‹ Gerbet, Salinis et RohrbacherChapitre 5 sur 13 · LE JEU DU SOIR · texte numérisé non relu

LE JEU DU SOIR

C'est aiijounriiiii la fiHe de la Vierge. Mais, entre nous, je voudrais bien savoir Si, quand on doit le malin prendre un cierge, On i-eut tenir une carte le soir.

A LE VECUE D'AMIENS,- 113

Je ne veux pas, censeur trop difficile, Blâmer un jeu que permet le salon, Mais je vous dis que, sous un air futile, Ce jeu vous donne une grave leçon.

Rappelez-vous, à chaque loterie, Que tous nos jours sont un frivole jeu, Si Ion ne gagne, au soir de celte vie, L"n lot tombé du grand trésor de Dieu.

Si Dieu préside à vos heures légères, Ce jeu du soir est un temps bien passé, Et, du matin rejoignant les prières, Finit le jour comme il a commencé.

Je vous suriirends, par mon langage austère; Vous voulez rire, et je vous ai ptêclié : Au jeu mondain un sermon ne va guère, Mais on le passe au jeu de l'Évêché '.

Comme à Paris et à Soissons, la forte théologie de Gerbet se fit jour au concile provincial qui se tint à Amiens, durant son séjour auprès de Salinis, et qui a laissé, dans l'histoire de l'Églii^e de France sous le second Empire, un souvenir dont les émotions ne sont pas encore calmées.

Nous y reviendrons; mais, en ce moment, qu'on nous laisse saluer, dans le noble cœur de Gerbet, cette touchante et constante préoccupation des intérêts du clergé inférieur.

' Saistk-Brcve, Causeries du lundi, t. VI. p. 322 et 323.

La situation du clergé français, nous l'avons dit ailleurs ', est aujourd'hui encore exceptionnelle. Comme au sortir de la Terreur, quand il s'agit de reconstituer et de courir au plus pressé, les prêtres vivent, sur bien des points, en dehors du droit commun , fixé par les règles générales de l'Église.

Gerbet souffrait de cette situation, qui réclame, du côté des prêtres, un esprit d'abnégation poussé parfois jusqu'à l'héroïsme, et, du côté des évêques, une initiative dont plus d'un gémit, souvent assez haut pour que la fin de cet état de choses — disons-le, anormal, — puisse être prophétisée prochaine.

La collation des bénéfices, l'inamovibilité des charges d'âmes, les jugements ecclésiastiques, et bien d'autres questions auxquelles on ne touche pas sans trembler, préoccupèrent Gerbel. Elles lui dictèrent une série de Poslulata et lui inspirèrent la rédaction de décrets conciliaires que Pie IX accueillit avec une paternelle satisfaction.

A la reprise du concile du Vatican, ces questions se posèrent à l'Église catholique, réunie sous la présidence du Père commun des fidèles. Les prémices dus à l'abbé Gerbet seront alors un jalon lumineux, et l'Église de France recouvrera sa splendeur, en retrouvant ce qui assure l'action et protège l'activité de ses prêtres : le retour aux saintes règles du Droit.

Salinis revint de Rome, porteur de l'approbation des décrets du Concile d'Amiens, dont les grands théologiens romains avaient tout loué, même " la latinité qui en est

' Lamennais, diap. m, v, etc.

A L'ÉVÉCHÉ D'AMIENS. 115

excellente ". Ce compliment allait droit au rédacteur, M. l'abbé Gerbet.

En outre, le pieux prélat rapportait un autre trésor : le corps d'une sainte martyre, découverte dans les catacombes, et dont l'inscription du tombeau attestait qu'elle était née à Amiens.

(i En entrant dans les rues de la ville moderne, en tra- « versant ses rues, cette Amiénoise de la ville antique, «cette Romaine des catacombes, transportera tout d'un u coup leurs pensées au berceau de leur foi, et leur don- « nera, en plein dix-neuvième siècle, comme une vision « des anciens jours... Elle est devenue leur protectrice, « depuis le jour où elle a uni le berceau de notre Église " naissante au tombeau de saint Pierre par la communion " du sang '. "

Après l'exhortation et l'histoire, le chant.

Salut, ange de paix, salut, sœur inconnue

Qui nous reviens!

Salut, étoile antique et si longtemps perdue

Pour Amiens !

Vivante, tu lui fis, timide et consternée,

Un long adieu; Morte, tu le revis, joyeuse et couronnée

Des mains de Dieu!

' Gerbet, Livre de sainte Theudosie, p. 116.

La belle âme de Gerbet se complaît à fêler le retour de sainte Theudosie, et le livre qu'il lui a consacré, en avivant la piété des Amiénois envers leur sainte compatriote, a fixé le souvenir des fêtes magnifiques qui marquèrent le retour de la martyre dans sa ville natale.

On l'a dit avec beaucoup de finesse et de raison : « L'abbé Gerbet était un de ces prêtres qui semblent nés pour l'épiscopat. Aux grandes qualités, aux grandes vertus du prêtre, il joignait les dons que le monde apprécie; mais, aux yeux de certaines gens, qui décident trop souvent des affaires, sa supériorité même était un écueil. — Ce n'est pas, disait-on, un esprit pratique, il serait mauvais administrateur : comme si, pour être administrateur et pratique, la première condition n'était pas la supériorité d'intelligence. 13ref, on lui reprochait de n'avoir pas les grands mérites d'un petit expéditeur et la petite science d'un grand chef de bureau. Et, en elTet, il ne les avait pas ; il n'était pas homme à se complaire dans les petits détails et à faire briller, sous la mitre, les hautes capacités d'un bon doyen; il avait une nature d'évêque, c'est-à-dire, suivant l'étymologie du mot, d'un homme qui voit de haut, qui puise dans l'habitude des grandes pensées la noble entente des affaires '. »

' FÈviti:, op. clt , !•• |iartie.

A L'ÉVÈCUÉ DAMIENS. 117

Et cependant, Mgr de Salinis formait des vœux ardents pour voir enfin sur le chandelier cette kiniiùre, trop longtemps voilée. Les Pères du Concile de Soissons l'avaient présenté an choix des gouvernements, ils renouvelèrent leur demande à Amiens. Aux Cultes, l'un des ministres était son ancien élève, l'autre son compatriote et ami. Mais toutes les bonnes dispositions échouèrent longtemps devant celle fin de non-recevoir : M. Gerbet n'est pas administrateur! — Les apôtres auraient bien souri, s'ils avaient entendu énoncer ce motif d'exclusion '.

Bonnetty l'écrivait à Mgr de Salinis : " M. de Crouseilhes est arrêté par l'éternelle fin de non-recevoir de la prétendue incapacilc administrative de M. Gerbet^. »

Un des meilleurs prédicateurs des Retraites pastorales en ce temps ^ amené à traiter celle question délicate, des obligations de l'ecclésiastique comme administrateur, faisait naître un sourire sur les lèvres de ses graves auditeurs quand il disait :

« Généralement, on dit de tout homme en fonction, de qui il n'y a rien à dire : Il est administrateur. Ce titre semble l'apanage convenu de ceux qui n'en méritent pas d'autre. Combien d'incapacités ont fait leur chemin sur cette recommandation et trôné sous une telle enseigne! Il y a plus, les hommes qui se croient un pareil talent le refusent volontiers à ceux qui les dépassent, et ils trouvent aisément des complices de leur injustice dans ces passions de la foule : « On n'accorde pas volontiers deux mérites « à la même personne, et il est rare qu'on ne lui relire

' LADoii., op. et toc. cit., p. 32(j.

' Lettre du 2(1 juillet 1S5I.

' Le Pire Causselte, vicaire géuéral de Toulouse.

« pas d'une main ce qu'on lui a donné de l'autre. Qu'un " homme ail de l'esprit, c'est assez pour qu'un lui refuse « le jugement. C'est ainsi que la jalousie se console, que « la médiocrité se revanche* »... et que les administrateurs sont vengés^. »

Hélas! on n'en a vu que trop, de ces prétendus génies d'administration, pour qui l'idéal du gouvernement consiste à se mirer complaisamment dans une série de registres, où le Doit et l'Avoir sont majestueusement étalés à l'encre noire et à l'encre rouge. La netteté des écritures, les lignes bien droites et tirées avec une rare correction, tout cela, c'est très-bien, mais, de bonne foi, est-ce tout, quand ce n'est pas un trompe-l'œil?

Gerbet ne sera jamais ce comptable que l'on nous vante. Il sera évêque avant tout, et, parce qu'il sera évêque, parce qu'il aimera son église, il saura travailler pour le diocèse que vous lui confierez, sans négliger l'administration. Bien plus, il sera la gloire du siège sur lequel vous le ferez s'asseoir, et, le nom de son église se confondant avec le sien, partout, dans l'Église universelle où son beau talent fera rayonner son action vraiment épiscopale, on dira, parlant de lui : le grand Évèque de Perpignan!

Mais la négociation fut longue. Elle dura plusieurs années, et, au moment où nous en sommes, elle sembla définitivement avortée.

' Pensées morales et littéraires.

- Manrèze du Prêtre, t. II, p. 368.

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Pendant qu'on travaillait à le faire évèque, les amis du dehors visaient à le faire académicien.

Un des amis d'autrefois, dont l'amitié avait survécu à bien des vicissitudes, et dont sans doute plus d'un puritain reprochait à Gerbet la faveur constante, Sainte-Beuve prit chaleureusemeut en main la direction de cette campagne.

Le 15 août 1852, le Constitutionnel publiait sous ce titre : L'abbé Gerbet, un vrai manifeste académique, signé d'un nom qui faisait autorité dans le monde de lettres.

L'article débutait ainsi :

" Voici un sujet que je m'étais proposé depuis longtemps 0 pour un jour de fête , pour une Fête-Dieu , ou pour la (( fête de Marie; car il y entre de la sainteté, de l'onction, « de la grâce mêlée à la science, et un pieux sourire. Com- « ment, diront quelques-uns de mes lecteurs habituels, « comment le nom de l'abbé Gerbet siguifie-t-il tout cela? « Je voudrais lâcher de le leur expliquer, leur donner idée « d'un des hommes les plus savants, les plus distingués et « les plus vraiment aimables que puisse citer l'Église de « France, et l'un de nos meilleurs écrivains, et, sans m'em- « barquer dans une situation difficile ou controversée , « mettre doucement en lumière la personne même et le « talent '. »

' Causeries du lundi, t. \I, p. 308.

Suît une appréciation qui comptera parmi les chefsd'œuvre de l'éminent critique.

Il la concluait, en écrivant :

« L'abbé Gerbet, à ces mérites élevés que je n'ai pu « que faire entrevoir, mêle une douce gaieté, un agrément « naturel et fleuri, qui rappelle, jusque dans les jeux de « vacances, l'enjouement des Rapin, des Bougeant et des « Bouhours. On a beaucoup disputé, tous ces temps der- " niers, sur la question des études et sur le degré de lilté- (1 rature autorisé par le clergé; on a mis en avant bien des « noms empressés et bruyants : j'ai voulu rappeler un « nom aussi distingué que modeste*. »

Puis, démasquant ses batteries, l'académicien terminait par cette déclaration :

<i II y a longtemps que je me suis dit : Si l'on avait à « nommer un ecclésiastique à l'Académie française, comme « je sais bien d'avance quel serait mon choix! Et il y a (( plus : je suis bien sur que la philosophie dans la perte sonne de M. Cousin, la religion par l'organe de M. de Mona talembert, la poésie par la bouche de M. de Lamartine, « ne me démentiraient pas -. "

Au grand scandale des pharisiens, la candidature de l'abbé Gerbet à l'Académie se trouva ainsi introduite.

Nous ne referons pas l'histoire des négociations auxquelles elle donna lieu. Qu'il suflise de dire qu'au moment où elle allait aboutir, tout fut subitement rompu, et ajoutons que le candidat, qui se laissait pousser sans la moindre envie de forcer les portes, s'en consola facilement.

Mais, par une intervention de la Providence qui se joue

' Causeries du lundi, p. 323.

* Ibid., p. 324.

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des calculs humains, au moment même où la candidature académique échouait, l'autre réussissait inopinément, par l'intervention personnelle et inattendue du Chef de l'État.

Le 16 avril 185/(, Pie IX, heureux d'un choix qui répondait à ses plus ardents souhaits, faisait parvenir à Amiens la nouvelle de la préconisation de M. l'abbé Gerbetau siège épiscopal de Perpignan.

C'était le saint jour de Pâques.

A l'allégresse publique répondait, dans le cœur aimant du nouveau prélat, ime douleur : celle de quitter ses chères œuvres d'Amiens, celle surtout de se séparer d'un ami, <i un ami de trente ans, disait-il, grand espace dans Il la durée des amitiés humaine^! » Il ajoutait, avec une tendre et affectueuse insistance : « Pendant ces années « sujettes à tant de vicissitudes, nos vies ont été entrela- « cées de tant de manières, qu'en le quittant nous ressen- « tons dans une seule séparation plusieurs déchirements « et une multiplicité d'adieux dans un seul '. »

Mais la belle âme de Gerbet savait que tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu - et la sainte Église.

Du sacrifice, il sut faire un échelon vers le ciel, et c'est dans les termes les plus touchants qu'il le dit :

« Lorsque Dieu conduit là oi!i il prépare de grandes con- (tsolations, il place presque toujours des privations à «l'entrée de la carrière, il y fait fleurir quelques souf- (( frances. Ces épreuves ressemblent à une croix qu'un « voyageur rencontre sur son chemin, au moment où il se « met en route : elles sont à la fois tristes et rassurantes. « Sans elles, la mission d'un évêque serait privée d'un trait

' Mandement de prise de possession de révôché de Perpignan. - Sai.nt Pacl, Épilre aux Romains, vin, 28.

(( qui doit en marquer le début; il lui manquerait un des « présages ordinaires des faveurs divines, elle pourrait s'a- « larmer de se trouver d'abord trop heureuse. Nous avons « donc à remercier Dieu d'avoir permis que nous eussions « des peines à lui offrir, en allant nous offrir à vous, et « que, dès notre premier pas pour nous rendre à cet appel, « il y eût du sacrifice dans notre obéissance '. »

1 Mandement de prise de possession.

GERBET EVÈQUE.

Sommaire. — L'administrateur modèle d'après saint Ambroise. — Mandement d'installation. — Le choléra à Perpignan. — Vis-à-vis de ses prêtres. — Récit de l'abbé Casamajor. — L'Évêque. — Directeur de religieuses. — Le désir d'une chape noire. — L'artiste. — Il ambitionne peu la gloire des lettres humaines. — Les intérêts généraux de la chrétienté. — L'instruction pastorale sur diverses erreurs du temps présent. — La colère aimante et la haine parfaite. — Résidence. — Auprès de Salinis mourant. — Pressentiments de fin prochaine. — Un coup de foudre. — Le rayon lumineux. — La tombe de Gerbet.

Un grand Évêqiie des grands siècles ecclésiastiques a défini l'administrateur modèle. Il doit réunir quatre qualités : « La modération dans les négociations, l'ordre dans (( les dispositions, le choi.x du temps, la mesure dans les (i paroles ' . »

Si je faisais un panégyrique classique de l'épiscopat de Gerbet, il me serait aisé d'y retrouver les conditions exi-

'n Moderatio in negotiis, ordo rerum, opportunitas lemporis, niensura verborum. » i^Ambr., De o/fic.)

gées par saint Ambroise, qui, certes, s'entendait en admînislralion épiscopale et civile.

Cette démonstration ressortira suffisamment des faits : inulile d'y insister par un développement quelconque, car, à la fin de ce chapitre, une conclusion s'i.nposera à tout appréciateur de bonne foi; celle-ci :

« Durant les dix années de son épiscopat, Mgr Gerbet « se montra le pasteur le plus dévoué à ses ouailles, le (( plus préoccupé de tous les besoins de son diocèse '. »

Son mandement d'installation traçait un programme dont il n'a pas dévié.

« Nous avons promis, du fond du cœur, disait-il, et la « face contre terre, de garder sans tache l'Église que Dieu « nous a choisie, de dédaigner tous les intérêts mondains « pour concentrer tous nos soins sur elle, d'avoir une ten- « (Ire compassion pour tous ses membres souffrants, de (( l'aimer d'un amour si vrai que nous sachions, s'il le falc( lait quelquefois, nous résigner à être sévère, mais alors « de faire en sorte que la bonté soit la seconde moitié de «la justice; de l'entourer, en un mot, de tant de soUici- « tude que nous puissions espérer de ne jamais lui donner (( un sujet de plainte, et de ne pas troubler, par notre «faute, le sérénité des jours que nous passerons ensemble (( sur la terre... Nous ne sommes devenu la tête de ce dio- (( cèse que pour en être aussi le cœur. . . »

Nobles paroles, qui furent la règle d'une vie épiscopale irréprochable.

Gerbet était une belle intelligence, c'était par-dessus tout un grand cœur, et un cœur qui, ayant souffert beau-

' Fri?d. GoDEpnoY, les Prosaleurs au dix-ncuiièine siècle, t. I", p. 408.

coup, pouvait redire la parole de Paul : « Vous n'avez pas un pontife qui ne puisse pas compatir à vos infirmités; le nôtre a passé par toutes les épreuves '. »

A peine sacré, Dieu lui fournit l'occasion d'en donner un éclatant témoignage.

Le nouvel évêque, dont la santé était ébranlée, se disposait, avant de commencer ses fonctions pastorales, à aller chercher aux Eaux-Bonnes les forces qui lui étaient nécessaires, lorsqu'il apprit, par un journal, que le choléra s'était déclaré dans le Midi. Craignant que l'épidémie n'atteignît son diocèse, il voulut partir sans retard : ce voyage précipité, accompli pendant des chaleurs excessives, acheva de l'épuiser. Le mal se déclara avec des symptômes alarmants, et ceux qui l'entouraient conçurent de vives inquiétudes; des soins énergiques en triomphèrent, et le généreux pasteur put, le 23 juillet 1864, faire son entrée solennelle à Perpignan , au milieu des acclamations d'un peuple reconnaissant, accouru de tous les points du diocèse.

Un mois à peine s'était écoulé, quand le choléra éclata dans le département, et y fit d'elTroyables ravages. Le bon pasteur proportionna les secours à l'intensité du fléau : par sa présence, ses paroles, ses aumônes, il relevait les courages abattus, adoucissait d'amères douleurs et faib^ait bénir sa charité ^

' Saint Pavl, Épitre aux Hébreux, iv, 1 5.

- Moniteur, inWcXe. nécrologique sur Mgr Gerbet.

Après l'épidéniie, il commença à administrer.

« Mais c'est ici que vous devriez parler à ma place , vous qui l'avez admiré, se faisant tout à tous, petit avec les petits, infirme avec les infirmes, ne voulant rien savoir parmi vous, sinon Jésus, et Jésus crucifié. Sa vie humble et retirée s'écoulait modestement ici. Le père aimait ses enfants, et les enfants vénéraient leur père. Voilà presque son épiscopat tout entier '. »

Cette bonté, qui s'épanchait sur tous, avait cependant pour objet privilégié ses prêtres. « Qui de vous, écrivaient ses anciens vicaires généraux au clergé de Perpignan, qui de vous s'est entretenu avec lui, et ne s'en est retourné éclairé, touché, consolé? Mais c'est surtout dans ces retraites pastorales, dans ces réunions de frères sous le regard d'un père, qu'il aimait à vous parler souvent, longuement, et jusqu'à épuisement de ses forces... Et, malgré la fatigue, conmie il aimait encore à entretenir chacun de vous en particulier, n'ayant qu'une crainte : c'est que quelqu'un peut-être, pendant ces journées qui s'écoulaient trop vite, ne pût parvenir à lui parler -. »

Aussi eut-il soin de réunir son clergé en synode , et il voulut que toutes les règles de l'Église y fussent scrupuleusement observées, afin de pouvoir entrer en communica-

' Mgr DE L\ lÎDiiLLEuiK, Éloge /uitcbie de Mgr Gerbet. ^Mandement des vicaires capitulaires à l'occasion de la mort de Mgr Gerbet.

GERBET EVEOUE. 127

tion avec ses prêlres, connaître, écouler leurs désirs et les faire vivre de sa vie.

Suivant ses bien-aimés coopérateurs dans leurs pauvres paroisses, il aimait à s'asseoir familièrement à leur foyer, comme un père, mieux encore peut-être, comme un frère, revêtu de la plénitude de ce sacerdoce qu'il respectait en eux.

Avait-il à leur demander un acte d'obéissance, un sacrifice utile à l'Eglise et pénible à la nature, il y mettait une bonté qui remuait les âmes sacerdotales et les rendait capables d'héroïsme.

Je n'en citerai ^u'un trait.

Un de ses prêtres, qui l'avait accompagné à Rome en 1863, dut rentrer en France avant l'évêque. 11 alla prendre congé de cette aimable Grandeur, « non, dil-il luimême, non sans quelque tristesse ^k

(( Je dirai un mut de cet adieu, continue-t-il, parce qu'il servira à montrer les attentions vraiment délicates que Mgr Gerbet ne dédaignait pas d'apporter dans ses relations avec le moindre de ses prêtres. Il me prit affectueusement les deux mains sans rien dire. Il imprima à mes mains une forte pression que je ne compris pas d'abord. Je devinai, au bout d'un instant, qu'il me voulait à genoux devant lui. Je m'agenouillai aussitôt. Il me dit alors, en tenant toujours mes deux mains dans les siennes : « Me pro- « mettez-vous d'aimer vos paroissiens de Molity comme « vous avez aimé vos paroissiens de Ganaveilles? » Je ne répondis rien. Il m'annonçait ainsi mon changement de paroisse, mais l'engagement qu'il me demandait était au-dessus de mes forces. Il répéta mot pour mot la même question : « Me promettez-vous?... » Après un moment de silence, je levai la tête et lui répondis : « Oui, Monsei-

« gneiir, je vous le promels. » Il me releva, m'embrassa, et il me dit entre autres choses : « Je savais que vous ne « me refuseriez pas; je m'y allendais bien... » Aucun sacrifice ne pèse quand l'évêque, au lieu de l'imposer de par son autorité, le demande avec cette grâce qui est une des meilleures formes de la charité chez les hommes investis du droit de commander aux autres. On voit toujours sous la rosée d'affection que répand le cœur du chef, et surtout le cœur de l'évêque, les dévouements fleurir bien vile dans l'âme des subordonnés'. »

Sans cesse occupé de son clergé, l'évêque de Perpignan témoignait le plus tendre intérêt à ses séminaires et ne négligeait rien pour élever l'enseignement et former une génération de prêtres vertueux et éclairés. Dans ses tournées pastorales, le prélat se transformait en simple missionnaire, se livrant à la prédication, passant au confessionnal une partie considérable de la journée, et accueillant avec bonté tous ceux qui s'adressaient à lui.

Les pauvres et les malades avaient une large part dans sa sollicitude, et il s'attachait à multiplier les établissements oij ils reçoivent des secours -.

Une de ses joies, sa plus grande joie peut-être, était de penser que la prière ne cessait jamais dans son diocèse. Que de fois on l'entendit dire, en se promenant, le soir,

' L'abbé CAS\M\Jon, Séjour de Mgr Gerbet à Rome en 1863. - Moniteur, ar[. cit.

sur la terrasse de l'Évêché : « Quel bonheur! Jour et nuit, des diverses parties de mon diocèse, la prière monte vers le ciel! » Et quand il parlait ainsi, son noble et doux visage rayonnait.

Pour encourager les saintes âmes à qui l'Église confie ce sublime ministère de la prière, il ne dédaignait pas, comme autrefois Bossuet pour la Sœur Cornuau, de diriger leur conscience et de se faire leur confesseur attitré. 11 disait à la supérieure des Sœurs garde-malades, qu'il avait établies à Perpignan : « Est-ce que ces enfants n'ont pas « peur de s'adresser h un évêque? Je ne suis pas plus qu'un (( autre. Dites-leur de ne rien craindre. » Sur ce, ajoute la supérieure, je le vis prendre un surplis à l'usage de M. l'aumônier, et se diriger vers le confessionnal. »

Un jour, une autre supérieure, celle du Bon-Pasteur, lui expose que la sacristie manque de ressources pour se procurer les ornements les plus indispensables; il n'y a pas de chape noire, et pas d'argent pour s'en procurer.

— Adressez-vous de ma part, dit le bon Évêque, aux Dames du Sacré-Cœur, qui, avec le concours des dames de la ville, Enfants de Marie, confectionnent des ornements pour les églises pauvres... Mais non, ajoula-t-il après une pause, non, c'est à moi à faire la demande. Je vous l'enverrai demain.

Elle arriva en effet le lendemain, et la voici :

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