VIT
Toujours apôtre, l'abbé Gerbet fit aussi rayonner son action dans la famille Volkrowski, chez qui il avait été reçu lorsque les La Ferronnays quittèrent Rome. Le prince abjura le schisme, et Gerbet, instrument de la conversion du mari, instruisit sa pieuse femme dans les voies de la plus haute perfection.
Le fils de l'empereur Nicolas vint à Rome, — celui-là même qui devait mourir d'une façon si tragique. — La présence du czarewitch suggéra aux hôtes de l'abbé Gerbet une pensée dont ils lui confièrent l'appréciation et l'exécution.
Alexandre se trouvait à Rome à l'époque du carnaval, une des plus grandes réjouissances, comme on sait, de la vieille cité. Or, il est d'usage, lorsque le cortège carnavalesque traverse le Corso, que, des fenêtres qui bordent la rue, on jette, sur les voitures des grands seigneurs nationaux ou étrangers, qui défilent mystérieusement à la suite les unes des autres, des confetti, auxquels on joint
' Récit d'une sœîir, t. II, p. 325.
souvent des placets, des requêtes. On avait tout lieu de croire que le czarewitch voudrait avoir sa place dans le cortège.
— N'est-ce pas, dit-on à l'abbé Gerbel, une bonne uccasion de faire arriver la vérité jusqu'aux oreilles de ceux qui l'entendent si rarement? Qui sait si une parole catholique n'éveillera pas, dans l'âme du successeur de Nicolas, des sentiments d'humanité, peut-être même des sentiments conformes à ceux d'Alexandre?
L'idée est acceptée; une adresse est rédigée, inutile de dire avec quel tact et quelle délicatesse, et au moment du délilé, une main élégante dirigea l'adresse vers sa destination.
On sut le lendemain qu'elle avait passé sous les yeux du prince, qui en avait été vivement impressionné \
En racontant cette anecdote, l'abbé Gerbet aimait à dire :
— J'ai prêché l'empereur Alexandre!...
Rome n'est le centre de la catholicité que parce que Pierre y réside.
Ue la présence du Vicaire de Jésus-Christ résulte cet attrait, doux parfum, qui séduit et fixe lésâmes. « Ces senteurs de Rome se trouvent surtout sur les lèvres de son
' Ladoue, op. cit., p. IGi et IG5.
saint Pontife, qui exhalent au loin les parfums de l'amour. Gerbet est allé à Rome, il s'est jelé aux pieds du Pontife, dont les parfums l'avaient attiré; mais, tandis qu'il se prosternait humblement, le Ponlife le relevait avec amour". »
Grégoire XM se disait heureux de voir Gerbet prolonger son séjour dans la Cité des Papes. Les volumes de Gerbet sur Rome, ses dissertations sur le symbolisme chrétien et sur l'histoire de l'Église, ses observations pleines de grâce ou de grandeur, les beaux et touchants tableaux ^ qu'il intitulait si modestement une Esquisse, ravissaient le cœur du vieillard auguste, consolé de voir le disciple rangé à sa droite, tandis que le maître avait fui dans les sentiers déviés.
«Le christianisme, avait dit Gerbet, n'est, dans son «ensemble, qu'une grande aumône faite à une grande « misère M "
Cette belle et profonde parole touchait l'âme de Grégoire XVI.
Son successeur n'eut qu'à voir Gerbet pour l'aimer.
Le prêtre fidèle assista aux ovations qui marquèrent le début du pontificat de Pie IX. Le nouveau Pape savait qu'il avait suffi d'une parole, d'un soufde émané du Vatican, pour dissiper ce qui pouvait sembler nuageux et obscur dans les doctrines de l'abbé Gerbet. Ses douces nuées, à lui , — Pie IX le savait — ne renfermaient pas d'orage , et, en s'écartant, elles avaient laissé voir un fond de ciel serein, à peine voilé par places, mais pur et serein*.
Pie IX voulut s'attacher Gerbet.
' Mgr lieiiTEvui), Oraison funèbre de Mgr Gerbet.
* Sai.nti.-Becve, op. ait , p. 317.
' Comklernlions sur le dogme générateur de la piété, etc.
* Sai.\ti:-Bllvi:, op. cit., p. 314.
En 18^8, le coup de vent des agitations politiques les conduisit tous deux sur les bords du golfe de Gaële. Entre les bouleversements de la veille et les incerliludes du lendemain, impossible de recueillir sa pensée pour travailler '.
On le sut en France, et un prélat, alors à l'affûl de tout ce qui pouvait accroître le lustre du siège de Paris, Mgr Sibour, lui offrit de remplacer l'abbé Cœur dans la cbaire d'éloquence sacrée à la Sorbonne.
Déjà, huit années auparavant, un autre prélat, dont le long et fécond épiscopat aura été mêlé à tous les grands faits de l'histoire ecclésiastique en France durant un demisiècle, Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux, avait voulu l'attacher à la Faculté de théologie de sa ville archiépiscopale. On murmurait autour de l'archevêque : c Je « sais, répondit-il, qu'il y a des gens qui ont peur de l'abbé « Gerbet. Mais il ne faut pas oublier que, dans tous les « temps, les hommes sortant de la ligne font peur, et ce ^' sont cependant ceux-là seuls qui font marcher'!... »
Admirable parole, qui dénote une rare intuition des hommes et des choses.
Mgr Sibour fut plus heureux en 18/|8.
Ici, nous laisserons parler l'historien de Gerbet'.
' Gehrit, Lettre du 2'» décembre 18i8, ailrcsséeà M. Bonnetty. ^.Mgr Donnet, Lettre à l'atibé de SaUiiis, 4 octobre 1841. *LvuouE, oj). et loc. cit., p. 24 j et s\iiv.
En rappelant l'abbé Gerbel, Mgr Siboiir n'avait pas eu, pensons-nous, pour l)ut principal d'en faire un professeur à la Sorbonne; il avait songé avant tout à avoir près de lui un ami sûr et un coopéraleur utile pour les œuvres qu'il méditait.
La solitude d'un évêché, même au milieu des cités les plus animées, est parfois bien sévère et bien lourde, sans les épanchements de l'amitié. Les sollicitudes d'un vaste diocèse, qui aboutissent toutes, et pour ainsi dire sans intermédiaire, au centre; les entraves perpétuelles, même pour les affaires les plus minimes, des règles administratives; les fatigues journalières de fonctions nombreuses à remplir : tout cela rend nécessaires les délassements qu'un évêque ne peut guère trouver que dans les rapports d'une intimité aiTectueuse.
L'abbé Gerbet vint donc s'asseoir comme ami au foyer du nouvel archevêque : logé sous son toit, partageant sa table, vivant de &a vie.
L'un des témoins de cette vie de douce intimité, qu'il partageait et dont il conserva jusqu'à la mort un souvenir précieux', attestait que l'abbé Gerbet en formait le charme principal. On eût dit qu'il avait apporté avec lui comme un parfum de Rome chrétienne, qui s'exhalait dans toutes ses conversations et dans toutes ses démarches.
' L'abbé Dedoue, chanoine de Notre-Dame.
Le soir, quand le petit cercle de famille était formé, et que l'abbé Gerbet de sa voix douce et faible ' racontait quelque épisode des derniers événements de Rome, il captivait l'altenlion de tous, et ouvrait les cœurs à un amour plus effusif envers le Pontife élu de Dieu.
Parfois, les causeries étaient moins sérieuses; elles tournaient à la plaisanterie, mais à des plaisanteries que la charité purifiait et sanctifiait.
En voici un exemple.
Mgr Sibour, habitué à l'air vif des montagnes des Alpes et incommodé par les chaleurs accablantes de l'intérieur de Paris, avait à Saint-Germain une maison de campagne où il se retirait pendant l'été.
Il avait là pour concierge un homme qui cumulait beaucoup d'emplois : ébéniste de son état, il était encore sacristain et jardinier. Qui s'étonnera que l'un ou l'autre de ces services fût quelquefois négligé? Mgr Sibour avait résolu d'appliquer le remède recommandé par les économistes modernes : la division du travail; et le pauvre ébéniste était menacé dans sa place de concierge. Mais ce concierge ébéniste-jardinier-sacristain était en même temps
• Sainte-Beuve a fait un portrait diarmant de Gcrhet, causeur et dans l'intimité : « Ima:iin('Z-vous une démarclie longue et lente, un peu penchée, dans une paisible allée où l'on cause à deux du côté de l'ombre, et où il s'arrête souvent en causant ; voyez de | rés ce sourire affectueux et fin, cette plivsionomie bénigne où il se mêle quelque clioseduFléchier et du Fénelon, écoulez cette parole ingénieuse, élevée, fertile en idées, un peu entrecoupéi' par la fatigue de la ^oi\ , et (pii reprend haleine souvent; remarquez, au milieu des vues de doctrines et des aperçus ex|>licatifs qui s'essayent et naissent d'euv-mèmes sur ses lèvres, des mots heureux, des anecdotes agréables, un discx)urs semé de souvenirs, orné pr()i>remeiit d'aménité : et ne demande/, pas sic'est un autre, t'est lui. » (Cuusaicsdu lundi, t. VI, p. 32t.)
charitable, il avait retiré auprès de lui une jeune fille qu'il faisait élever. Or, cette enfant, aimable et gracieuse, avait gagné le cœur de l'abbé Gerbet.
Un soir donc, que l'on était réuni après le dîner, le concierge vient remettre un pli important à Sa Grandeur, annonçant que c'est pour affaire urgente.
On décachette ce pli mystérieux, et l'on y trouve les vers suivants, que l'on n'attribua pas, assure-t-on, au concierge :
A MONSEIGNEUR SIBOUR Arciieyêqie de Paris
Vous n'avez pas, Monseigneur, pour portier Un nioliniste, ou bien un janséniste -. Ces métiers-là ne sont pas son métier; Il n'est ni plus ni moins qu'un ébéniste. Vous comprenez que sa profession Vous garantit un concierge exemplaire :
Lui qui posait les portes d'un salon, Peut bien garder une porte cochère.
On vous dira qu'un artiste à rabot
Est du jardin un ij;ardien malbabile.
Mais je détruis ce soupçon d'un seul mot,
Et, grâce à vous, ma réplique est facile :
Ne peut-on pas suffire à deux emplois,
Lorsqu'au travail les mains sont toujours prêtes!
Vous faites bien cent cboses à la fois,
Qui n'en sont pas pour cela plus mal faites.
Nul soin, dit-on, ne vous est étranger. Et rien n'étliappe à votre surveillance. Vous abaissez jusqu'au vil potager Ces vifs regards qui planent sur la France.
Oh! laissez donc \i' clioii lilanc, le cliou verf, L'oignon, l'asperge et tout grotesque her4)age, Hormis les jours où la pUicc M.uihert Sait vous en l'aire un populaire liornmage.
I>'uu autre soin votre cour est jaloux -. C'e^t (lu bonheur de toute une famille. Quels arlichauls pourrait'nt valoir, pour vous. Les chapelets de ma petite-iille?
Dans l'atelier, dans la loge, au jardin, Guctiant le vent qui vers ces lieux vous porte, .\ous serions lous heureux, sauf le chagrin De vous ouvrir trop rarement la porto.
Pour émouvoir votre cœur paternel, J'ai confié ma requête à saint Pierre, Ce porte-clefs, ce concierge du ciel, Qui prend jiilié des portiers de la terre. Il voit les maux dans leur loge amassés... Du ciel, hélas I elle n'e.-t point l'image; Mais, en ouvrant la porte où vous passez, Du ciel du moins j'entrevois le présage.
Saint-Germain en Laye, septembre I8i9.
A l'évkché d'amiens
Sommaire. — L'abbé de Salinis est nommé évêque d'Amiens. — Rôle de Uerbetau Concile pro\incial deSoissons. — On demande son élévation à l'épiscopat. — A l'évèché d'Amiens. — Un cabinet d'études.
— Les Conférences d'Albéric d'Assise. — Le Communisme est la conséquence logique du Rationalisme. — Conclusions formulées dans un parallélisme. — Travail acharné. — Rùle de Gerbet dans l'administration du diocèse. — Gerbet directeur spirituel chez les Dames du Sacré-Cœur d'Amiens. — Les salons de l'évèché. — Portrait par Sainte-B:uve. — Les A'igauds de l'abbé Gerbet. — Au Concile provincial d'Amiens. — Les intérêts du clergé inférieur. — Retour aux saintes règles du Droit. — Les relii[ues d'une sainte amiénoise. — Le Livre de sainte Theudosie. — Né pour ré|iiscopat. — 11 n'est pas administrateur'. — Les génies d'administration. — Un manifeste académique. — La candidature de l'abbé Gerbet à l'Académie française. échoue. — Nomination à l'évèché de Perpignan. — Joie de Pie IX.
— Les larmes de l'adieu. — La Croix à l'entrée d'un chemin.
Le 29 août 18/jO, l'abbé de Salinis prenait possession de l'évèché d'Amiens.
A quelques jours de là, s'ouvrait, à Soissons, le concile de la province de Reims. Le nouvel évêque y vint,
accompagné de Gerbet, qui venait de prendre part aux Iravaux du concile provincial de Paris et accourait prêter son concours, comme théologien, à son vieil et fidèle ami. Le rôle de Gerbet àSoissons fut si considérable, qu'à la clôture du concile, les Pères adressèrent au Président de la République une adresse collective, demandant son élévation à l'épiscopal.
De Soissons, l'abbé Gerbet vint à Amiens. En entrant dans cet évêché, qui lui était inconnu la veille, il lui sembla qu'il rentrait chez lui'; il prit mmédiatement possession de l'appartement modeste, mais commode, qui lui avait été préparé, et il ne jeta pas un regard préoccupé, soit vers le passé, soit vers l'avenir. Ne lui demandez pas combien de temps il compte rester dans cet asile. Le saitil? — Êles-vous inquiet de ses moyens d'existence? Estce que la Providence ne veille pas? — Mais quelle sera sa position? Est-ce qu'il n'esl pas chez un ami? Si, quelques jours plus lard, vous étiez entré dans cette chambre, en supposant qu'elle ne fût pas fermée à l'intérieur, — ce qui
'Après la dt'feclioii de M. de Lamennais, M. l'ahlie C.erbct s'était attadié avec piiis de force encore (ll^aup;l^a^a^t à M. de Salinis, le compagnon de son séminaire, de son ordination et de ses premiers travaux. Il nj comprenait guère une médiocre amilie : la conliance, rabandon , au besoin robéissance parl'aite et le noble aveu;;lement, caractérisaient ses relations intimes. (Mgr Bkssin, Étude sut la vie et les œuvres de Mgr Gerbet, loc. cit., p. 43"2 )
A L'ÉVECHÉ D'AMIENS. t05
arrivait souvent', — vous auriez vu, sur les fauteuils, sur le canapé, sur la commode, sur le poêle, des livres ouverts, des feuilles de papier, et... par-dessus livres et papiers... une bonne et belle couche de tabac. A ne pas s'y tromper, c'est le cabinet d'un homme de travail ^
Examinons les œuvres qui en sont sorties.
Déjà, les économistes devaient à Gerbet les Conférences d'Albérk d'Assise.
Albéric est un jeune Père, réel ou imaginaire, de l'Ordre de Saint-François. Ce jeune Père, avec un esprit élevé et un charme séduisant, essaye d'expliquer à ses frères les deux grandes lois de justice et de charité. Cet essai contient
' A Perpignan , comme à Amiens, à Rome, à Juilly , il avait des jours de solitude complète, où il ne vivait qu'avec Dieu et avec luimême. Enfermé dans son cabinet, on lui fiiisait passer, comme à la dérobée, la nourriture du jour; c'était tout le service qu'il souffrait «autour de lui ; puis, la porte, à peine entr'ouverle, se refermait sur le monde, et rétiide, mêlée de prière, reprenait avec une exigence impérieuse ses droits absolus sur son temps et sur son esprit. Ses distractions tenaient du prodige. Un jour, Mgr Doney , évèque de Montauban, alla lui rendre visite : c'était un vieil hôte qui recevait un vieil ami. La réce;>tion fut empressée, cordiale, affectueuse. Mgr Gerbet, par lioniieur p ur un ancien condisciple, lit faire les apprêts d'un grand repas. On sert à Tlieure dite. La table était de dix-buit couverts. — Et vos invités? demanda Mgr Doney. — Ab! vraiment, c'est singulier... mais, j'ai oublié de les inviter. (.Mgr Bf.sson, Étude sur la vie et les œuvres de Mgr Gerbet, loc. cit., p. 448.)
2LAD0UK, Mgr Gerbet, t. II, p. 26S.
les idées économiques de l'abhé Gerbi-t, son économie politique fondée sur les bases du chrislianisme.
Jusque-là, l'économie s'était traînée dans l'ornière des financiers et des physiocrates; elle avait prôné comme oracles Q)uesnay, Turgot, Adam Smith, Jean-Baptisie Say, Malihus et Ricardo. Elle se disait la science de la richesse-, et, outre-passant ses limites comme elle méconnaissait ses devoirs, elle entendait réduire la vie sociale aux exigences d'un budget. — Combien vous dois-je? — Combien me devez- vous? — Telle était la loi et les prophètes.
Gerbet ne peut s'enfermer dans ces horizons étroits et s'arrêter à ces vues charnelles. Dans sa pensée, la propriété doit avoir pour correctif la charité, et au droit de posséder correspond, dans l'harmonie sociale, le devoir de donner.
Thèse admirable, connue dans l'Église depuis les premiers siècles, mais jusqu'alors négligée dans sa formulation scientifique.
Gerbet s'efforce d'en découvrir les lois : il le fait avec une langue enchantée et une adorable bonté '.
Il développa cette œuvre à Amiens, en 1850.
A celte date, le communisme menaçait la propriété en France.
Quelques années auparavant, sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet, l'Kglise, revendiquant ses justes libertés, n'avait pu obtenir des sectaires du Rationalisme la reconnaissance de ses droits. Menacés aujouurd'bui dans leurs inlérèls, ils ouvraient les yeux à la vérité.
Gerl et entreprit de les éclairer complètement.
«J'entends, dil-il, par rationalisme, la souveraineté de
'J. Fèvre, L'abbé Ceibct, troisième et dernière partie.
A I.'ÉVÉCIIÉ DAMIENS. 107
« l'individu dans l'ordre intellectuel, son alfranchisseinent « des entraves et des règles qu'imposent les sociétés «domestique et civile, fondées sur la transmission héré- « ditairedes biens. Je veux démontrer que le communisme « est la conséquence logique du rationalisme '. »
Sur quoi, il examine les théories rationalistes sur la raison humaine, sur l'origine des choses, sur l'état originaire du genre humain , sur l'organisation matérielle de l'Église, sur l'éducation, sur la société religieuse, sur les caractères de la propriété, et il démontre, avec une grande logique, qu'elles aboutissent toutes au plus pur communisme.
« S'ils rencontrent dans ce livre un seul passage oi!i j'essaye de substituer la passion au raisonnement, je prie mes lecteurs de laisser ce livre -. »
Ainsi parlait l'auteur, en ouvrant son étude, et, arrivé au terme de sa rigoureuse démonstration, il en résumait les saisissantes conclusions dans un tableau dont nous donnerons au moins un aperçu, ne pouvant tout citer.
RATIONALISME COMML'MSME
Lu société liiimaine tend né- La société Imiiiaine tond néces-
cessairement Ji s'alTranchir du sairernent à s'aliiaiicliir du joug
joug des prêtres, parte qu'elle des propriétaires, parce qu'elle
passe par (Jeux phases, l'une, qui passe par deux phases, l'une
est celle de l'enfance , pendant dans laquelle elle s'attache in-
laquelle elle vit instint livement stinclivenient au princi|,c d'iiér.--
de croyances et de tradition; dite, l'autre dans hupiolle elle
l'autre, qui est celle de la matu- substitue une organisation scien-
rité, pendant laquelle elle sub- tilique auxaveuglescombinaisons
etituc un ensemble de vérités de la naissance, rationnelles aux aveugles affirmations de la foi.
' Rapports du llulionalisme avec le Commuuisme. Introduction. * Jbid.
fi E R B E T .
Toute inégalité intcllecliiellc, provenant d'une autre cause que l'inégalité des lacultés , est une violation de l'indépendance naturelle de la raison de chaque lioinine; il ne doit point y avoir de privilégiés dans rem[>ire de l'intelligence.
Nul homme ne peut admettre comme vraies que les choses dont dont il a dé(0uvert la véiilé par l'activité de sa propre raison.
La loi du progrès veut (lu'uu système de conceptions rationnelles remplace les croyances irrationnelles qui reposent sur la foi mystérieuse d'une révélation.
La loi du progrès veut (]ue, dans Tordre de l'inlelligcn(c , l'élément de liberté prévale sur l'enseignement traditionnel, qui est une sorte de fatalité pour la raison.
La loi du progrès veut que le jirivilége d'égalité extirpe le principe de la hiérarchie catholique, eu vertu du(iuel les prêtres constituent une aristociatie dans Tordre spirituel.
La loi civile sur la propriété ne doit être liée à aucun système religieux , parce qu'il ne doit point y avoir de théologie légale.
La liberté de Tesiu'it humain serait eiichaînée, si le droit de propriété était érigé en dogme immuable au nom de la religion.
Le dogme religieux de la i)ropriété,(iui serait considéré aujourd'hui comme une vérité, peut èlie une fausseté demain.
La société doit être constituée indépendamment du dogme de la vie future, Tiiarmonie du devoir
Toute inégalité sociale, fondée sur l'hérédité des biens et provenant p«r la même d'une autie cause que la capacité personnelle, est radicalement illégitime, jiuisqu'en fournissant aux riches des moyens d'instruction dont les autres sont dépourvus, elle fait des privilégiés, même dans l'empire de l'intelligence.
>ul homme ne peut pos.séder comme bi n légitime que les choses dont il a acquis la jouissance par son propre travail.
La loi du progrès veut qu'une répartition latinnnelle des biens remplace latradition irrationnelle qui repose sur la loi mystérieuse de la naissance.
La loi du progrès veut que, dans Tordre des joui^sances, l'élément de liberté prévale sur la transmission héréditaire des biens, qui est une sorte de fatalité dans la vie sociale.
La loi du progrès veut que le principe d'égalité extirpe le principe de 11 hiérarchie sociale, en vertu duquel les propriétaires constituent une aristocratie dans Tordre temporel.
La loi civile sur la propriété ne doit être liée à aucun système religieux, parce qu'il ne doit point y avoir «le métaphysique légale.
La liberté de l'esprit serait enchaînée, si le droit de propriété était érigé en dogme immuable au nom de la philosophie.
Le dogme philosophique de la propriélé, qui serait une vérité aujourd'hui, peut être une fausseté demain.
L'Iiarmonie du bonheur et du devoir devant se réaliser sur la terre, la société ne doit pas être
A L'ÉVÉCHÉ D'AMIENS.
et du bonheur doit se réaliser sur la terre.
La société tend à se faire son ciel .-^ur la terre : i'inlividii peut croire à une réiiuinération tluologique ; la société ne peut croire qu'à une loi de rémunération l)ositive dans la vie présente-
constituée en lieux classes d'hommes, dont les uns ont de grandes jouissances même sans travailler, et dont les autres sont privés de ces jouissances, même en travaillant.
Si la société tend à se faire son ciel sur la terre, elle doit y réaliser déinitivement la justice disfributive, suivant laquelle les biens de ce monde sont répartis, non d'après la loi de naissance, mais uniquement d'après la loi du mérite et des œuvres ' .
A l'évêché d'Amiens, la plus grande partie de la vie de Gerbet appartenait à son cabinet d'études. A certaines époques, ce maître exigeant exerçait un tel empire qu'on ne pouvait lui arracher même un quart d'heure pour le déjeuner ou le dîner, à plus forte raison pour une distraclion quelconque; à peine permettait-il d'entr'ouvrir la porte pour laisser passer le peu de nourriture nécessaire pour soutenir le corps sans nuire au travail. — Et cela durait huit jours, quinze jours ^
En dehors de ces circonstances, il faut le dire, exceptionnelles, l'hôte de l'évêché prêtait son concours, toujours utile, aux œuvres de l'administration ecclésiastique.
Quand venait un synode ou un concile, il ouvrait son trésor tout entier. Avait-on besoin de conseil dans une
' Rapport du rationalisme avec le communisme. Conclusion. 2 LxDoiE, op. cit., passim.
affaire grave, on le trouvait chez lui, sûr, lumineux. Il assistait aux réunions ecclésiastiques qui se tenaient à l'Évêché, et l'on se pressait pour entendre les sons de sa voix, qui n'arrivaient que difficilement aux oreilles, mais qui jetaient dans les esprils de vives clartés; il prenait part aux œuvres de zèle; il consentit même à se charger de la direction des Dames du Sacré-Cœur, qui possèdent, à Amiens, au berceau même de leur congrégation, un pensionnat florissant.
Au début, le dévouement sacerdotal l'avait seul décidé à accepter celle mission, qui le détournait toujours un peu de ses occupations inlellecluelles. Une affection tendre et paternelle vint plus tard se joindre à ce premier sentiment, et en augmenter l'activité '.
Le directeur des religieuses s'occupait aussi des élèves, il songeait toujours à les instruire et quelquefois à les distraire, ou plulôt, pour dire le mol vrai, à les amuser. Quoi de plus touchant que cette condescendance attentive d'un puissant esprit! Le poêle aimable remplaçait alors le théologien. Il écrivait de charmantes pièces en vers, dont un connaisseur* a dit qu'il y passait comme un souffle d'Esthcr ; mais d'une Esthcr, ajouterons-nous, où la muse, ne
• Ladoue, op. cit., t. 11, p. 276.
' Sainte-Beuve.
A L'ÉVÉCHÉ D'AMIENS. 111
cherchant jamais le ton tragique, se livrait tout entière à r « allégresse légère » d'un cœur tranquille et pur '.
L'abbé Gerbet se pliait à d'autres exigences. Mgr de Salinis, qui aimait à recevoir et s'y entendait parfaitement, ouvrait, le dimanche soir, les salons de l'Évêché...
Mais je laisse la parole au fin critique que je viens de citer, et qui a dit avec beaucoup de charme cet épisode de la vie de Gerbet à Amiens.
(( La nature de l'abbé Gerbet est de celles qui, seules, ne se suffisent point à elles-mêmes et qui ont besoin d'un ami; on dirait qu'il n'a toute sa force que quand il peut s'y appuyer. Longtemps, il crut avoir trouvé cet ami plus ferme de volonté et de dessein dans la personne de j\L de Lamennais; mais ces volontés plus fortes finissent, souvent sans y songer, par nous prendre comme leur proie et par nous jeter ensuite comme une dépouille. L'amitié vraie, telle que l'entendait La Fontaine, demande plus de soin et d'égalité. L'abbé Gerbet a donc trouvé un ami égal et tendre, et tout conforme à sa belle et fidèle nature, en M. de Salinis; parler bien de l'un, c'est s'attirer aussitôt la reconnaissance de l'autre. Puis-je sans indiscrétion pénétrer dans l'agrément de cet intérieur et y ouvrir un jour, du moins pour ce qu'il a de littéraire et d'ingénieux? L'abbé Gerbet,
• Eugène Vecillot, Mgr Gerbet (dans les Cdébrllés contemporaines), p. 233.
comme Fléchier que j'ai nommé à son sujet, a un esprit de société plein de charme, de douceur el d'invention. Ce qu'il a fait et semé, dans tous les lieux où il a vécu et dans les sociétés qu'il a traversées, de jolis vers, de petits poèmes allégoriques, de couplets de fêle el de circonstance, il l'a lui-même oublié. Il est de ceux qui édifient sans tristesse, et qui savent animer les heures sans les dissiper. Dans celle vie déjà longue où pas une mauvaise pensée ne s'est glissée, et qui a échappé à toute passion troublante, il a gardé la joie première d'une b;jlle âme pure. La spiritualité discrète se combine chez lui avec l'allégresse légère...
(1 Les soirs du dimanche, Mgr l'évêque d'Amiens a l'habitude de recevoir; on vient avec plaisir dans ce salon qui n'a rien de sévère, el où la bonne compagnie se trouve naturellement chez elle. On y joue à quelques jeux ; on y tire quelque loterie, et, pour qu'il soit dit que personne ne perdra, il est convenu que l'abbé Gerbel fera des vers pour le perdant, pour celui qui s'appelle, je crois, le nigaud. Ces nigauds de l'abbé Gerbel sont pleins d'esprit et d'àpropos : il les fait par « obéissance », ce qui le sauve, ditil, de tout reproche el de toute idée de ridicule. Il est dillicile de détacher ces vers des circonstances de société qui les produisent; voici pourtant une de ces petites pièces improvisées, à l'usage et pour la consolation des perdants. Elle a pour titre :