.
Son biographe raconte une de ces inventions du directeur, qui faisaient le bonheur de Sainte- Beuve (1).
Ladoiie, op. et lac. cit., p. 7 et suiv.
Les journaux de l'époque venaient de mystifier leur crédule public en racontant les prétendues découvertes faites dans la lune par le célèbre Herscliell : avec une lunette d'une puissance remarquable, l'illustre astronome avait aperçu dans notre satellite des êtres vivants qui ressemblaient à des hommes.
S'emparant de cette découverte, l'abbé Gerbet composa une pièce ingénieuse, intitulée : Un élève de Juilly dans la lune.
Les élèves sont curieux de leur nature, ils aiment les nouveautés; un jour de grand congé, un élève, s' étant séparé de la communauté, avait rencontré des individus qui partaient pour visiter leurs nouveaux amis de la lune ; il s'était joint à eux. Au moment où ces voyageurs débarquèrent, une grave question préoccupait le public lunaire; il s'agissait de fonder un collège dans le genre des collèges sublunaires les plus renommés. Pendant que l'on délibérait, la nouvelle se répand dans la lune que des étrangers sont arrivés et
que parmi eux se trouve un élève du célèbre collège de Juilly, dont la réputation est montée jusqu'à ces hauteurs ; on s'empresse de le mander, et, sans lui donner même le temps de la réflexion, on le constitue directeur de l'instruction publique et supérieur du collège-modèle L'élève se laisse faire, et le voilà en train d'organiser son établissement. Il va sans dire que, sous prétexte d'organiser, il se livre à une critique des plus amusantes de ce qui se fait à Juilly. Rien n'est épargné : depuis les maigres dîners de l'économe jusqu'aux conférences religieuses du directeur, tout est agréablement critiqué.
On juge de l'enthousiasme que cette critique joyeuse excitait dans l'auditoire. Mais, ce qui émerveilla surtout, ce fut le dénouement.
La réputation du nouveau collège se répandant jusqu'aux extrémités de la lune, les élèves affluaient de tous les côtés. Le directeur accueillait avec une grâce parfaite les enfants qu'on lui présentait, et il écoutait avec une bienveillance
que rien ne lassait les observations des parents, assez semblables, naturellement, à celles dont les parloirs des collèges de la terre sont les témoins.
Au milieu d'une de ces scènes de présentation, on voit se lever dans l'auditoire un monsieur que personne ne connaît, et qui, s'adressant à M. le supérieur, se plaint en termes très-vifs de ce que l'on vient de reproduire mot pour mot la conversation qu'il a eue la veille avec lui, au sujet de son fils, et, sans vouloir entendre aucune raison, il se précipite sur le théâtre pour obtenir raison, et la toile se baisse.
Dire la stupéfaction de l'auditoire, la rage des petits, surtout, contre cet importun qui venait interrompre la pièce, serait difficile.
Ce ne fut que le lendemain que le mot de I^énîgme fut connu, et que le rire remplaça la colère. L'interrupteur n'était qu'un acteur dégui-
L'influence religieuse de Juilly devint assez considérabie pour donner à Salinis et à Gerbet la pensée de la faire rayonner par un enseignement public.
La loi s'y opposant, ils essayèrent d'y suppléer par une publication périodique, dont les séries d'articles principaux formeraient , en quelque sorte, des cours correspondant aux diverses facultés universitaires.
Comme toujours, Gerbet tint la plume.
Il assigna son but à cette Revue, avec une merveilleuse intuition des besoins de l'apologétique à ce moment. Ces hommes de l'Ecole Menaisienne avaient bien compris leur temps. Si, d'une part les révoltes du chef et d'autre part les mes-
quines entraves de la jalousie, — toujours aux aguets contre quiconque osera tendre une main loyale à ceux qui ne nous connaissent pas encore, — n'avaient point arrêté cet élan, le XIX* siècle aurait assisté à ce triomphe de la foi et à cette réconciliation des esprits, que Joseph de Maistre avait prophétisés.
Gerbet voulait que la revue nouvelle correspondit au double courant des esprits.
L'un de ces courants les rapprochait du catholicisme, en montrant en lui le plus grand préceptorat du genre humain, qui ait jamais existé.
L'autre les en éloignait , en les persuadant que l'humanité, parvenue aujourd'hui à l'âge viril, n'avait plus besoin de ses leçons et pouvait se charger, seule et sans appui, de constituer la science, la morale, les arts, la société.
Pour correspondre à ce double courant, la revue effectuera un double travail.
Un travail d'épuration et d'élimination, qui tendra à cultiver les diverses parties des con-
naissances humaines, à les dégager de plus en plus des conceptions erronées qui pouvaient y avoir été mêlées, et à favoriser ainsi ,1e mouvement de retour des esprits à la foi.
Puis un travail d'organisation , tendant h montrer que la foi catholique engendre la philo- Sophie, science générale qui constitue l'unité de toutes les sciences diverses ; que la. hiérarchie catholique, combinée avec les résultats de la science, peut seule résoudre les problèmes les plus importants de l'économie politique ; que tout art doit être chrétien ; enfin, que tout ce qui est chrétien émane du catholicisme ou y rentre.
Ce programme passionna l'attention publiyjj.
Dans un article magistral, reproduit par tous les journaux de l'époque. M. Guizot salua cette g^éreuse entreprise.
« Grâces leur en soient rendues ! s'écriait noblem ent le célèbre homme d'Etat, grâces soient « rendues à ces hommes vraiment pieux, vraift ment catholiques, qui portent sur la France
« catholique, sur la France de la Charte, un « regard équitable et affectueux. C'est déjà d^ « leur part une marque de leur haute intelligence a que ce premier rayon de justice envers notre « époque, cette espérance hautement manifestée « qu'elle accueillera la vérité éternelle, et ne doit « pas être maudite en son nom !
a Ils ne gardent contre elle (la société) point « d'arrière-pensée, point de mauvais dessein ; ils <( comprennent et acceptent Ips principes sur les- « quels elle se fonde et ils s'efforcent sincèrement, « sérieusement, de rétablir , entre ces principes a et les doctrines catholiques , une harmonie qui « ne soit pas purement superficielle et apparente.
(( Leur plan est simple : après avoir tracé un « cadre général des sciences humaines et des t( rapports qui les lient, soit entre elles, soit à « l'unité sublime vers laquelle elles tendent, ils « placent dans ce cadre des cours spéciaux sur a chacune des sciences diverses, tant de Tordre « matériel que de l'ordre intellectuel, et s'appli-
— iO'3 —
« quent, dans ces cours, à faire pénétrer tantôt la « religion dans la science, tantôt la science dans « la religion, les tenant sans cesse en vue l'une « de l'autre, afin qu elles se connaissent, se rap- « prochent et s'unissent dans un commun pro- « grès (1). »
En effet, tout comme dans une Université , les Cours étaient divisés en Facultés. Au début, ces Facultés étaient au nombre de oin<j.
I® Faculté des sciences religieuses et philosophiques, avec les abbés Gerbet, de Salinis et Juste, pour titulaires.
2° Faculté des sciences nporales, où professaient le comte de Coux et le vicomte de Villeneuve-Bargemon.
3** Faculté des Lettres et Arts, dirigée par l'abbé de Cazalès et par Rio. 4° Faculté des sciences physiologiques, phy-
(l) iTiiîzot. Te la Religion dans Zes sociétés modère nés. (Art. publiés par la Revue Française.
siques et mathématiques, inaugurée par le brillant enseignement d'un Saint-Simonien converti, Margerin.
5® Faculté des sciences historiques, avec des professeurs comme Edouard Dumont, Charles de Montalembert, Foisset, Douhaire, etc.
Ils intitulèrent naturellement leur Revue Y Université Catholiqiie»
Le premier numéro parut en janvier 1836.
L'œuvre a vécu trente ans et se soutint vaillamment entre les mains de Bonnetty.
L'abbé de Salinis y a publié son magnifique Cours de Religion^ Gerbet son Introduction à V étude des vérités chrétiennes^ de Coux son Economie sociale^ Rio son Art chrétien^ Montalembert [Introduction à l'histoire de sainte Elisabeth et plus d'une étude sur les Moines d'Occident^ Alban
de Villeneuve une remarquable Histoire de {économie politique, etc.
— tu —
Quand il rompit avec Lamennais, Gerbet avait senti se creuser sous lui un vide, qui lui faisait peur. Et pourtant, quel contraste entre les deux anais ! Le premier, toujour exagéré, passionné, violent, poussant tout à l'extrême ; le second, cœur aimable , nature fine et délicate , esprit pénétrant, caractère d'une rare bienveillance qui n'excluait pas une certaine malice, fort contenue sans doute, mais saisissant â merveille le côté comique des hommes et des situations (1).
Sa correspondance intime donne raison à cette appréciation.
Quel aimable et spirituel envoi, par exemple.
(1) De Mérode. Souvenirs racontés par Mgr Besson, p. 12.
'icv les absolutions dont
.' la raison. Voici celle qu'il
l'i'spondant :
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cornes dorées. (1) )>
(l) Lettre au comte de Montalembert, du 29 juil-
Id" 1834.
que ce récit de la légende de sainte Hiltrude, vierge du VIII* siècle, adressée sous forme de lettre à Charles de Montalembert !
a J'ai toutes sortes de raisons pour vous en- « voyer ces notes. Et d'abord, je les vous adresse « à titre de redevance, car je vous reconnais (( pour le propriétaire féodal de toutes les lé- « gendes , l'aumônier de toutes les chapelles « gothiques, l'abbé de tous les monastères en « ruine, le grand-maître de toutes les chevale- « ries, le connétable, le seigneur suzerain, le roi « de tous les souvenirs poétiques du moyen-âge. « C'est pourquoi, Monseigneur, je viens, moi, « votre féal et humble vassal, vous faire hom- « mage de quelques souvenirs que j'ai glanés « sur votre domaine (l) »
Il écrivait cela de Trélon, résidence de la famille de Mérode. Or, les chàtelames, se refusant à donner leur confiantfe au curé du lieu, s'en
(1) Lettre au comte de Montalembert , du 29 juillet 1834.
allaient, fort loin, chercher les absolutions dont elles pouvaient avoir besoin.
Gerbet en cherche la raison. Voici celle qu'il en donne à son correspondant :
€ Vous saurez qu« l'église (de Trélon) n'a pas « seulement des statues de saints de toutes couf leurs, naais encore, ma parole d'honneur, des « confessionnaux dorés, ou plutôt à cornes do- « rées ; car la dorure de ces confessionnaux a été « infligée particulièrement à des lames de bois « pointues, placées de telle sorte qu'une imagi- « nation un peu vive transforme aisément ce confessionnal en un taureau symbolique. Je « connais des paroissiennes très-ferventes, aux- « quelles ce taureau de bois a fait une telle peur, « quelles s'en vont chercher, à une distance « considérable, à travers la pluie, la boue ou la « poussière , urf confessionnal qui n'ait pas de « cornes dorées. (1) )>
(I) Lettre au comte de Montaletnbert, du 29 juillet 1834.
Il continue son gracieux badinage : « Je me a hâte, dit-il, de sortir aussi des réflexions bis- « cornues que je vous condamne à lire. Allons « respirer en plein air. Le beau village de Trélon « est voisin d'une grande et superbe forêt longue (c de plusieurs lieues. Elle touche, par une de « ses extrémités, à une habitation qui appar- (( tient — que sainte Hiltrude me pardonne ! — « à M. de Talleyrand. Mais, par un effet tout « particulier de la protection de la sainte, le « propriétaire de cette demeure paraît avoir « pour elle une bienheureuse aversion. (1)»
A Trélon, à Epoisses, en plus d'un autre châ- « teau, on se disputait les loisirs de l'abbé Gerbet. « Partout, il demeurait Taimable et doux abbé (( Gerbet ; partout aussi, il restait prêtre !
Or, le prêtre est apôtre. Malheur à qui l'oublierait, dans la milice sainte ! Celui-là ne tarderait pas à subir des influences qui diminuent
(1) Lettre au comte de Montalemhert, du 29 juillet 1834.
Tesprit de soa état, en punition de ce. qu'il a négligé de faire rayonner les siennes !
Gerbet partout fut apôtre. Dieu lui réservait là des consolations, qui compenseront avec surabondance le sacrifice généreux de son cœur.
« Fort comme le diamant , et plus tendre « qu'une mère ! « C'est l'idéal du prctre, tel que Lacordaire l'a défini (1). C'est la définition même de Gerbet.
Doux et consolant ministère que celui de la parole du prêtre et de son action mystérieuse sur les âmes, auprès desquelles il est le canal de la grâce divine !
D'ordinaire, ces opéi'ations restent « le secret
(\) MoNTALEMBERT. Le Père Lacordaire, Par. III,
du roi » qu'il est bon, dit ie saint livre, de tenii* caché ( 1) . » MaiSjdans la vie sacerdotale de Gerbet, plus d'un de ces ministères a eu un tel rayonnementqu'il a éclaté, comme la lumière tirée du du boisseau.
Je n'en citerai qu'un.
Qui n'a lu ce récit, ou plutôt ce chant, cet hymne à l'amour conjugal, chaste et doux comme l'amour de Valérien et de Cécile, ardent et pur comme l'amour de Pauline et de Polyeucte, poétique et charmant comme l'amour de Cymodocée et d'Eudore ; ce Récit, tombé du cœur et de la plume d'une sœur, dont l'éloge est superflu, aujourd'hui qu'il est dans toutes les mains !
En 1832, à Rome, un jeune gentilhomme français, resté fidèle à sa race et à son baptême, rencontrait une jeune fille russe, en qui tout l'attira. Mais , en outre de certains obstacles matériels, il y avait entre ces deux âmes, vio-
(l) Tobie, xiT, 7.
lemtnent attirées l'une vers l'autre, un abîme : le jeune homme était catholique fervent , la jeune fille était luthérienne !
S'unir à une compagne, qui ne le suivrait pas au pied des mêmes autels, setnblait à Albert un sacrilège.
« Mon Dieu, s'écria-t-il un jour, je vous fais « l'offrande solennelle de ma vie pour obtenir sa « conversion! (1).» Deson côté^ Âlexandrine eut l'inspiration de faire «l'abandon de son bonheur % pour obtenir la claire vue de la vérité (2).)) Le mariage eut lieu. Huit jours après le ma^ riage, elle aperçut du sang dans le mouchoir d'Albert.
A quelque temps de là, en plein mois de mai, consaci'é à la Vierge Mère de Dieu,— ce culte qui arrêta le plus longtemps son âme, pourtant si aimante, mais dominée par les préjugés luthériens, — elle écrit dans son Journal: «Je serai
(1) Récit d'une- sœur, t. i., page 30
(2) Jbid,, page 31.
« catholique avant la Fête-Dieu. L'abbé Gerbet « sera mon confesseur (1). »
« Elle ne l'avait jamais vu alors, dit Madame Craven , mais, un jour, à Venise, elle avait lu un article de lui dans l'Université Catholique (2), et l'impression qu'elle en reçut fut si grande qu'elle résolut alors, si elle se faisait catholique, de n'avoir d'autre confesseur que lui. »
Quand, le 31 mai 1836, elle se présenta pour la première fois au saint tribunal, elle eut peur, et fut bien longtemps à se décider à y entrer. Quand elle en sortit, elle dit à Dieu : « O mon (c Père céleste ! quel prêtre tu m'as envoyé, sur- « passant tout ce quej'avais désiré trouver dans « un confesseur ! (3 j »
Ame essentiellement poétique, l'abbé Gerbet avait l'oreille ouverte à toutes les harmonies de
(1) Récit d'une sœur, t. i., page 393.
i2) Ce sont les articles intitulés Vues sur le dogme catholique de la Pénitence^ dont il sera parlé plus loin.
(I) Récit d'une sœur^U I, page 395.
la nature. « Il croyait aux harmonies des heures « en faveur de certaines âmes ; il croyait que « le temps, si fantasque, si souvent rebelle à nos « arrangements profanes, est, sous la main de « Dieu, un rhythme souple et docile, qui obéit (( mieux que nous ne pensons aux convenances « divines. »
Il imagina, pour Albert mourant, une consolation suprême et pour Alexandrine nouvellement convertie une émotion impérissable, en confondant, dans un seul et même acte, ce que Mgr de la Bouillerie a si admirablement nommé « le plus « doux souvenir et la meilleure espérance, (1) » une première communion et une communion dernière en viatique.
« Comme le pauvre malade ne pouvait aller à Téglise assister au saint sacrifice, le sacrifice vint à lui, et,. par une dispense miséricordieuse, sa chambre, presque funèbre, fut transformée en
(I) Méditations sur l'Eucharistie, 5* médit.
sanctuaire. En face de ce lit, qui était déjà comme ui^e espèce d'autel, où l'ami nK)urant du Christ offrait à Dieu sa propre mort, on éleva un crucifix et un autel, où le mystère du Christ mou*rant allait se renouveler. Elle y suspendit des ornements et des fleurs, car une première communion est toujours une fête. Mais les broderies que sa main attacha au-devant de l'autel rappe* latent une autre fête : elles avaient été portées dans une autre cérémonie ; et, après avoir été depuis lors mises à l'écart, elles sortaient de nouveau , elles reparaissaient là comme pour nous dire que la joie de oe monde n'est qu'un tissu à jour, bien frêle, et que nos espérances ne sont guère qu'une parure qui se déchire.
« Tout à coup, cette chambre, sombre jusqu'alors, s'éclaira de la lumière qui jaillissait des flambeaux de l'autel; comme la mort, la ténébreuse mort, s'illumine pour le juste des rayons que Dieu tient en réserve pour ses derniers re-
gaixls. Lu sacrifice commença, et il était minuit. (1) »
i( Dans cette chambre, dit Sainte-Beuve, près de ce lit, tout à l'heure funéraire, on célébra une inuit — à minuit, heure de la naissance du Christ, — la première communion de Tune en même temps que la dernière communion de l'autre.
L'abbé Gerbet fut la consécrateur et l'exhortant dans cette scène si profondément sincère et si douloureusement pathétique, mais où le chrétien retrouvait de saintes joies. (2) »
Mais pourquoi demander à d'autres ce récit et ces impressions ? Alexandrine elle-même les a écrits dans son journal :
« Albert était au lit, il n'avait pu rester levé. Je me mis à genoux près de lui, je pris sa main, et c'est ainsi que commença la messe de l'abbé Gerbet. Je ne savais où j'étais, ce qui m'arrivait.
(\) Récit d'une sœur, t. T, pages 400 et suiv.
(2) Sainte-Beuve , Causeries du lundi , t. VI, page 105.
lorsque, la messe s'avanrant, Albert me fît quitter cette main, que je regardais comme si sacrée, que, dans le moment le plus saint de ma vie, je ne croyais pas' manquer à Dieu en la tenant.
Albert npe la fit quitter, en me disant : « Va, va, sois toute à Dieu. » "
<( L'abbé Gerbet m'adressa quelques paroles avant de me donner la communion, ensuite il la donna \x. Albert , en partageant l'hostie entre l'époux et l'épouse, — double viatique, pour lui de la mort, pour elle de la douleur; — puis je repris sa main. Je m'attendais à le voir niiourir cette nuit, (l) »
La mort tarda quelques jours. Quand elle arriva, Gerbet avait dû rentrer à Thieux. Alexandrine eut la force de lui écrire :
« Monsieur, il y a quelques heures qu'Albert « m'a quittée. Oh ! mon Dieu I sa mort a été « douce, et il est mort appuyé sur moi.... A
(l) Journal d'Alexandrine (loc. cit.) p. 406.
lO^Î
« cette dernière messe que vous lui avez dite, « quand je le regardais , ne me faisait-il pas « toujours signe de regarder l'autel, et m'au- « rait-il aimée comme il l'a fait, s'il n'eût encore « plus aimé Dieu que moi ?... (l) »
Cette énergie surhumaine ne pouvait durer.
Elle écrit encore :
« Monsieur, il y a huit jours aujourd'hui qu'il « n'est plus. Comme c'est long déjà! et comme « je déteste m'éloigner davantage du moment « où il m'a parlé, où je l'ai vu encore, à moins « que- ce ne soit pour le rejoindre ! Quelque- « fois, j'espère que Dieu me fera cette grâce... « Vous devez trouver qu'il serait bien charitable « de me souhaiter la mort... Oh ! monsieur, dai- « gnez m'assurer que je reverrai Albert. Vous, « si bon, vous que Dieu doit tant aimer ; votre « conviction m'y fera croire : et puis, permettez- « moi de mourir... (1) »
(l) Récit d'une sœur, t. II p. 6.
(1) Lettre d'Alexandrine de la Ferronnays à l'abbé Gerbet, du 6 juillet 1836.
Gerbet comprit qu'avant d'essayer de réconcilier cette veuve désolée avec la vie, il fallait toucher la fibre de la foi, la seule qyi fiit encore vibrante, et il composa cet incomparable* Credo de la douleur f où passent toute la tendresse de son âme et toute l'énergie de sa foi :
a Je crois, ô mon Dieu, qu'en soufflant avec résignation, j'achève en moi la passion du Christ.
« Je crois que toute créature eti ce mo&de est gémissante et comn^ dans les douleurs de l'enfantement... et qu'elle attend le jour de la manifestation de Dieu.
« Je crois que nous n'avons pas ici de demeure stable et que nous en cherchons une iiutre dans l'avenir.
« Je crois que toutes choses coopèrent au bien de ceux qui aiment Dieu.
« Je crois que, s'ils sèment dans les larmes, ils moissonneront dans la joie.
« Je crois que bienheureux sont ceux qui meurent dans le Seigneur.
a Je crois que nos tribulations forment un poids; éternel de gloire, si nous contemplons non ce. qui se. voit, mais ce qui ne se voit point ; car les choses que nous voyons sont passagères, celles que nous ne voyons pas sont éternelles.
a Je crois qu'il faut que notre corps corruptible revête l'incorruptibilité , que notre corps mortel revête l'immortalité et que la mort soit absorbée dans la victoire.
(( Je crois que Dieu essuiera toute larme dans les yeux des justes, que la mort ne sera plus en eux, ni le deuil, ni les gémissements, et que leur douleur s'arrêtera enfin, car tout le premier monde aura passé
« Je crois que nous verrons Dieu face à face. » Puis, à peu à peu, sa charité , ingénieuse comme l'amour d'une mère, lui inspira de composer quelques cantiques qui , donnant aux douleurs d'Alexandrine l'accent de la prière, faisaient descendre sur son âme attristée des consolations d'autant plus vives , qu'elles arrivaient comme
embaumées du lieu où son Albeit était heureux.
Quand elle se fut reprise à la vie, le sage directeur la guérit successivement d'une certaine tendance que les âmes pures connaissent bien, et qui fait leur torture et leur croix.
Puis, il régla cette imagination, en la dirigeant vers les beautés chrétiennes et les harmonies saintes de l'ordre créé. Ici, il faudrait tout citer dans la correspondance de Gerbet avec Madame de la Ferronnays. Bornons-nous à deux extraits.
C'était au premier anniversaire de la mort d'Albert.
(( Minuit va bientôt sonner, et avec cette heure commence pour vous , ma pauvre enfant, la semaine des douleurs.
« Je viens d'écrire ces deux lignes , et j'ai
interrompu quelques instants ma lettre pour une
petite chose qu'il faut pourtant que je vous dise tout d'abord, parce qu'elle a une signification
consolante et douce.
« Pendant que j'écrivais, un papillon de nuit,
qui était entré par ma fenêtre entr'ouverte, s'est abattu sur les briques de ma chambre. Il s'était probablement fait mal et il voltigeait par terre, faisant un grand petit bruit par ses efforts pour se relever.
« Son bruit m'a fait penser à lui. Moi, qui dans ce moment ne pensais qu à vous, je me suis dit que, s'il parvenait à voler comme de coutume, il viendrait bien vite brûler ses ailes à la lumière et .-nourir, et qu'il valait bien mieux le mettre dehors, en liberté, sous les étoiles. Je lai poursuivi avec un cornet de papier pour le prendre ; je 1 ai pris et je l'ai mis en liberté.
« Pauvre papillon, nous sommes comme toi ; blessés par la douleur, nous nous agitons terre à terre, mais en môme temps nous bâtions des ailes, des ailes que Dieu nous a faites, l'espérance et la prière, et c'est alors que Dieu pense particulièrement à nous. Quand je te poursuivais tout à l'heure, tu avais bien peur de moi : tu croyais que je voulais augmenter ton mal ! Et je
ne te poursuivais que pour te sauver ! Et c'est comme cela que Dieu nous poursuit! Mais, quand je t'ai jeté dehors par la sombre nuit, c'est alors surtout que tu as accusé ma cruauté ! Pauvre ignorant ! Cette grossière lumière que tu regrettais t'eût fait mourir, et, au lieu de cela, tu auras demain un air pur et doux au soleil levant. Cette sombre nuit est Timage de la mort ; quand Dieu nous yjette, c'esit pour nous faire retrouver, et la liberté, et la vie, et la joie, au lever deféternelle aurore. Voilà ce que je te dis, petit papillon, et voilà ce que vous nous dites, 6 mon Dieu (1). »
A un mois de cela, il écrit aux deux sœurs, la veuve d'Albert et Eugénie, la sœur d'Albert :
(( Chères enfants, comme vous aimez les oiseaux et les symboles, je veux vous transcrire ici un passage sur un oiseau du Mexique, que
(I) Lettre écrite de Juilly à Madame de La Fenonnays le 24 juin 1 837.
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j'ai lu ces jours-ci. Cet oiseau se nomme le Yicicili ; c'est du moins l'ancien nom mexicain. Gomare décrit ainsi ce symbole vivant :
« Il n'a pas le corps plus gros qu'une abeille, « son bec est long et très-délié ; il se nourrit de « la rosée et de l'odeur des fleurs, en voltigeant « sans jamais se reposer. Son plumage est une « espèce de duvet , mais varié de différentes « couleurs, qui le rendent fort agréable.
« Le vicicili meurt , ou plutôt s'endort , au « mois d'octobre, sur quelque branche à laquelle « il demeure attaché,par les pieds, jusqu'au mois a d'avril, principale saison des fleurs. Il se ré- « veille alors, et de là vient son nom qui signifie: v( Ressuscité. »
« Chères enfants, ce monde est notre hiver.
Est-ce que nous ne valons pas le vicicili ?
Adieu (1). »
(1) Lettre de Juilly le '26 juillet J8S7-
De rimagination à la voloaté et au cœur, il y a connexité. Gerbet était habile dans Tart de gouverner une âme pour l'oublier.
Or, le grand emploi du cœur, c'est la charité et le dévouement.
C'est Gerbet qui l'a écrit quelque part : « La première association de charité fut fondée par des femmes, sous l'inspiration des derniers soupirs du Rédempteur... Il semble quelles ont recueilli une plus grande abondance de compassion avec les larmes des saintes femmes du Calvaire... les hommes n'ont hérité que des larmes uniques de saint Jean (1).
Il sollicita le cœur de la pauvre veuve désolée en faveur de diverses œuvres qui conviennent au <( sexe dévoué (2). » Alexandrine y goûta de pures jouissances et de vraies consolations. Son sage directeur avait su tourner une activité dévo-
(1) KeensaUe religieux, iii-8*, art. de l'abbé Gerbet, intitulé Marie.
(2) Devoto femineo sexu (Liturgie).
rante qui aurait pu se perdre dans des extases, vers les œuvres extérieures, utiles au prochain.
Aussi, quand arriva le jour de la translation des restes de son Albert, cérémonie présidée par l'abbé Gerbet, Madame de Craven put écrire dans son beau Récit : « Elle regardait avec une sorte de joie cette fosse vide, qui, fermée pendant un peu de temps encore, se rouvrira quand toutes ses peines auront cessé, quand sa soumission à la volonté de Dieu, sa constance dans l'espérance et sa charité lui auront obtenu la récompense promise, car elle aura bien souffert et bien aimé (1). »
Sur cette tombe, elle inscrivit :
a Dieu a donné à la* douleur et à l'amour quelque chose de sa toute-puissance !... (2) »
(1) Récit d'une sœur, t. II, p. 144.
(2) Ibid. p. 191.