‹ Gerbet, Salinis et RohrbacherChapitre 3 sur 13 · TOBIE, XII · texte numérisé non relu

TOBIE, XII

« solennelle de ma vie pour obtenir sa conversion ' ! » De son côté, Alexandrine eut l'inspiration de faire « l'aban- « don de son bonheur pour obtenir la claire vue de la « vérité' ». Le mariage eut lieu. Huit jours après le mariage, elle aperçut du sang dans le mouchoir d'Albert.

A quelque temps de là, en plein mois de mai, consacré à la Vierge Mère de Dieu, — ce culte qui arrêta le plus longtemps son âme, pourtant si aimante, mais dominée par les préjugés luthériens, — elle écrit dans son Journal : « Je serai catholique avant la Fête-Dieu. L'abbé Gerbet sera « mon confesseur ^ »

»i Elle ne l'avait jamais vu alors, dit madame Graven, mais, un jour, à Venise, elle avait lu un article de lui dans VUniversité catholique \ et l'impression qu'elle en reçut fut si grande qu'elle résolut alors, si elle se faisait catholique, de n'avoir d'autre confesseur que lui.

a Quand, le 31 mai 1836, elle se présenta pour la première fois au saint tribunal, elle eut peur, et fut bien longtemps à se décider à y entrer. Quand elle en sortit, elle dit à Dieu : « 0 mon Père céleste ! quel prêtre tu m'as « envoyé, surpassant tout ce que j'avais désiré trouver « dans un confesseur M »

Ame essentiellement poétique, l'abbé Gerbet avait l'oreille ouverte à toutes les harmonies de la nature. « Il (( croyait aux harmonies des heures en faveur de cer- « taines âmes, il croyait que le temps, si fantasque, si

' Jiécil d'une sœur, t. l", p. 30.

5 Ib'id , p. 31 ^ Ibid., \>. 3!)3.

* Ce sont les arlicles intitiilôs Vuef sur le dogme catholique de la pénilcncc, (ioiit il sera parlé plus loin. ' Hécit d'une sœur, t. I'% p. 39ô.

« souvent rebelle à nos arrangements profanes, est, sous « la main de Dieu, un rhylhme souple et docile, qui obéit « mieux que nous ne pensons aux convenances divines. »

Il imagina pour Albert mourant une consolation suprême, et pour Alexandrin nouvellement convertie une émotion impérissable, en confondant, dans un seul et même acte, ce que Mgr de la Bouillerie a si admirablement nomme « le plus doux souvenir et la meilleure espé- 0 rance ' », une première communion et une communion dernière en viatique.

(( Connue le pauvre malade ne pouvait aller à l'église assister au saint sacrifice, le sacrifice vint à lui, el, par une dispense miséricordieuse, sa chambre, presque funèbre, fut transformée en sanctuaire. En face de ce lit, qui était déjà comme une espèce d'autel, où l'ami mourant du ClirisL offrait à Dieu sa propre mort, on éleva un crucifix et un autel où le mystère du Christ mourant allait se renouveler. Elle y suspendit des ornements et des fleurs, car une première conmiuuion est toujours une fêle. Mais les broderies que sa main aliacha au devant de l'autel rappelaient une autre fête : elles avaient été portées dans une autre cérémonie; et, après avoir été depuis lors mises à l'écart, elles sortaient de nouveau ; elles reparaissaient là comme pour nous dire que la joie de ce monde n'est qu'un lissu à jour, bien frêle, et que nos espérances ne sont guère (ju'une parure qui se déchire.

« Tout à coup, celle chambre, sombre jusqu'alors, s'éclaira de la lumière qui jaillissait des flambeaux de l'autel; comme la mon, la ténébreuse mort, s'illumine pour le

' MéditntUms sur r Eucharistie, j" incdit.

A .lUILLY. 71

juste des rayons que Dieu tient en réserve pour ses derniers regards. Le sacrifice commença, et il était minuit '. »

« Dans cette chambre, dit Sainte-Beuve, près de ce iit, tout à l'heure funéraire, on célébra ime nuit, — à minuit, heure de la naissance du Christ, — la première communion de l'une en même temps que la dernière communion de l'autre. L'abbé Gerbet fut le consécrateur et l'exhortant dans cette scène si profondément sincère et si douloureusement pathétique, mais où le chrétien retrouvait de saintes joies*. »

Mais pourquoi demander à d'autres ce récit et ces impressions? Alexandrine elle-même les a écrits dans son journal :

« Albert était au lit, il n'avait pu rester levé. Je me mi à genoux près de lui, je pris sa main, et c'est ainsi que commença la messe de l'abbé Gerbet, Je ne savais où j'étais, ce qui m'arrivait, lorsque, la messe s'avançant, Albert me fit quitter cette main, que je regardais comme si sacrée, que, dans le moment le plus saint de ma vie, je ne croyais pas manquer à Dieu en la tenant. Albert me la fit quitter, en me disant : « Va, va, sois toute à Dieu. »

« L'abbé Gerbet m'adressa quelques paroles avant de me donner la communion, ensuite il la donna à Albert, en partageant l'hostie entre l'époux et l'épouse, — double viatique pour lui de la mort, pour elle de la douleur; — puis je repris sa main. Je m'attendais à le voir mourir cette nuit\ »

La mort tarda quelques jours. Quand elle arriva, Gerbet

' Récit d'une saur, t. P', p. 400 et suiv.

- Smnte-Beivk, Causeries du lundi, t. VI, p. 105.

^ Journal d'Alcxandrinc {loc. ctt }, p. 400.

72 (.ERBET.

avait dû rentrer à Tliieux. Alexandrine eiil la force de lui écrire :

« Monsieur, il y a quelques heures qu'Albert m'a quittée. " Oh! mon Dieu! sa mort a été douce, et il est mort ap- « puyé sur moi... A cette dernière messe que vous lui « avez dite, quand je le regardais, ne me faisait-il pas « toujours signe de regarder l'autel, et m'aurait-il aimée « comme il l'a fait, s'il n'eût encore plus aimé Dieu que « moi •?... »

Cette énergie surhumaine ne pouvait durer. Elle écrit encore :

« Monsieur, il y a huit jours aujourd'hui qu'il n'est plus. « Comme c'est long déjà! et comme je déteste m'éloigner «davantage du moment où il m'a parlé, où je l'ai vu « encore, à moins que ce ne soit pour le rejoindre! Quelce quefois, j'espère que Dieu me fera cette grâce... Vous « devez trouver qu'il serait bien charitable de me souhaiter « la mort... Oh ! Monsieur, daignez m'assurer que je rever- « rai Albert. Vous, si bon, vous que Dieu doit tant aimer; « votre conviction m'y fera croire; et puis, permettez-moi « de mourir-... »

Gerbet comprit qu'avant d'essayer de réconcilier cette veuve désolée avec la vie, il fallait toucher la fibre de la foi, la seule qui fût encore vibrante, et il composa cet incomparable Credo de la douleur, où passent toute la tendresse de son âme et toute l'énergie de sa foi :

« Je crois, ô mon Dieu, qu'en souffrant avec résignation, j'achève en moi la passion du Christ.

' Récit d'une sœur, t. II, p. G.

- Lettre d'Alexandrine de la Fcrronnaj s à l'abbé Gerbet, du t; juillet 1S3G.

« Je crois que toute créature en ce inonde est gémissante et comme dans les douleurs de l'enfantement... et qu'elle attend le jour de la manifestation de Dieu.

a Je crois que nous n'avons pas ici de demeure stable et que nous en cherchons une autre dans l'avenir.

« Je crois que toutes choses coopèrent au bien de ceux qui aiment Dieu.

« Je crois que, s'ils sèment dans les larmes, ils moissonneront dans la joie.

« Je crois que bienheureux sont ceux qui meurent dans le Seigneur.

« Je crois que nos tribulations forment un poids éternel de gloire, si nous contemplons non ce qui se voit, mais ce qui ne se voit point; car les choses que nous voyons sont passagères, celles que nous ne voyons pas sont éternelles.

(( Je crois qu'il faut que notre corps corruptible revête l'incorruptibilité, que notre corps mortel revête l'immortalité, et que la mort soit absorbée dans la victoire.

« Je crois que Dieu essuiera toute larme dans les yeux des justes, que la mort ne sera plus en eux, ni le deuil ni les gémissements, et que leur douleur s'arrêtera enfin, car tout le premier monde aura passé.

« Je crois que nous verrons Dieu face à face. »

Puis, peu à peu, sa charité, ingénieuse comme l'amour d'une mère, lui inspira de composer quelques cantiques qui, donnant aux douleurs d'Alexandrine l'accent de la prière, faisaient descendre sur son âme attristée des consolations d'autant plus vives, qu'elles arrivaient comme embaumées du lieu où son Albert était heureux.

Quand elle se fut reprise à la vie, le sage direcleur la guérit successivement d'une certaine tendance au scrupule

que les âmes pures connaissent bien, et qui fait Jeur torture et leur croix.

Puis, il régla celle imagination en la dirigeant vers les beautés chréliennes et les harmonies saintes de l'ordre créé. Ici, il faudrait tout citer dans la correspondance de Gerbet avec madame de la Ferronnays. Bornons-nous à deux extraits.

C'était au premier anniversaire de la mort d'Albert.

« Minuit va bientôt sonner, et avec celte heure commence pour vous, ma pauvre enfant, la semaine dos douleurs.

(( Je viens d'écrire ces deux lignes, et j'ai interrompu quelques instants ma lettre pour une petite chose qu'il faut pourtant que je vous dise tout d'abord, parce qu'elle a une signification consolante et douce.

« Pi'ndant que j'écrivais, un papillon de nuit, qui était entré par ma fenêtre entr'ouverte, s'est abattu sur les briques de ma chambre. II s'était probablement fait mal et il voltigeait par terre, faisant un petit bruit par ses efforts pour se relever.

« Son bruit m'a fait penser à lui. Moi, qui dans ce moment ne pensais qu'à vous, je me suis dit que, s'il parvenait à voler connue de coutume, il viendrait bien vite brûler ses ailes à la lumière et mourir, et qu'il valait bien mieux le mettre dehors, en liberté, sous les étoiles. Je l'ai poursuivi avec un cornet de papier pour le prendre; je l'ai pris et je l'ai mis en liberté.

((Pauvre papillon, nous sommes comme loi; blessés par la douleur, nous nous agitons terre à terre, mais en même temps nous battons des ailes, des ailes que Dieu nous a faites, l'espérance et la prière, et c'est alors que Dieu pense parliculièrement à nous. Quand je le poursui-

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vais tout à l'hem-e, tu avais bien peur de moi : tu croyais que je voulais augmenter ton mal! Et je ne te poursuivais que pour te sauver! Et c'est comme cela que Dieu nous poursuit! Mais, quand je t'ai jeté dehors par la sombre nuit, c'est alors surtout que tu as accusé ma cruauté! Pauvre ignorant! Celte grossière lumière que tu regrettais l'eût fait mourir, et, au lieu de cela, tu auras demain un air pur et doux aii soleil levant. Celle sombre nuit est Tiniage de la mort; quand Dieu nous y jelte, c'est pour nous faire retrouver, et la liberté, et la vie, et la joie, au lever de l'élernelle aurore. Voilà ce que je le dis, petit papillon, et voilà ce que vous nous dites, ô mon Dieu '. »

A un mois de cela, il écrit aux deux sœurs, la veuve d'Albert et Eugénie, la sœur d'Albert :

« Chères enfants, comme vous aimez les oiseaux et les symboles, je veux vous transcrire ici un passage sur un oiseau du Mexique, que j'ai lu ces jours-ci. Cet oiseau se nomme le l'icicill; c'est du moins l'ancien nom mexicain. Gomare décrit ainsi ce symbole vivanl :

(( 11 n'a pas le corps plus gros qu'une abeille, son bec est « long et très-délié ; il se nourrit de la rosée et de l'odeur « des fleurs, en voltigeant sans jamais se reposer. Son « plumage est une espèce de duvet, mais varié de diffétt renies couleurs, qui le rendent fort agréable.

« Le vicicili meurt, ou plutôt s'endort, au mois d'octo- « bre, sur quelque branche à laquelle il demeure attaché, a par les pieds, jusqu'au mois d'avril, principale saison « des fleurs. Il se réveille alors, et de là vient son nom qui « signifie : Ressuscité.

' Lettre écrite de Juilly à madame de La Ferronnays, le 24 juin

(( Chères enfants, ce monde esl notre hiver. Est-ce que nous ne valons pas le vicicili? Adieu '. »

De l'iniaginalion à la volonté et au cœur, il y a connexité. Gerbet était trop habile dans l'art de gouverner une âme pour l'oublier.

Or, le grand emploi du cœur, c'est la charité et le dévouement.

C'est Gerbet qui l'a écrit quelque part : 'c La première association de charité fut fondée par des femmes, sous l'inspiration des derniers soupirs du Rédempteur... Il semble qu'elles ont recueilli une grande abondance de compassion avec les larmes des saintes femmes du Calvaire... les hommes n'ont hérité que des larmes uniques de saint Jean ^. »

Il sollicita le cœur de la pauvre veuve désolée en faveur de diverses œuvres qui conviennent au « sexe dévoué^ ». Alexandrine y goûta de pures jouissances et de vraies consolations. Son sage directeur avait su tourner une activité dévorante, qui aurait pu se perdre dans des extases, vers les œuvres extérieures, utiles au prochain.

Aussi, quand arriva le jour de la translation des restes de son Albert, cérémonie présidée par l'abbé Gerbet, madame de Craven put écrire dans son beau Récit : « Elle regardait avec une sorte de joie cette fosse vide, qui, fermée pendant un peu de temps encore, se rouvrira quand toutes ses peines auront cessé, quand sa soumission à la volonté de Dieu , sa constance dans l'espérance et sa cha-

' Lettre de Juilly, le 26 juillet 1837.

' Kcepsake i-eligieuXfin-io, art. de l'abbé Gerbel, intitulé Marie.

^ Devoio feminco sexii. (Liturgie.)

rilé lui auront obtenu la récompense promise, car elle aura bien souffert et bien aimé '. »

Sur cette tombe, elle inscrivit :

(( Dieu a donné à la douleur et à l'amour quelque chose de sa toute-puissance'!... »

' Récit d'une sœur, t. II, p. i44.

^ Ibid., p. 194.

A ROMK

SoMMAirtE. — Parti pour quelques jours. — Les souvenirs <\e Mj^r de la Bouillerie. — Considérations sur le dogme générateur de hi piété catholique. — Le parfum de Rome, d'après Mgr Berteaud. — Esquisse de Rome chrétienne. — Les tombeaux. — Le chant des Catacombes. — Gerbet aux Caiacombes. — Une belle vue funèbre. — Louis Veuillot et Sainte-Beuve. — Rome vivante. — Le Dialogue entre Platon et Fénelon. — Une mort selon Jésus-Christ. — La conversion de M. de Ratisbonne. — Lettre de Gerbet à ma lame Craven — Témoignage de madame Craven. — Chez les Volkrowski. — Comment Gerbet prêcha l'empereur Alexandre — Pie IX hérite de raffection de Grégoire XVI pour l'abbé Gerbet. — A Gaôte. — Appel de Mgr Sibour. — Oiïres de Mgr Dcnnet. — L'amitié dans un évéché. — Le concile provincial de Paris. — La requête d'un concierge.

L'abbé Gerbet partit une fois de Jiiilly, sans bagage, pour une vi.site de quelques jours dans les environs. Il prolongea son absence; la surprise ei-il été de le revoir au moment indiqué.

Puis, on oppril qu'il était à Rome, se préparant à revenir.

— Oui, dit l'abbé de Salinis, il reviendra, si quelqu'un nous le rapporte !

A KOME. 79

Ceux qui l'avaient emmené retournèrent sans lui; d'autres l'avaient gardé '.

Un de ses compagnons de Rome l'a raconté éloquemment, le jour même des obsèques de Gerbet.

Mêlant ses propres souvenirs à ceux de son illustre ami, Mgr de la Bouillerie, avec cet accent du cœur et cette exposition ingénieuse qui étaient le propre de son génie, reprend la chose de plus haut :

« C'est surtout dans son cabinet et la plume à la main « que cette belle nature était à l'aise... Et vraiment, je ne « suis pas surpris qu'un jour, voulant se donner pleine « carrière, elle ait choisi de préférence le beau thème de « l'Eucharistie. Là ouest le corps divin, c'est là que les « aigles se rassemblent. Et en même temps les âmes les « plus pieuses aiment à dire au pied de l'autel : « Mon « bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui, » L'Eucharistie « convenait à cette âme tendre et élevée. L'Eucharistie « inspira à votre évêque le plus beau livre qu'on ait écrit !( en ce siècle à l'honneur du Très-Saint Sacrement : Le « dogme cjénévateur de la piété catholique'^... Je me sou-

' Louis Vkuillot, le Parfum de Rome, t. l\, p. 360.

- C'est un traité (l<j l'Eucliaiistic, et l'un des beaux livres tle ce siècle. Gerbet nous explique lui-mèiric ce qu'il a entendu faire on publiant ses Considérations sur le dogme générateur de la piélé catholique : « Ce ptlit ouvrage, ilit-il, n'est ni un traité dogmatique, « ni un livre de dévotion, ina's quelque diose d'intermédiaire; le « genre au(iuel il ;q)|>arlient forme le lien (lui unit ces deux ordres « d'idées. La relig on nourrit l'inlelligence de vérités, comme elle « nourrit le cn-ur de sentiments : de là deux manicies de la considérer, « l'une rationnelli', l'autre édiliuite. Ces deux aspects, combinés entre « eux, produisent un troisième point de vue, dans lequel on consi- <• dère la liaison di'S vérités, en tant qu'elle corresjioU'i aux développe- « inents de l'amour dans l'àme huiiuine. C'est donc à ce point de

(i viens que peu d'années après je méditais moi-même " l'Eucharistie ; mais je la méditais humblement, comme '( la colombe-, et lui avait pris son vol jusque dans les « profondeurs du mystère, comme l'aigle

« Le tabernacle eucharistique est la cité spirituelle des « âmes, Rome en est la cité terrestre, et comme la capitale « de leur empire. J'ai souvent remarqué que du tabernacle « eucharislique à Rome, la distance est très-courte. Quand « on aime l'Eucharistie, on aime aussi la pierre fondamen- « taie sur laquelle repose l'Église qui abrite le tabernacle. u L'Eucharistie avait été une des premières et des plus « hautes inspirations de votre évêque : Rome fut sa plus « constante et peut-être sa plus glorieuse.

« C'est encore un de mes souvenirs qu'il y a plus de (( vingt ans, nous entrâmes à Rome ensemble. Il me dit à « son arrivée qu'il devait y passer trois semaines ; il y « demeura dix ans... Je n'en suis pas étonné. Un séjour à « Rome ressemble beaucoup à l'éternité bienheureuse. Les (i jours s'y écoulent, et on ne les compte plus... Ils s'écou- « lent pour votre évêque dans une contemplation et une (( étude constantes. Rome était tout à la fois pour lui et un « admirable symbole et la réalité vivante de l'Église. A (( Rome, il étudia tout, il interpréta tout, depuis l'eau des (( fontaines qui coule si abondamment dans les rues et dans « les places publiques, et qui lui semble l'image de la grâce, (( jusqu'aux majestueux secrets des catacombes qui lui (( ouvrirent leurs trésors". »

» vue que nous nous soinmos placé pour contempler le mystère « qui est le fondement île la loi catliolique. » (l'rrfdce )

* iMgr m: la Bolu.i.iiiik, Discours prononcé ù la cérémonie des obsèques de Mgr Gerhcf.

Un autre évêque, dont l'Église de France cherche et regrette les syllabes d'or, malheureusement négligées par celui-là même qui les prodiguait à tous vents favorables, sans se soucier qu'elles fussent recueillies et rangées dans l'écrin oii nous les garderions avec fierté, lui aussi ami de Gerbet, l'a dit encore devant sa tombe :

« De bonne heure, le parfum de Rome l'avait attiré. La « rose traduit sa présence par son parfum ; on la saisit «sans l'avoir vue, odore tenetur anlcquam videatur. — « Dans un verger où se cache un buisson de ces belles et ((Odorantes fleurs, des exhalaisons embaumées, s'échap- « pant de tous les calices, décèlent leur présence au pro- (( meneur; et alors, il veut voir et admirer de près la cou- « leur de ces fleurs, qui répandent une odeur si suave. (( Rome aussi, Rome chrétienne, a pour les âmes d'élite des " parfums surnaturels qui n'affectent pas les âmes triviales. « Le chrétien à Rome se trouve au milieu d'une ambroisie <i délicieuse, d'un nectar céleste, mais lui seul sait les sa- « vourer : et cela ne doit pas vous surprendre : le chrétien « a le sens plus exquis. Rien n'est beau comme cette Rome ((Chrétienne, avec son manteau empourpré par le sang u des martyrs, cxcedit orhis unapulclnihulincs. Mgr Gerbet « avait senti de loin le parfum de Rome-, il voulut voir et « contempler de près la couleur du manteau de la Ville (i éternelle » , ce (( manteau de pourpre » que la corruption « ne peut atteindre de ses souillures, ce manteau qui (( ne (( peut s'éraiiler ni perdre sa couleur'. »

'Résumé de V Oraison funèbre de Mgr Gerbet, prononcée par Mgr Berteaud, le ?, mars 1865.

Ce long séjour dans la ville des Papes nous a valu un beau livre, un chef-d'ct'uvre : Rsquisse de Borne c/irclienne.

(( La pensée fondamentale de ce livre, dit-il, est de « recueillir, dans les réalités visibles de Uonie chrétienne, « l'empreinte, et, pour ainsi dire, le portrait de son essence «spirituelle*.»

Il avait d'abord voulu intituler son livre « Idea Romœ, l'idée de Rome ^ ».

« Interprète excellent dans cette voie qu'il s'est choisie, il se met à considérer les monuments, non avec la science sèche de l'antiquaire moderne', r.on avec l'enthousiasme naïf d'un fidèle du moyen âge, mais avec une admiration réfléchie *, qui unit la philosophie et la piété'. »

Tout d'abord, ce sont les tombeaux qui l'attirent.

A Rome, les tombeaux sont un grand souvenir. Ils furent le berceau et l'asile du christianisme pendant trois siècles.

Quand il y entra pour la première fois, sa belle âme s'épancha en un hymne, connu, dans la littérature chrétienne, sous son vrai nom de Chaut des Catacombes , car

' Esquisse de Rome chrétienne. Préface, i>. vi.

' Universiie calholique, t. VIII, p. 245.

' « .Je nVHiis |ioiiit pour rAcadémic des inscriptions et belleslettres. >• (Préfiice, p. vil.)

' « J'ai ilù ciioisir, p;irmi les innombrables produits de la science, les résultats qui répomlcnl, non au\ ^ortts favoris des antiquaires, mais à la rais( n et à l'àmc du dnélien et de riioinine. » (Ibid.)

' SwNTt-IÎEivK, Causeries du lundi, l. YI, p 3[6.

il est destiné à être chanté, sur l'air de Scudo, la douce et triste mélodie du Fil de la Vierge :

Hier, j'ai visité les grandes catacombes

Des temps anciens; J'ai touclié de mon front les immortelles tombes

Des vieux ciiiéliens; Et ni l'astre du jour ni les célestes splières,

Lettres de feu, >'e m'avaient mieux lait lire en profonds caractèies

Le nom de Dieu.

Un ermite au froc noir, à la tète blanchie,

Marchait d'ahord, Vieux concierge du temps, vieux portier de la vie

Et de la mort; Et nous l'interiogions sur les saintes reliques

Du grand combat, Comme on aime écouter sur les exploits antiques

Un vieux soldat.

Un roc sert de portique à la funèbre vortle.

Sur ce fronton, Un artiste martyr, dont les anges, sans doute, ;

Savent le nom.

Peignit les traits du Christ, sa clievelure blomle.

Et ses grands yeux, D'où s'échappe un regard d'une douceur profonde

Comme les cieux.

Plus loin, sur les tombeaux j'ai baisé ma'nt symbole

Du saint adieu, Et la palme, et le piiare, et l'oiseau qui s'envoie

Au sein de Dieu; Jonas, après trois jours sortant de la baleine

Avec des chants, Comme on sort de ce monde, après trois jours de peine

Nommés le temps.

84 UERBET.

C'est là que cliacim d'eux, près de sa fosse prête,

Spectre vivant, S'exerçait à la lutte, ou reposait sa tète

En attendant.

Pour se faire d'avance, au jour des grands supplices,

Un cœur plus fort.

Ils essayaient leur tomhf, et voulaient par prémices

Goûter la mort.

La viergp, destinée aux (leurs quelMiymen donne.

Ces fleurs d'un jour, Au tombeau d'une sœur méditait la couronne

D'un autre amour.

Près d'un enfant sans pain, une mère intrépide

Rêvait d'AbeJ, Et ses pleurs, qui semblaient joncher le sol humide,

Montaient au ciel.

Et quand l'enTant disait : Le soleil, ô ma mère,

Astre si beau, Reviendra-t-il bientôt chauffer de sa lumière

Mon froid berceau?

La mère répondait qu'une aurore inconnue

Bientôt luirait, Et qu'un ange du ciel sur son aile étendue

Le bercerait.

Lieux sacrés, où l'amour pour les seuls biens de l'àme

Sut tant souffrir, En vous interrogeant, j'ai senti que sa flamme

Ne peut périr; Qu'à chaque être d'un jour, qm mourut pour défendre

Lh vérité, L'Être éternel et vrai, pour prix du temps, doit rendre

L'Éteinité.

J'ai sondé du regard la poussière bénie. Et j'ai compris

Que leur àme a laissé comme un souffle de vie

Dans ces débris ; Que^ dans ce sable humain, qui, dans nos mains débiles.

Pèse si peu, Germent, pour le grand jour, les forni'^s éternelles

De piesqup un Dieu.

C'estjà qu'à chaque pas on croit voir apparaître

Un trône d'or.

Et qu'en foulant du pied des tombeaux, je crus être

Sur le Tliabor!

Descendez, descende/, au pied des Calacoinbts,

Aux plus bas lii-ux; Descendez, le cœur monte, et, du haut de ces tombes,

On voit les cieux ' 1

' Imprimé, pour la première fois, par Bonnetty, dans les Annales de philosophie chrétienne (t. X, 1. III, p. 17), par une sorte d'indiscrétion et à l'insu de l'auteur, ce chant, admiré de Sainte- Beuve, fournit plus lard à Gerbul l'occasion de lai.>-ser voir son exquise modestie : « Très-peu supportable à la lecture, dira-t-il, cet opus- « cule peut tout au plus offrir quelques-unes de ses stances aux per- « sonnes qui aiment à chanter des paroles religieuses, et qui pardon- « rent volontiers i\ la forme en faveur du fond, aux vers en faveur « de la musique... L'uuteur a su|)posé que le chant pourrait faire « passer le reste. Il espère aussi qu'on lui pardonnera d'avoir dérobé « quelques moments à des occupations plus sérieuses S'il osait citer .< de grands noms pour couvrir une bien petite chose, il rappellerait « que le pape saint Damase a conipo«é des vers pour les Catacombes, " que saint Grégoire de Nazianze parle dans les siens de sainte Anas- « tasie, et que saint Paulin de Noie en a fait sur sa cathédrale. » {Notice sur sainte Theudosie, Préface.)

Les Catacombes reslèrent le but de prédileclion de ses promenades, durant ce long séjour de Rome. C'est là qu'il aimait à mener avec lui ses bons amis de Juilly quand ils venaient le visiter, l'abbé de Salinis et l'abbé Combalot; c'est là qu'il conduisit l'ami des jours difliciles, Lacordaire, quand il revint à Rome, sous la blanche rube des Frères Prêcheurs.

« Nous allons aux Catacombes avec l'abbé Gerbet, qui en fait un pèlerinage aussi édifiant qu'instructif », écrivait Ozanam au retour d'une de ces visites... « Rien n'est plus « admirable que ce digne M. Gerbet, avec sa belle figure « éclairée par les cierges, expliquant les peintures et les « rites sacrés du temps des martyrs, ou bien s'asseyant sur « de vieilles chaires épiscopales taillées dans le tuf, pour y « lire une homélie de saint Grégoire le Grand sur les désirs (; du ciel, ou encore nous faisant réciter les Litanies devant (( l'image de la Vierge, découverte il y a quelques années (( au-dessus d'un tombeau du troisième siècle '. »

Les Catacombes ont fourni à l'auteur de l'Esquisse des pages admirables, qui ont fait de ce livre l'cinivre la plus considérable de Gerbet, celle qui lui fera le plus d'honneur devant la postérité.

Quel beau commentaire de la parole de Rossuel, disant, d'après Tertullien, que le cadavre de l'homme « devient

' Ozanam, Correspondance, t. Il, i>. UiO.

0 un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune « langue », quel admirable développement de ce mol du grand Évêque, dans cette page que Gerbet finit ainsi :

(( Dans le sépulcre voisin, tout ce qui fut un corps hu- « main n'est déjà plus, excepté une seule partie, qu'une u espèce de nappe de poussière, un peu chiffonnée et dé- « ployée comme un petit suaire blanchâtre, d'où sort une a tête. Regardez enfin dans cette autre niche : là, il n'y a « décidément plus rien que de la pure poussière, dont la (( couleur même est un peu douteuse, à raison d'une légère (c teinte de roussure. Voilà donc, diles-vons, la destruction « consommée! Pas encore. En y regardant bien, vous "reconnaîtrez des contours humains : ce petit tas, qui « touche à une des extrémités longitudinales de la niche, (( c'est la lêle; ces deux autres tas, plus petits encore et (( plus déprimés, placés parallèlement un peu au-dessous, à (i droite et à gauche du premier, ce sont les épaules; ces « deux autres, les genoux. Les longs ossements sont repré- (' sentes par ces faibles traînées, dans lesquelles vous re- « marquez quelques interruptions. Ce dernier calque de « l'homme, celle forme si vague, si effacée, à peine em- « preinte sur une poussière à peu près impalpable, volatile, « presque transparente, d'un blanc mal et incertain, est « ce qui donne le mieux quelque idée de ce que les anciens (( appelaient une omhve. Si vous introduisez voire tête dans (' ce sépulcre pour mieux voir, prenez garde : ne remuez « plus, ne parlez pas, retenez votre respiration. Celle u forme est plus frôle que l'aile d'un papillon, plus prompte (( à s'évanouir que la goutte de rosée suspendue à un brin " d'herbe au soleil; un peu d'air agité par voire main, un « souille, un son, deviennent ici des agents puissants qui

(< peuvent anéanlir en une seconde ce que dix-sept siècles, «peut-être, de destruction, ont épargné. Voyez, vous « venez de respirer, et la forme a disparu. Voilà la fin de « l'histoire de l'homme en ce monde '. "

<i C'est là, ce me semble, dit Sainte-Beuve, une assez belle vue funèbre, et le chrétien s'en autorise aussitôt pour remonter vers ce qui est au-dessus de la deslruclion et qui échappe à toutes les catacombes, vers le principe immortel de vie, d'amour, de sainteté et de sacrifice. Je ne puis qu'indiquer, en passant, à tous ce ix qui sont avides d'étudier dans Home matérielle la cité .-upérieure et intelligible, ces hautes et vives considérations -. »

A un autre point de vue, un autre critique, non moins compétent', a pu dire, parlant encore de ce livre :

' Esquisse de Home cfirctienne, t. I-^^-^, cliap. m, p. 170.

*Svinte-Beuve, loc. cit., p. 3.>o.

'Vciiillot et Sainte-Hcuvc, dans des camps bien divers, ont plus d'un point de rapprochement. Par une de ces secrètes aninitésd'esptif, sorle irinstinct supérieur, propre à certaines natures, qui ne s'en rendent même souvent pas compte à elles-mêmes, toutes les fois que le terrain le leur a |)ermis, ces (leu\ lettrés se .sont tendu la n»ain.

« Vciiillot, dit M. Fréd. Godelrov , excelle dans les articles de critique littéraire... Nul ne sait mienx que lui u)ettre le doigt sur les endroits faibles; personne non plus ne sait mieux voir et faire valoir les beautés. Il est u mine de ce^ morceaux qu'un Saiiife- Beuve tût été fier de signer. » {Les Prosateurs du di.r-neuvième siècle, t. I-^', p. 419.)

Quand il parle de Sainte-Beuve, Veuillot ne contient pas son adini-

" Rome, notre Rome, est vivante dans ces pages, toutes vibrantes de ses profondes et mystérieuses iiarmonies. L'auteur ne possède pas seulement les connaissances variées de l'hislorien et les sûres lumières du docteur catholique; il a encore, au degré le plus éminent, le don de l'artiste, ce sens exquis et rare qui pénètre les choses, qui en saisit les secrètes beautés et qui les livre à nos regards. 11 nous rend compte du charme mystérieux de Rome, il l'accroît en le divulguant. Sa langue est digne des majestueuses douceurs de la Ville sainte. C'est une langue sereine, mélodieuse, admirablement pure, dont le caractère fondamental est la grâce, mais qui atteint naturellement et sans effort toutes les hauteurs '. »

D'autres travaux marquèrent le séjour de Gerbet à Rome.

Il ne pouvait y oublier les âmes dirigées par lui, et, parmi elles, celte veuve, qu'il avait élevée dans les hauteurs surration pour le critique littéraire. « Grâce à lui, dit-il, la critique est en meilleur état. » (Mélanges, 29 déc. 1854.) Il avait dit précédemment : « Portraits pleins de vie, jugements pleins de probité, '< sincères partout, sinon partout irrélorinables... Dans l'art et dans « la morale, il ne laisse point Crancliirles bornes du goût que lui-même « alors, dans ses écrits personnels, il n'observait pas rigoureusement. « Avec une force douce et déférente, il fait ses réserves, il dit où il « prétend rester. Après trente et quarante ans, c'est là que le senti- « ment public est resté avec lui, et les esprits émiiienls qui ont passé « outre se sont égarés. » {Univers, 23 août 1851.)

' L. Veuillot, loc. cit., p. 370.

naturelles, en secondant par la grâce les dispositions de la nature en elle.

Ce souvenir lui restait cher. Il lui inspira un Dialogue dont Lamartine disait : « C'est ainsi que parlerait Platon chrétien ^ »

C'est en effet un Dialogue entre Platon et Fênelon, placé à la suite du Dogme générateur-, dans l'opuscule que l'auteur y consacre à ses Vues sur la Pénitence.

Fénelon y révèle au disciple de Socrate ce qu'il lui a manqué de savoir sur les choses d'au delà, et il raconte, sous un voile à demi soulevé, ce que c'est qu'une mort selon Jésus-Christ.

(i 0 vous, qui avez écrit le Pliédon, vous, le peintre à « jamais admiré d'une immortelle agonie, que ne vous est- « il donné d'être témoin de ce que nous voyons de nos « yeux, de ce que nous entendons de nos oreilles, de ce que « nous saisissons de tous les sens de l'âme, lorsque, par un « concours de circonstances que Dieu a faites, par une com- (( plication rare de joie et de douleur, la mort chrétienne, « se révélant sous un demi-jour nouveau, ressemble à ces « soirées extraordinaires dont le crépuscule a des teintes « inconnues et sans nom ! Vous ne comprendrez pas tout « ce que je vais vous dire : je ne peux vous parler de ces « choses que dans la langue nouvelle que le christianisme « a faite; mais vous en comprendrez toujours assez.

« Sachez donc que, de deux âmes qui s'étaient attendues « sur la terre et qui s'y étaient rencontrées et que Dieu « avait unies par le nom d'époux et d'épouse, en ouvrant

' Lamvkti>k, Entretiens de littérature, art. Gerbct. - Sainto-Beuvo dit (jne ce dialogue est « pent-iHre le clief-d'ivuvic " de Geibet.

« devant elles une longue perspective de ce qu'on appelle « bonheur; que, de ces deux âmes, l'une arrivait, par « une volonté pure, à la vraie foi, au moment où l'autre « arrivait, pir une sainte mort, à la vraie vie; l'une sortait « des ombres de l'erreur, comme l'autre était près de sortir « des ombres de la terre; l'une ?e disposait à participer « pour la première fois au plus auguste des mystères du « Christ, lorsque l'autre allait le recevoir comme une Iran- « silion dernière à la conmiunion éternelle "... »

Nous connaissons déjà celte scène touchante, l'abbé Gerbet l'exprime admirablement. Que de larmes ont arrosé ces pages!

Le dimanche 16 janvier 18^2. le comte delà Ferrohnays dînait chez madame la princesse Borghèse en compagnie de l'abbé Dupanloup et de Théodore du Bussières, récemment converti au catholicisme. Il entendit ce nouveau converti, qui avait toutes les ardeurs généreuses du néophyte, parler avec le plus vif intérêt d'un jeune Juif français, son compatriote, de passage à Rome, et qu'il désirait vivement gagner à Jésus- Christ.

Rentré chez lui sous l'impression des conversations de la soirée, il parla aux siens du pieux projet conçu par M. de Bussières, il se ménagea du temps pour aller déposer ses

' Gerbet, ]'i(es sur In pcuUeiice, Dialogue.

vœux, ses espérances... son sacrifice!... aux pieds de la Sainte Vierge, dans l'église de Sainle-Marie-Majeure. « Il (il à genoux devant l'image de la Vierge de la chapelle Borghèse, qui était découverte ce jour-là, sa préparation à la mort qu'il disait tous les jours, puis plus de vingt fois le Souvenez-vous '. »

Dans la soirée, il fut pris d'un étouffement subit dont on crut d'abord s'être rendu maître, mais qui reparut plus menaçant. L'abbé Gerbet, l'hôte de la maison, eut le temps d'accourir, de donner à la hâte une absolution, et de prêcher la confiance.

— Oli ! je suis plein de confiance, répondit le moribond '.

C'était le 18 janvier. A quatre jours de là, Gerbet écrivait à madame Craven :

« Chère enfant, lorsque, dans une dernière lettre adressée à M. Craven, je vous disais que, tout en pleurant beaucoup, vous aviez aussi à remercier beaucoup; lorsque je vous disais d'élever votre cœur vers Dieu, parce que la sainte mort d'un père était aussi une grande grâce pour ses enfants, je ne savais pas encore à quel point ce mol se vérifierait. Dieu a accordé à votre famille, à vous, une des plus magnifiques consolations qu'on puisse imaginer; une de ces consolations rares, extraordinaires, qu'on n'oserait demander. Je ne puis encore vous donner, dans cette lettre, tous les détails, vous verrez tout à l'heure pourquoi ; mais j'ai hâte de vous la faire connaître par le fond '.

« Vous savez, chère enfant, combien je suis peu disposé à croire légèrement aux choses miraculeuses. La vénéra-

' Gerbet, Vues sur la pénitence. Dialogue. ' CiiwEN, Récit d'une Scetir, t. Il, p. 30» ^ DeLadole, Mgr Gerbet, etc., t. II, p. 156.

tion même qu'on leur doit oblige à ne pasajouler foi, sans de graves raisons, aux faits de ce genre. Mais ni beaucoup de personnes ni moi ne pourrons nous empêcher de croire à celle dont il s'agit. Écoutez.

(( Un Juif, appartenant à une Irès-riche famille d'Alsace, qui se trouvait accidentellement à Rome, se promenant dans l'église de Sant* Andréa délie Fratte, pendant qu'on y faisait les préparatifs pour les obsèques de votre bon père ', s'y est converti subitement comme saint Paul sur le chemin de Damas, par un de ces coups miraculeux de la puissance et de la bonté divines. 11 se trouvait debout en face d'une chapelle dédiée à l'Ange gardien, à quelques pas, lorsque tout à coup il a eu une apparition lumineuse de la Sainte Vierge, qui l.ii a fait signe d'aller vers cette chapelle. Une force irrésistible l'y a entraîné, il y est tombé à genoux, et il a été à l'instant chrétien.

<( Sa première parole à celui qui l'avait accompagné a été, en relevant son visage inondé de larmes : Il faut que ce monsieur ail beaucoup prié pour moi!... Quelle parole, chère enfant, sur votre bon père dont on allait apporter le corps dans celte église !

' Le converti a raconté lui-même ce qui se pa~sa à ce moment : « On y faisait dans l'églisej des préparatifs funéraires, et je m'informais du nom du défunt qui devait y recevoir les derniers honneurs. M. de Bussières me réi)0iidit : « C'est un de mes amis, M. le comte n de la Ferronnays; sa mort subite, ajouta-t-il, est la cause de la '< tri>tesseque vous avez remarquée en moi depuis deux jours. ■> Je ne connaissais pas M. de la Ferronnays; je ne l'avais jamais vu , et je n'éprouvai d'autre iinpres-ion que cille d'une peine assez vague qu'on ressent toujours à la nouvelle d'une mort subite. M de Bussières me quitta pour retenir une tril)une destinée à la famille du défunt... » Tout ce récit, si plein d'intérêt, a été inséré dans les Annales de philosophie chrétienne. (T. XXIV, p 236.)

(( Il n'y a pas moyen de suspecter la sincérilé de ce jeune homme, comme je vous l'ai dit. 11 est très-riche, tt on ne peut avoir, à son égard, le genre de soupçon qu'on pourrait avoir sur un Juif pauvre, qui pouvait se faire chrétien pour être secouru par des aumônes.

« Celui-ci se nomme M. I^atisbonne, il est (ils d'un banquier de Strasbourg, qui jouit d'une très-grande fortune et de beaucoup de considération. 11 devait épouser au printemps une jeune Juive, sa parente, et sa conversion rompra probablement son mariage. Tous ses intérêts temporels devaient empêcher sa conversion, et ses idées juives, jointes à un certain indllTérentisme pour les pratiiues religieuses, s'y opposaient aussi; c'est d'ailleurs un jeune homme de très-bonnes manières, très-spirituel et s'expriniant très-bien,

« J'ai vu M. Ratisbonne, j'ai recueilli de sa bouche divers détails. 11 est impossible de vous dire à quel point il donne une vive idée de la conversion de saint Pdul. « J'ai été, me disait-il, retourné eu un instant... » La première parole qu'il a dite, après le coup de la grâce, est déjà bien signillcative par rapporta l'inlluence de votre père, mais il y a d'autres circonstances que je vous dirai "... »

Ainsi, le père d'Albert, ce chrétien généreux, dont la direction de l'abbé Gerbet avait fait un saint, avait, connne son lils, obtenu de Dieu par un héroïque sacrifice la conversion d'une âme.

Madame Craven raconte qu'au mois de juin de l'aimée 18/r2, ayant eu occasion de rencontrer Théodore Ratisbonne à Paris, elle recueillit de sa bouche un témoignage

' Lettre à madame Craven du 22 janvier 184 2.

dont il est impossible de méconnaître l'autorité : « Il n'y a pas sur la terre, lui dit-il, de lien aussi fort que celui par lequel je me sens attaché à votre père. — Je lui dois plus que la vie, et je me sens plus son enfant que vousmême '. ))

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