‹ Gerbet, sa vie, ses œuvresChapitre 7 sur 11 · IÔ · texte numérisé non relu

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« Un Juif, appartenant à une très-riche famille d'Alsace, qui se trouvait accidentellement à Rome, se promenant dans l'église de Sant' Andréa délie Fratte, pendant qu'on y faisait les préparatifs pour les obsèques de votre bon père (1), s'y est converti subitement comme safct Paul sur le chemin de Damas, par un de ces coups miraculeux de la puissance et de la bonté divines. Il se trouvait debout en face d'une chapelle dédiée à l'ange gardien, à quelques pas, lorsque tout à coup il a eu une apparition lumineuse de la Sainte- Vierge, qui. lui a fait signe d'aller vers

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devait y recevoir les derniers honneurs. M. de Bussiéres me répondit : « C'est un de mes amis, M. le comte « de la Ferrortnays ; sa mort subite, ajouta-t-il, est la « cause de la tristesse que vous avez remarquée en « moi depuis deux jours. » Je ne connaissais pas M. de la Ferronnaysr je ne l'avais jamais vu. et je n'éprouvai d'autre impression que celle d'une peine assez vague qu'on ressent toujours à la nouvelle d'une mort subite. M. de Bussiëres me quitta pour aller retenir une tribune destinée à la famille du défunt .. » Tout ce récit, si plein d'intérêt, a été inséré dans les Annales de philosophie chrétienne. (Tome XXIV, p. 326.)

cette chapelle. Une force irrésistible l'y a entraîné, il y est tonribé à genoux, et il a été à l'instant chrétien.

« Sa première parole à celui qui l'avait accompagné a été, en relevant son visage inondé de larmes : // faut que ce monsieur ait beaucoup prié pour moi /... Quelle parole, chère enfant, sur votre bon père dont on allait apporter le corps» dans cette église !

« Il n'y a pas moyen de suspecter la sincérité de ce jeune homme, comme je vous l'ai dit. Il est très-riche, et on ne peut avoir, à son égard, le genre de soupçon qu'on pourrait avoir sur un Juif pauvre, qui pouvait se faire chrétien pour être secouru par des aumônes.

tt Celui-ci se nomme M. Ratisbonne, il est fils d'un banquier de Strasbourg, qui jouit d'une très-grande fortune et de beaucoup de considération. Il devait épouser au printemps une jeune Juive, sa parente, et sa conversion rompra problablement son mariage. Tous ses intérêts tem-

porels devaient empêcher sa conversion, et ses idées juives, jointes à un certain indiffépentisme pour les pratiques religieuses, s'y opposaient aussi ; c'est d'ailleurs un jeune homme de trèsbonnes manières, très-spirituel et s'exprimant très-bien.

« J'ai vu M. Ratisbonne, j'ai recueilli de sa bouche divers détails. Il est impossible de vous dire à quel point il donne une vive idée de la conversion de Saint Paul. « J'ai été, me disait-il, retourné en un instant... » La première parole qu'il a dite, après le coup de la grâce, est déjà bien significative par rapport à l'mfluence de votre père, mais il y a d'autres circonstances que je vous dirai... (l). »

Ainsi, le père d\\lbert, ce chrétien généreux, dont la direction de l'abbé Gerbet avait fait un saint, avait, comme son fils, obtenu de Dieu par un héroïque sacrifice la conversion d'une âme.

(1) Lettre à M- Craven du 22 janvier 1842.

Mme Craven raconte qu'au mois de juin de lamiée 1B42, ayant eu occasion de rencontrer Théodore Ratisbonne à Paris, elle recueillit de sa bouche un témoignage, dont il est impossible de méconnaître l'autorité : ce II n'y a pas sur la terre, lui dit-il, de lien aussi fort que celui par lequel je me sens attaché à votre père. — Je lui dois plus que la vie, et je me sens plus son enfant que vous-même. (1) »

Toujours apôtre, Tabbé Gerbet fit aussi rayonner son action dans la famille Yolkrowski, chez qui il avait été reçu, lorsque les La Feronnays quittèrent Rome. Le prince abjura le schisme, et Gerbet, instrument de la conversion du mari,

(1) Récit d'une Sœur, t. II. p. 325.

instruisit sa pieuse femme dans les voies de la plus haute perfection.

Le fiis de Tempereur Nicolas vint à Rome — celui-là même qui vient de mourir d'une façon si tragique. — La présence du czarewitch suggéra aux hôtes de l'abbé Gerbet une pensée^ dont ils lui confièrent l'appréciation et Texécatioa.

Alexandre se trouvait à Rome à l'époque du carnaval, une des plus grandes réjouissances, comme on sait, de la vieille cité. Or, il est d'usage, lorsque le cortège carnavalesque traverse le Corso^ que, des fenêtres qui bordent la rue, on jette, sur les voitures des grands seigneurs nationaux ou étrangers, qui défilent mystérieusement à la suite les unes des autres, des confetti^ auquels on joint souvent des placets, des requêtes. On avait tout lieu de croire que le czarewitch voudrait avoir sa place dans le cortège.

— N'est-ce pas, dit-on à l'abbé Gerbet, une bonne occasion de faire arriver la vérité jusqu'aux oreilles de ceux qui l'entendent si rarement ? Qu

sait si une parole catholique n'éveillera pas , dans l'âme du successeur de Nicolas , des sentiments d'humanité, peut-être même des sentiments conformes à ceux d'Alexandre ?

L'idée est acceptée ; une adresse est rédigée, inutile de dire avec quel tact et quelle délicatesse, et, au moment du défilé, une main élégante.

dirigea l'adresse vers sa destination.

On sut le lendemain qu'elle avait passé sous les yeux du prince; qui en avait été vivement impressionné. (1)

En racontant cette anecdote , labbé Gerbet aimait à dire :

— J'ai prêché l'empereur Alexandre !...

Rome n'est le centre çle la catholicité, que parce que Pierre y réside. J

(I) Ladoue, op, cit., p. 164 et 1G5.

De la présence du Vicaire de Jésus-Christ résulte cet attrait, doux parfum, qui séduit et fixe les âmes, a Ces senteurs de Rome se trouvent surtout sur \ek lèvres de son saint Pontife, qui exhalent au loin les parfums de Tamour. Gerbet est allé à Rome, il s'est jeté aux pieds du Pontife, dont les parfums l'avaient attiré; mais, tandis qu'il se prosternait humblement, le Pontife le relevait avec amour, (i) »

Grégoire XVI se disait heureux de voir Gerbet prolonger son séjour dans la Cité des Papes. Les volumes de Gerbet sur Rome, ses dissertations sur le symbolisme chrétien et sur l'histoire de l'Eglise, ses observations pleines de grâce ou de grandeur, les beaux et touchants tableaux (2) qu'il intitulait si modestement une Esquisse^ ravissaient le cœur du vieillard auguste, consolé do voir le disciple rangé à sa droite, tandis que le maître avait fui dans les sentiers déviés.

({) Mgr Berteaud, Oraison funèbre de Mqr Gerbet, Çl) Sainte-Beuve, op. cit., p. 317.

« Le christianisme, avait dit Ôerbet, nest, « dans son ensemble, qu'une grande aumône a fuite à une grande misère ! (1) »

Cette belle et profonde parole touchait l'âme de Grégoire XVI.

Son successeur n'eut qu'à voir Gerbet pour l'aimer.

Le prêtre fidèle assista aux ovations qui marquèrent le début du pontificat de Pie IX. Le nouveau Pape savait qu'il avait suffi d'une parole, d'un souffle émané du Vatican, pour dissiper ce qui pouvait sembler nuageux et obscur dans les doctrines de l'abbé Gerbet. Ses douces nuées, à lui, — Pie IX le savait — ne renfermaient pas d'orage, et, en s'écartant, elles avaient laissé voir un fond de ciel serein, à peine voilé par places, mais pur et serein. (2;

Pie IX voulut s'attacher Gerbet.

(1) Considérations sur le dogme générateur de la pieté, etc.

(2) Sainte-Beuve, op, rJt., p. 314.

En 1848^ le coup de vent des agitations politiques les conduisit tous deux sur les bords du golfe de Gaëte. Entre les bouleversements de la veille et les incertitudes du lendemain, impossible de recueillir sa pensée pour travailler. (1)

On le sut en France, et un prélat, alors à Taffût de tout ce qui pouvait accroître le lustre du siège de Paris, Mgr Sibour, lui offrit de remplacer l'abbé Cœur dans la chaire d'éloquence sacrée à la Sorbonne.

Déjà, huit années auparavant, un autre prélat, dont le long et fécond épiscopat aura été mêlé à tous les grands faits de l'histoire ecclésiastique en France durant un demi-siècle, Mgr Donnet,

(1) Gerbet. Lettre du 24 décembre iSàSt adressée à M. Bonnetty.

archevêque de Bordeaux, avait voulu l'attacher à la Faculté de Théologie de sa ville archiépiscopale. On murmurait autour de l'archevôque : a Je sais, répondit-il, qu'il y a des gens a qui ont peur de l'abbé Gerbet. Mais il ne faut a pas oublier que, dans tous les temps, les hom- «r mes sortant de la ligne font peur, et ce sont ce- « pendant ceux-là seuls qui font marcher I...(i)»

Admirable parole, qui dénote une rare intuition des hommes et des choses.

Mgr Sibour fut plus heureux en 1848.

Ici, nous laisserons parler l'historien de Gerbet. (2)

En rappelant l'abbé Gerbet, Mgr Sibour n'avait pas eu, pensons-nous, pour but principal, d'en faire un professeur h la Sorbonne ; il avait songé avant tout à avoir près de lui un ami sûr

(5) Mgr Donnet. Lettr'e à l'abbé de Salinis, 4 octobre 1841.

(6) De Ladoue, op. et loc, cit,, p. 245 et suiv.

et un coopérateur utile pour les œuvres qu'il méditait.

La solitude d'un évéché, même au milieu des cités les plus animées, est parfois bien sévère et bien lourde, sans les épanchements de l'amitié. Les sollicitudes d'un vaste diocèse, qui aboutissent toutes, et pour ainsi dire sans intermédiaire, au centre ; les entraves perpétuelles, môme pour les affaires les plus minimes^ des règles administratives ; les fatigues journalières de fonctions nombreuses à remplir: tout cela rend nécessaires les délassements qu'un évéque ne peut guère trouver que dans les rapports d'une intimité affectueuse.

L'abbé Gerbet vint donc s'asseoir comme ami au foyer du nouvel archevêque : logé sous son toit, partageant sa table, vivant de sa vie.

L'un des témoins de cette vie de douce inti-

mité, quil partageait et dont il conserva jusqu'à la mort un souvenir précieux (1), attestait que Tabbé Gerbet en formait le charme principal. On eût dit qu'il avait apporté avec lui comme un parfum de Rome chrétienne, qui s'exhalait dans toutes ses conversations et dans toutes ses démarches.

Le soir, quand le petit cercle de famille était formé, et que l'abbé Gerbet de sa voix douce et faible (2) racontait quelque épisode des derniers événements de Rome, il captivait l'attention de

(1) L'abbé Dedoue, chanoine de Notre-Dame.

(2) Sainte-Beuve a fait un portrait charmant de Gerbet« causeur et dans l'intimité : « Imaginez-vous une démarche longue et lente , un peu penchée, dans une paisible allée où l'on cause à deux du côté de l'ombre, et où il s'arrête souvent en causant ; voyez de prés ce sourire affectueux et fin, cette physionomie bénigne où il se mêle quelque chose du Fléchier et du Fénelon; ôcoutez cette parole ingénieuse, élevée, fertile en idées, un peu entrecoupée par la fatigue de la voix . et qui reprend haleine souvent ; remarc[uez, au milieu des vues de doctrines et des aperçus explicatifs qui s'essaient et naissent d'eux-mêmes sur ses lèvres, des mots heureux, des anecdotes agréables, un discours semé de souvenirs, orné proprement d'aménité : et ne demandez pas si c'est un autre, c'est lui. (Causeries du Lundi, t.Vl, p. 321). »

tous, et ouvrait les cœurs à un amour plus effusif envers le Pontife élu de Dieu.

Parfois, les causeries étaient moins sérieuses ; elles tournaient à la plaisanterie, mais à des plaisanteries que la charité purifiait et sanctifiait.

En voici un exemple.

Mgr Sibour, habitué à Tair vif des montagnes des Alpes et incommodé par les chaleurs accablantes de l'intérieur de Paris, avait à Saint-ôermain une maison de campagne, où il se retirait pendant l'été.

Il avait là pour concierge un homme qui cumulait beaucoup d'emplois ; ébéniste de son état, il était encore sacristain et jardinier. Qui s'étonnera que l'un ou l'autre de ces services fût quelquefois négligé ? Mgr Sibour avait résolu d'appliquer le remède recommandé par les économistes modernes : la division du travail ; et le pauvre ébéniste était menacé dans sa place de concierge, Mais, ce concierge-ébéniste-jardinier-sacristain était en même temps charitable, il avait retiré auprès de

lui une jeune fine qu'il faisait élever. Or, cette enfant, aimable et gracieuse, avait gagné le cœur de l'abbé Gerbet.

Un soir donc, que l'on était réuni après le dîner, le concierge vient remettre un pli important à Sa Grandeur, annonçant qup c'est pour affaire urgente.

On décacheté ce pli mystérieux, et on y trouve les vers suivants, que Ton n'attribua pas, assuret-on, au concierge:

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