HOMMAGE DE MONSEIGNEUR RAMADIÉ
chappe à son talent; il parle en même temps à la raison et à la foi , au cœur et à l'imagnalion. Qui de nos jours a célébré comme lui le mystère eucharistique? Qui recueillit avec plus d'intelligence et d'amour les religieux échos des catacombes? Qui peignit avec de plus vives couleurs les gloires de Rome et du Vatican? Qui pénétra plus avant dans les abîmes de la sagesse et de la science infinies ' ?
« Son caractère sincèrement catholique était à la hauteur de son talent. Vous connaissez cette honorable histoire. Un jour, disciple et ami d'un nouvel Origèue, il fut trop fidèle à son maître; mais bientôt, comme Denys d'Alexandrie-, mettant au-dessus des intérêts de l'école et des droits d'une intime amitié les intérêts de la vérité et les droits de l'Église, pour rester fidèle à la foi, il passa sur son propre cœur; suivant encore les traces du saint patriarche d'Alexandrie, il réfuta par de savantes pages le philosophe égaré, et pleura sa chute.
« En vérité, nous ignorons quelle gloire pourrait manquer à l'auréole de notre prédécesseur : il fut apôtre, apologiste, confesseur; maintenant le voilà martyr! Martyr de la pensée, martyr de la foi, martyr du zèle pour la cause de Dieu, martyr de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il est mort en la proclamant, et pour la mieux défendre : Tues Christus, Filius Deivivi^.
« Le parfum de l'encens et le parfum des fleurs ont embaumé sa tombe : une vieille amitié y a déposé deux couronnes d'éloquents accents*; mais rien ne l'a embellie
' Ép. aux Rom., n, 33.
^EusÈBE, Hist. ecclés.ft. XII, c. xxviii.
^ M\TTH.,XVI.
* Mgr de Carcassonne et Mgr de Tulle.
aillant que vos larmes; nous l'avons tous pleuré, ce digne et saint Pontife : son honneur ne saurait être mieux établi que par le deuil qu'en porte l'Église.
« Au douzième siècle , pour éterniser la mémoire de l'un de ses plus grands évoques ', l'église d'Elne lit graver sur son mausolée ce magnifique éloge :
« 11 fut riionneur delà ville et du monde, et maintenant « il en est la douleur; tout le peuple le pleure, et l'univers « entier compatit à ses pleurs ^ »
« Nous ignorons si l'amitié qui inspira cette épitaphe ne se fit pas trop complaisante, ou si elle nous révèle ainsi des gloires incontestables; mais ce que nous savons bien, c'est que nous voudrions l'inscrire sur la tombe de l'illustrissime et révérendissime Mgr Olympe-Philippe Gerbet. »
' Guillaume de Jorda.
' » Urbls et orbis honor, sed mine dolor urbis et orbis pro quo tota flet urbs cui lotus condolet orbis... »
SoMMAinE. — Derniers accents d'un mourant. — La grande cause de l'École Menaisienne. — Les origines et les armes de la famille de Salinis. — Naissance d'Antoine. — Une mère. — Les férules du magister d'Oloron. — Un type de curé de campagne. — Le dialecte natal.
— Es (rancis aco? — Le collège d'Aire, — Élégie sur la mort d'un moineau, — Chansons patriotiques. — Les premières fleurs du cœur.
— Les souvenirs d'un archevêque, — Le père et le fils à Saint-Sulpice. — Refus d'un canonicat à Quimper. — Ce qu'était Saint-Sulpice à cette époque. — Les premiers transfuges du dix-neuvième siècle au séminaire. — Le nouveau Fénelon. — Les catéchismes de Saint- Sulpice, — L'abbé de Lamennais chez M. Teysseyrre, — Il fait la connaissance d'Antoine de Salinis. — Humble aveu de M. de Frayssinous.
— Le manuscrit du sfcond volume de l'Essai à Saint-Sulpice. — Mémoire prodigieuse de l'abbé do Salinis. — Il collabore à la Défense de l'Essai. — Une thèse en Sorbonne. — Gerbet, de Scorbiac et le duc do Rohan. — Les amitiés de séminaire. — Grande liberté. — Apprentissage à l'apostolat des salons. — La première mesôe.
« Si j'ai fait quelque bien dans ma vie, c'est en contri- (( huant à dissiper des préjugés qui tenaient beaucoup « d'esprits éloignés de Rome. Quand nous avons commencé «avec l'abbé Gerbet, nous étions presque seuls; main- (( tenant il n'y a pas un catholique intelligent qui ne com- « prenne que la pierre sur laquelle le Sauveur a posé son
148 SALIMS.
« Église est la pierre angulaire de tout l'édiOce de ce « inonde'. »
L'homme qui parlait ainsi allait mourir. Il fit encore un iîorl suprême, et, dominant, à force de volonté et de foi, les dernières victoires de la maladie, il .'ijoula :
(( Dites bien à tous ceux pour lesquels ma parole pource rait être de quelque autorité que, dans ma conviction (( intime, la grande dévotion de ces temps-ci est la dévotion « envers le Pape. Nous pouvons prévoir des persécutions , « ce n'est que par l'union avec le Souverain Pontife que « nous y échapperons^. »
Ce mourant porte un nom considérable dans l'histoire de l'École Menaisienne. En proclamant, à l'heure suprême, la pensée de sa vie entière, il a proclamé le plus grand des triomphes remportés par l'École dont il fut l'un des principaux initiateurs. Comme chef de l'École .Menaisienne, et pour les mêmes motifs, il fut en butte aux persécutions. Mais, comme le maître aussi, il s'était dit de bonne heure : « Il est beau de supporter la contradiction pour une telle (( cause ^ ! »
C'est de ce grand disciple de Lamennais que j'ai dessein d'écrire, et, en le rapprochant de son ami, l'abbé Gerbet, je ne fais qu'imiter l'exemple qu'il nous donna sur son lit de mort, quand il prononça les paroles que j'ai citées en commençant.
' Canéto, nernièie maladie de Mgr de Sulinis, \k i5.
-Ibld., p. 16.
' Lettre de Lamennais à Josejih de Maistre, 6 février 1820.
Il apparlenait à une famille noble el fort ancienne, qui mêla ses origines aux légendes du pays natal . Le Béarn vante ses eaux salutaires, et ceux de Salies, en particulier, racontent que leurs ancêtres trouvèrent un jour, au pied d'un hêtre, un ours ou un sanglier blessé à la chasse, qui creusait la terre avec ses pattes et jetait sur sa blessure quelque chose qu'on reconnut être du sel. Or, la famille dont je parle porte, dans ses armes, un ours, montant sur un hêtre, sur lequel il jette du sel avec sa patte, avec ce cri en légende : « Sic sale vivisco, c'est ainsi que le sel me donne la vie. » L'histoire du Béarn, oij cette famille occupe une grande place depuis le onzième siècle, la désigne indistinctement sous le nom de Salies ou de Salinis, qui est demeuré son nom définitif.
Le 11 août 1798, à Morlaas, ancienne capitale du Béarn, la famille de Salinis se réjouissait de la naissance d'un enfant, qu'elle nomma Antoine et qui devait faire revivre, au dix-neuvième siècle, les antiques illustrations d'une race oij l'Église vint souvent, dans le cours des âges, chercher ses ministres et ses pontifes.
Mais le berceau d'Antoine de Salinis fut bientôt voilé d'un crêpe noir : aux tendres caresses qu'elle prodiguait au nouveau-né, sa mère mêla les larmes du veuvage. Dieu
' Nobiliaire universel de France (Note sur la famille de Salinis).
voulait, comme pour Lacordaire, confier la formation de ce cœur d'enfant à l'unique influence d'un cœur de femme, forte et douce, comme le furent madame Lacordaire et madame de Salinis.
u Une mère est pour tout homme un ange gardien, dont on a besoin à tous les âges, dans toutes les positions de la vie. Quand l'esprit est brisé par le travail et !e cœur aigri par l'injustice des hommes, on aime à retrouver dans son intérieur les épanchements et les joies si douces du foyer domestique. Nul bonheur, dans la plus éclatante des destinées, ne peut remplacer celui-là. Si l'homme du monde le trouve dans les joies, les sollicitudes mêmes de la famille, le prêtre ne saurait le rencontrer qu'auprès d'une mère '. »
Madame de Salinis demanda à des maîtres de l'aider dans sa mission. Le premier ne répondit guère à cette confiance. Pour mieux graver ses leçons dans l'esprit, le vieux magister d'Oloron croyait nécessaire de les imprimer d'abord sur les doigts. La méthode, pour être connue dans l'antiquité la plus reculée , n'en est pas plus infaillible.
« Je sortis de cette école, disait plus tard Mgr de Salinis, aussi savant que j'y étais entré ^. »
11 fallut le soustraire aux férules peu instructives d'Oloron , pour le confier aux bons soins du curé de Momuy , l'abbé Lacoste, dont la figure grave et bonne resta dans la mémoire de son élève comme le type aimé du curé de campagne, tel qu'il se plaisait à le décrire aux jeunes prêtres à qui plus tard l'Église le chargea de confier cette mission.
Le Béarn , comme notre Provence , aime ses traditions ,
' Card. DoxNET, Oraisoti funèbre de Mgr de Salinis, p. 3. -Lauoue, Vie de Mgr de Salinis, p. 2.
ses mœurs, ses vieux usages, sa langue surtout, cette langue nationale que les franciots ' traitent dédaigneusement de patois, mais où nous aimons à reconnaître l'écho de voix qui dorment maintenant dans la tombe et bercèrent notre enfance des sons harmonieux du dialecte natal. Antoine de Salinis, tout enfant, avait déjà trop d'esprit pour être un fraticiot, et, loin de rougir de sa langue béarnaise, il la pratiquait avec une assiduité constante, trop constante au gré de quelques-uns des siens.
— Si tu continues à parler patois, lui dit un jour une de ses tantes, espérant piquer son amour-propre, au collège, tu seras toujours le dernier dans tes classes, tu ne sauras pas dire un mot de français*.
— Tante, répondit aussitôt Antoine, je vous aime bien! èsfrancès aco^?
C'était en 1809. Antoine de Salinis avait onze ans. Dieu, qui avait déjà déposé dans la faiblesse de cet enfant le germe d'une grande destinée, eut soin de placer cette semence première dans un lieu où elle se conserverait en attendant qu'elle pût éclore. Ce fut le modeste collège
'En Provence, on donne par ironie ce nom aux indigènes qui affectent de ne jamais se servir de la langue provençale et feignent de ne pas l'entendre.
- Dlply, Notice biographique sur Mgr de Salinis, p. ?..
^ Est-ce français, cela?
d'Aire qui eut cette gloire. Là fut le double berceau de son intelligence, qui s'annonça par de brillantes éludes, et de sa vocation ecclésiastique, à peu près contemporaine de sa première communion. Aussi conserva-t-ii toujours un doux et reconnaissant souvenir de cette maison qui lui avait fait tant de bien. Ses amis savent avec quels sentiments il aimait à parler du vénérable prêtre' qui avait été pour lui un second père, de ses professeurs, de ses camarades. Jamais les lieux qui ont été les témoins de ses plus glorieux succès ne lui ont fait oublier ces rives de l'Adour, oi!i sa piété, son cœur, son génie, avaient commencé à s'épanouir *.
Les maîtres d'alors, très-forts en latin, à peine initiés aux éléments du grec, ne pouvaient varier beaucoup leurs leçons. Mais ils avaient pour eux l'ordre, la méthode, l'exactitude. Ils parlaient le latin aussi bien que le français. A ce latin si bien parlé et si bien appris, on mêlait à peine un peu d'histoire, de géographie et de mathématiques. Le Traité des Tropes de Diunarsais, la Rhétorique de Girard, la Mijthologic de Blanchard, le Traité des Etudes de Rollin, complétaient l'éducation '. Du moins, tout cela avait l'avantage de laisser beaucoup de temps pour la formation littéraire des élèves.
Le jeune de Salinis s'éprit, dès lors, de cet amour pour les lettres latines et françaises qui l'a distingué dans l'épiscopat contemporain, et en fit, au sein de l'École Menaisienne, le digne émule de Gerbet, comme il l'avait été, à
' L'abbé Lnlanne, ecclésiastique du plus grand mérite, restaurateur du coUéf^e d'Aire, dont il fut ràiix' pendant trente ans. - GtRBiT, Oraison funèbre de Mgr de Salinis, p. 3. ^ iMgr BtssoN, Vie du cardinal Mathieu, t. 1", p. 16.
Aire, dans la jeunesse de Gascogne et du Biarii, qui s'élevait sous la direction de l'abbé Lalanne.
Un jour, son moineau mourut : quel est l'enfant dont le moineau n'est pas mort? Et cette circonstance, si ordinaire dans la vie d'un écolier, devint pour lui le sujet d'une délicieuse élégie, comparable, pour la délicatesse du sentiment et le bonheur de l'expression, à la petite pièce du facile auteur du Moineau de Lesbie. Et certes, le jeune collégien ignorait, à cette époque, même l'existence de l'élégie de Catulle '.
Il était en rliélorique, lorsque, sous ses yeux, se livra le dernier combat contre les armées coalisées qui détermina le maréchal Soult à se replier d'Aire sur Toulouse, forcé à la retraite par Wellington. Le rhétoricien s'abandonna à la verve d'une âme poétique : ses chansons, empreintes d'un ardent patriotisme, furent jugées dignes de l'impression, et, le soir, les étudiants de Toulouse s'en allaient par les rues de la capitale du Languedoc, chantant à tue-tête les improvisations de Salinis, dont la petite renommée franchissait ainsi déjà les limites du pays natal.
Mais lui, modeste et bon, ne songeait point à tirer vanité de ses petits succès de rhétorique. Il aimait ses condisciples, et, malgré ses succès, il en était aimé. Il cultivait avec soin ces amitiés de collège, « premières Heurs du cœur que le temps ne flétrit pas - », et se liait de préférence avec les élèves dont les sentiments chrétiens et honnêtes répondaient aux siens. L'une des clauses du contrat d'amitié qu'il
' Dlplï, oj). cit., p. 4.
' SvLiMs, Mandement de prise de possession de Varchevtché dWtich, p. 10.
passait avec eux était qu'ils ne se feraient jamais de compliment '.
Cet esprit facile, qui chantait la mort d'un moineau comme il devait plus tarJ élucider les questions les plus hautes de philosophie religieuse et sociale, pénétrait avec la même aisance toutes les difficultés, les plus ardues pour un enfant, des sciences mathématiques. Aussi le vénérable directeur du collège d'Aire n'hésita-t-il pas à le nommer conférencier de mathématiques, à un âge où la plupart des jeunes gens, même le plus heureusement doués, ont peine à savoir pour eux-mêmes ce que des maîtres habiles ont pris soin de leur enseigner *.
Dans les dernières années de sa vie, devenu archevêque, il lui arriva un jour de visiter, comme métropolitain, ce collège où son cœur retrouvait tant de chers souvenirs. Il se complut à les évoquer, dans le discours qu'il aJressa aux élèves. La douce et grave image de l'abbé Lalanne se représenta devant lui, et là, assis à cette même place où il avait si souvent vu s'asseoir son ancien supérieur, il répéta, avec cette lidélilé merveilleuse qui caractérisait son étonnante mémoire, les enseignements du vénéré défunt.
« Instruit à l'école des révolutions, dit-il, l'abbé Lalanne avait su s'élever au-dessus de préjugés dont la Constilulion civile du clergé avait montré les périls : il était simplement et franchement catholique romain, et il ne cessait de nous recommander, à nous, ses élèves, de suivre, dans les temps difûciles que nous aurions à traverser, la route tracée par le vicaire de Jésus-Christ. »
' Dui'L'ï, loc. cit.
-LxDouE, Vie de Mgr de Salinis, p. 8.
— Mes enfants, répétait-il, restez toujours dans la barque de Pierre. Vous serez sûrs de ne pas faire naufrage'.
Voilà les enseignements qui, à une époque où le clergé français était encore si fortement dominé par l'esprit de particularisme, frappaient providentiellement les oreilles de l'enfant, à qui le Nonce apostolique dira un jour, voulant le déterminer à quitter Amiens pour devenir archevêque d'Auch :
— Monseigneur, acceptez; vous donnerez le dernier coup au gallicanisme \
Le père du futur archevêque, M. Jacques de Salinis, était, à douze ans, chanoine de Lescar. Un événement de famJlle l'ayant déterminé à quitter le séminaire de Saint- Sulpice, où il avait déjà commencé ses études théologiques, il renonça à la carrière ecclésiastique, résigna son canonicat en faveur d'un de ses parents, M. Dombidau de Crouzeilhes, mort évêque de Quimper, et se maria en 1795 ^
A vingt ans de là, en 1815, Antoine de Salinis venait reprendre, au séminaire de Sainl-Sulpice, la place délaissée par son père, et aussitôt Mgr de Crouzeilhes le nommait, avec l'agrément du Roi et le consenlemenl du chapitre de Quimper, chanoine de sa cathédrale.
■ Salinis, Discours aux élèves du collège d'Aire en 1859. -Souvenirs d'un entretien de Mgr Chigi avec Mgr de Salinis. ^ Note sur la famille de Salinis (loc. cit.).
Le prélat avait eu la pensée délicate de rendre au fils ce que le père lui avait transmis. Le jeune séminariste alla consulter son directeur :
— Gardez- vous bien d'accepter, répondit l'abbé Teysseyrre. Ne soyez pas le premier à renouveler les abus de l'ancien régime. Ne donnez pas un scandale pareil.
Aussitôt, l'abbé de Salinis déclina l'offre de son cousin , ne voulant pas poser, en s'appuyant sur un vieil usage des Églises de France, un précédent dont il pouvait devenir si facile d'abuser'.
C'était, a dit Mgr Bessoa^ une des plus belles époques de l'histoire de Suint-Sulpice. Tout renaissait dans la France, délivrée à la fois de l'Empire et de l'étranger. L'éloquence, la poésie, la critique, l'histoire, la philosophie, les sciences et les arts, avaient pris un nouvel essor. Nos grands séminaires, affranchis enfin de la conscription, se repeuplaient à vue d'œil, et les vocations extraordinaires n'y étaient pas rares. Le séminaire de Saint-Suipice semblait fait pour les recueillir et les développer. Il s'ouvrait, comme de lui-même, aux jeunes gens qui avaient débuté dans le monde, et qui, au sortir de l'École de droit, n'avaient qu'un pas à faire pour échanger leur robe d'avocat contre la soutane. C'est là que les collègues de Ravignan visitaient le magistrat sorti la veille du parquet du procureur général de Paris, et qu'il leur donnait congé en leur disant, d'un geste superbe et d'une voix attendrie : « Eh bien! je vous ai plantés là! » C'est là que Lacordaire, cette autre épave du monde et de l'École de droit, venait chercher, pour sa grande âme, la lumière, le
' DuHUY, op. cit , p. 7.
-Mgr BicssoN, loc. cit., p. 4;) et suiv.
repos et la liberté. « Nous étions, dit riin d'eux, ex omni lingiia et tialione. Il y avait des Flamands, des iSormands, des Lyonnais; il y avait un Parisien, un Champenois, un Alsacien. Ce dernier venait des gardes du corps ; les autres, de l'École de droit, de l'École de médecine, des bureaux de quelque administration '. »
Antoine de Salinis fut un des premiers parmi ces transfuges du dix-neuvième siècle, dont le siècle n'était pas digne . Il entra à Saint-Sulpice avant Lacordaire et Ravignan , renonçant comme eux aux espérances d'un bel avenir dans le monde et leur traçant une voie que bien d'autres vont suivre.
Élèves et maîtres rivalisaient d'émulation pour préparer à l'Église de France un clergé digne des temps nouveaux. Les Garnier, les Hamon, les Caduc, lesBoyer, lesDuclaux, les Teyfseyrre, les Caron, les Carrière, la plupart à peine plus âgés que leurs disciples, infusaient un esprit jeune et vif au séminaire, où s'épanouissait comme un renouveau de travail, de (aient et de vertu.
Ces maîtres si habiles ne tardèrent pas à distinguer le nouveau venu.
— Jamais, disait l'un d'eux, je n'ai rencontré, chez aucun des jeunes gens confiés à mes soins, les qualités de l'esprit et du cœur réunies à un aussi haut degré que chez le jeune abbé de Salinis.
Et le nom de Fénelon, (( celte gloire du séminaire de <i Saint-Sulpice », venait comme naturellement sur les lèvres du savant et pieux directeur, pour trouver un nom auquel il put comparer son élève bien-aimé, pour la
' Vie de M. Mollevault, p. IGO.
richesse de l'inlelligence et le moelleux de la charité '. Ce fut sous la direction de ce maître qu'il commença l'apprentissage de cet apostolat catéchislique, où il excellait. Sa parole nette, sa direction sympathique, le sourire de son beau et jeune visage, toute cette distinction charmante, attiraient les enfants, et les fixaient autour de cette catéchèse lucide et aimable. Or, ces enfants s'appelaient Edmond de Cazalès, Gustave de Gérando, Victor Didron, Félix Dupanloup... « J'ignore, dira plus tard Gerbet, qui fut le témoin de ces premiers enthousiasmes excités par son ami, j'ignore si quelques-uns d'entre eux ont laissé s'affaiblir dans leur esprit les principes que les leçons du catéchisme y avaient déposés; mais je crois qu'aucun d'eux n'a oublié les attrayantes vertus du catéchiste-. ;>
Un jour, M. Teysseyrre, — c'était le nom du directeur de l'abbé de Salinis, — s'entretenait avec son pénitent de prédilection. On frappe à la porte, et un prêtre, d'humble apparence, se présente, priant le vénérable Sulpicien de l'entendre en confession. Pendant qu'il se préparait à genoux dans un coin de la cellule de M. Teysseyrre :
— Vous voyez, dit celui-ci au jeune séminariste, vous voyez ce petit bonhomme, ce sera un des premiers génies de ce siècle.
' DupUY, op. cit., p. 5.
' Gebbet, Oraiso)i funèbre de Mgr de Salinis, p. 4.
Il n'en fallait pas tant pour piquer la curiosité de l'élève.
— De grâce, fit-il, présentez-moi à lui. M. Teysseyrre sourit, et, après avoir entendu la confession du « petit bonhomme », il rappela l'abbé de Salinis, pour prendre part à la conversation engagée entre le confesseur et le pénitent que celui-là avait en grande admiration.
A quelques jours de là, le prêtre revint, apportant le premier exemplaire d'un ouvrage qu'il venait d'imprimer, hommage filial de l'auteur au Sulpicien qu'il vénérait comme un père.
M. Teysseyrre appela encore Antoine de Salinis, et lui montra, avec une fierté rayoQuante \ le livre, sans nom d'auteur, sur la couverture duquel on lisait : Essai sur l'indifférence en matière de religion.
L'abbé de Salinis emporta le volume, le lut, s'en pénétra de manière à le savoir par cœur. Il récitait à tous venants des chapitres entiers, débordant d'enthousiasme, et assurant que, malgré la conspiration du silence organisée autour de ce livre *, l'auteur triompherait de l'insouciance des lecteurs, de cette indifférence même qu'il attaquait, de l'éloignement de la plupart des esprits pour les matières
* C'est l'abbé Teysseyne qui avait pressé et déterminé l'auteur à publier son Essai : « Trente fois, écrivait-il le 30 janvier lsl8, « j'eusse laissé la tbose là, si Teysseyrre ne m'avait pressé de conti- « nuer. Au moins ne suis-je pas dupe de ce que je fais. C'est quelque « chose, et, après tout, la Providence peut tirer d'un mauvais livre a d'utiles effets. ■'
* M. de Féletz, en rendant compte, dans le Journal des Débats, de la seconde édition du premier volume de V Indifférence en matière de religion, conslate qu'aucun journaliste n'eu a encore parlé.
sérieuses, des préventions du public contre les auteurs qui ne se nomment pas '.
Le séminaire de Saint-Siilpice recevait souvent la visite d'un autre prêtre, devenu l'oracle de la cour, qui venait prendre ià, chaque semaine, les inspirations de sa politique dan- la chambre de M, Boyer^
L'abbé Frayssinous vit arriver à lui, chez M. Boyer, un jeune séminariste, à la mine éveillée, qui, tenant à la main le premier volume de l'Essai, demanda au célèbre conférencier ce qu'il pensait de l'œuvre et de son auteur :
— I/lun oporlet crescere, me nutcm minui ^ , répondit humblement M. Frayssinous.
11 avait rair^on : .. Le catholicisme, après s'être défendu dans les conférences de l'abbé Frayssinous, prenait, avec l'auteur de V Essai sur l'indiffn-ence. l'offensive; il transportait la guerre dans les foyers de l'ennemi, et le menait battant devant lui*. »
C'était l'avis du jeune séminariste, qui le développa, avec une verve empreinte tout à la fois de modestie et d'enthousiasme. Le grand conférencier l'écoutait, ravi et touché. Au sortir de là, comme il devait monter en chaire pour prononcer son dernier discours de 1818, et qu'un assez long intervalle devait séparer les conférences de 1818 de celles de 1819, il engagea ses auditeurs à lire, durant cette interruption, le premier volume de Y Essai sur l'indijjérenre en matière de religion.
' Nettkmem , Jlisioirc ilc la littérature /ranratse sous la Eestauratiou, t. II, p. 217.
' Mgr Besso.v, toc. cit., v. 54.
' « Il faut qu'il i;ianilisse et que je diminue -, cest le témoignage rendu au Messie par son précurseur Jean-Baplisto. iJoann., m, 30.)
* NETTEJit.M, lue. cit., p. 2'2I.
On lut le livre, on demanda le nom de l'auteur, et ce nom, jusque-là ignoré, se plaça à côté des noms les plus célèbres '.
Devenu célèbre, l'auteur n'oublia point son jeune ami. Désormais, entre l'abbé de Lamennais et Antoine de Salinis, ce fut une amitié éclatante.
M. Teysseyrre, qui l'avait voulu, en eut bientôt un de ces témoignages que la nature à lui bien connue de son illustre pénitent rendait particulièrement significatifs. Lamennais lui envoya le manuscrit du deuxième volume de VEssai, en le priant de le communiquer à son jeune disciple, dont il vantait déjà bien haut le jugement.
— Quand on consulte l'abbé de Salinis, disait-il, on est sûr qu'il vous donne un bon avis; il est rare que ce ne soit pas le meilleur.
De plus en plus séduit, le séminariste de vingt ans n'eut besoin que d'une seule journée pour lire ce volume en entier. L'impression qu'il reçut de celle lecture rapide fut si profonde qu'il se serait fait fort de la réciter entièrement de mémoire ^
' De Féletz, art. du Journal des Débats, mai ISI9.
^ Doué d'une très-grande facilité de conception, il résumait, par écrit, séance tenante, les leçons qu'il entendait. Il lui suffisait ensuite d'un couj) d'ceil rapide sur ses cahiers pour se rappeler ce qu'il avait appris. Sa mémoire éiuit aussi heureuse que son intelligence. Autorisé par une exception que motivait son ancienneté dans le Sénir.a re, peut-être aussi l'affection paternelle du supérieur, à suivre les conférences de Fiayssinous dans l'église de Saint-Sulpice, il les reproduisait de mémoire avec la fidélité d'un sténographe. Le directeur de VAmi de la Religion el du Roi, Picot, instruit de cette prodigieuse facilité, voulut en faire profiter ses lecteurs. Grande fut la surprise du prédicateur, lorsqu'il retrouva dans les colonnes du journal le texte intégral de ses conférences, lî se fit présenter le jeune larron, et, ayant remarqué que son intelligence était au moins au niveau de sa
L'effet ne fui pas moindre dans le monde catholique, mais les appréciations diiïéraienl. Une polémique des plus vives s'engagea. Pour répondre à loules les critiques dirigées contre son système, l'abbé de Lamennais composa sa Défense. Il ne lui fallut qu'un mois pour achever ce livre qui, pour la forme du moins, est un chef-d'œuvre de polémique. Pendant qu'il se livrait à ce travail, l'abbé de Salinis allait tous les jours le visiter, et l'auteur, déjà célèbre, ne dédaignait pas de demander les conseils du séminariste.
On conçoit sans peine que des rapports aussi intimes durent préparer l'esprit de l'abbé de Salinis à embrasser les idées philosophiques de celui qui était pour lui plus qu'un maître. C'est effectivement ce qui eut lieu. Par opposition à son professeur de philosophie qui enseignait le système de Condillac, il avait embrassé le cartésianisme; il abandonnait maintenant ses idées anciennes, en présence d'un système qui avait le prestige de la nouveauté, tout en conservant l'attrait de Topposilion, Dans une thèse publique qu'il soutint en Sorbonne, vers cette époque, pour conquérir ses grades en théologie, il développa le système du sens commun avec une si remarquable lucidité que le maître voulut la faire imprimer à la suite de la Défense '.
Cette soutenance fut égayée d'un incident, que >L de Salinis appelait plaisamment plus tard a un de ses gros « péchés de jeunesse ».
La Faculté de Théologie de Paris avait alors pour doyen un demeurant de l'ancienne Sorbonne, l'abbé de Fontanil,
mémoire, il conçut pour lui une estime dont il lui donna plus tard des preuves réitérées. (Ladoce, loc. cit., p. 19.) ' Ladoie, loc. cit., p. 29.
fort jaloux de donner à la nouvelle quelque chose du lus- Ire qu'avait sa devancière. Mais le vénérable doyen était aussi fort gallican , ce que Salinis ne fut jamais. Dans le cours de l'argumenlalion, il énonça, sur le pouvoir des Papes au moyen âge, une proposition que le candidat jugea entachée de gallicanisme. Aussitôt, le spirituel espiègle, qui connaissait le respect de M. de Fontanil pour Mabillon, improvisa sur l'heure un passage qu'il attribua bravement au savant Bénédictin, et auquel il sut donner une forme assez mabillonienne pour que le doyen, trompé, avouât ingénumenl que , puisque Mabillon parlait ainsi , c'est lui , doyen, qui devait avoir tort, et il se rétracta'.
Entré fort jeune au séminaire, l'abbé de Salinis dut prolonger au delà du terme ordinaire son noviciat ecclésiastique. Il ne songea point à s'en plaindre, s'estimant au contraire fort heureux de ce qu'il regarda toujours comme un privilège et une grâce de Dieu sur sa jeunesse cléricale. Cet amour du séminaire est la caractéristique des bons prêtres : ceux qui n'y auraient point laissé leur cœur seraient à plaindre, carie séminaire est à l'âme sacerdotale ce que le pays natal est au creur de tout homme digne de ce nom !
Ce long séjour lui permit de contracter plusieurs de ces
' Ladooe, Vie de Mgr Gerbet, t. I", p. 40.
amitiés dont l'un de ses intimes d'alors disait : « On ne le quittait plus, quand une fois on avait joui de son intimité : elle était si douce ' ! »
J'ai dit ailleurs* ce qu'il fut alors pour l'abbé Gerbet. Plus tard, j'aurai à raconter l'admirable fusion de cœur qui l'unit, au point de ne plus former à la lettre qu'un cœur et qu'une volonté, avec ce doux abbé de Scorbiac, qui sera le compagnon de ses luttes et de son apostolat auprès des jeunes gens.
11 y fut aussi Vange de l'abbé de Rohan.
François-Auguste, duc de Roban, prince de Léon, avait quitté le monde après la mort tragique d'une épouse bienaimée^ Ni la ville ni la cour n'avaient pu le retenir, et les reproches de sa famille échouèrent, aussi bien que les supplications de ses amis, contre la résolution inébranlable qu'il avait prise de donner à Dieu et à l'Kglise le reste de sa vie. Il n'avait que trente-huit ans, sa fortune était immense, les grâces de sa per:;onne égalaient les charmes de sa parole. I! excellait à deviner les hommes et à se les attacher *.
Dès qu'il vit Antoine de Salinis, l'abbé de Rohan l'aima. Antoine s'absente pour aller passer quelques jours dans sa famille, le duc lui écrit : « Voici la première journée que « j'ai passée tristement au séminaire, mon ciier ami, per-
' Mgr GiCNOiv, Oraison funèbre de Mgr de Salinis prononcée à Amiens, p. 5.
- Voir Geheet, cliap. V, I" partie du présent volume.
*Le duc lie Rohan, alors prince de Léon, avait vu, par un accident affreux, sa jeune et cliarmante femme brillee vive au moment d'aller au l)al. La princesse était en robe de g.ize : elle s'approilia de la cheminée, le feu endamma ses vêtements si h'gers et si brillants; il fut impossible d'en étouffer les ravages, et l'infortunée jeune femme périt dans iTatroces douleurs.
* Mgr Besso.n, lac. cit., p. G3.
« mettez-moi de vous appeler ainsi ; depuis votre départ, « vous m'avez manqué à chaque instant. Je me trouve tout «isolé, le cœur bien gros; je ne puis me décider à me « coucher avant de l'avoir épanché un instant avec vous, « comme si vous pouviez encore m'entendre '. » Et il écrivait à madame de Salinis : « Il m'a élé donné pour ange à a mon arrivée au séminaire. Le bonheur de l'avoir rencontré « n'est pas une des moindres grâces dont j'ai à remercier « Dieu '. »
Ne nous étonnons pas du développement donné dans les séminaires à ces douces passions des âmes vertueuses. Les jeunes clercs n'ont pas seulement le droit el le besoin de chercher, dans leurs épanchemenls rauuiels, un préservatif contre les rigueurs et les dégoûts de leur état, un aliment pour les rêves et les ardeurs de leur jeunesse. Ln recherchant, sous la robe de leurs frères, des cœurs tendres, désintéressés el fidèles, ils obéissent aux enseignements de la loi divine comme à l'exemple de l'Homme-Dieu. Les saintes Écritures, chaque jour méditées dans l'oraison ou psalmodiées dans la liturgie, leur présentent d'immortels exemples de l'affection qui peut régner entre les élus. Dans les Évangiles, dans celui-là surtout dont l'auteur n'a pas craint de se nommer le disciple que Jésus aimait , ils voient rayonner cette amitié si tendre et si profonde que le Sauveur de tous les hommes a témoignée, pendant sa courte vie d'ici-bas, à quelques âmes prédestinées. Dans l'Ancien Testament, ils en retrouvent le type dans celte ravissante histoire de ce Jonathas qui a aimé David comme son âme, de ce David qui a aimé Jonaihas plus qu'une
' Lettre de l'abbé de Rohau à l'abbé de Salinis, 10 juin 1818. ' Ibid., 15 juin 1818.
femme et mieux qu'une mère, dans ces serments, ces baisers, ces larmes qui scellèrent l'union du fils du roi avec le fils du berger '. Tout les invite et les encourage à choisir une ou plusieurs âmes pour compagnes intimes de leur vie, et à consacrer ce choix par une affection, libre comme leur vocation, pure comme leur profession, tendre et généreuse comme leur jeunesse. Initiés ainsi aux chastes délices de l'union des cœurs, ils peuvent reconnaître encore, avec le Sage^ dans la fidélité de ces liens volontaires, « un remède pour la vie et pour l'immortalité ' ».
L'abbé de Salinis ne chercha d'ailleurs jamais dans l'amitié la vaine satisfaction d'une sensibilité toujours dangereuse et quelquefois malsaine. Depuis le collège d'Aire, il cherchait dans ses amis des mentors et des moniteurs véridiques, d'autant plus précieux qu'ils sont plus proches et voient mieux dans les moindres particularités de la vie commune. « Voilà un long sermon, lui écrit l'un d'entre eux, c'est la voix d'un ami, je ne vous crois pas endurci contre ses inspirations' ».
Le duc de Rohan lui rendit, en outre, le service de le former à cet « apostolat des salons » , oîi Salinis excella toute sa vie. Il se fit une joie d'emmener son ami au château de la Roche-Guyon , où la vocation du jeune duc se
' L'âme de Jonalhas s'attacha étroitement à celle de Da\ id, et l'aima comme lui-nièrne ... et, s'étant salués en se baisant, ils pleurèrent tous deux, et David encore plus .. Que ce que nous avons juré tous deux au nom du Seigneur demeure ferme... Jonatlias, mon frère, le plus beau des princes, plus aimable que les plus aimables des femmes. Je vous aimais comme une mère aime son fds unique. (I" et II' liv. des î{o\f., passim.)
^ Eccli., VI, 16.
3 MoNTALEMBF.UT, Ics Mohics d'OccidcHt, Introduction, p. lxxx.
* Lettre de l'abbé Dumarsais à l'abbé de Salinis, 13 janvier 1S22.
DE 1,'KNFANCE A LA PRETRISE. 167
développait, pendant les vacances, par les exercices d'une solide piété et d'une charité magnifique. On briguait l'honneur d'y être invité, car, si la soutane du maître en avait banni les divertissements mondains, il y restait le luxe, l'étiquette, une compagnie agréable et nombreuse, et toutes les distractions permises à la vertu. La poésie, la peinture, la musique, n'étaient point bannies de la Roche-Guyon. Lamartine y composait une de ses plus belles méditations; les Bellard, les Marchangy, s'y délassaient des fatigues de l'éloquence; et tout l'art de plaire au maître de céans était d'avoir de la religion et du talent '.
Avec cela , une grande liberté. Au château de la Roche- Guyon, les invités n'étaient astreints qu'à une seule règle; c'était de se rendre au salon une heure avant le dîner, et d'y passer la soirée après le repas. Depuis le matin, chacun employait son temps comme il l'entendait, sans que personne y trouvât à redire. L'un faisait de la poésie , l'autre do la littérature, un troisième de la philosophie, un autre de la théologie : c'était la liberté de la bonne compagnie, et la réunion du soir était consacrée à l'examen de ces divers travaux ^
Le 1" juin 1822, à Notre-Dame, M. de Quélen conférait la prêtrise aux deux inséparables, Salinis et Gerbet. En
'MgrBtssox, loc. cit., p. 6i.
^Souvenirs de Mgr de Salinis, recueillis par M. l'abbé Dupiy {op. cit., p. 9).
sortant de la vieille métropole, tous deux tombèrent dans les bras de M. de Lamennais, témoin ému de leur ordination , et se promirent de servir l'Église sous la conduite de ce maître, à ce moment plus grand et plus vénéré que jamais.
La première messe de l'abbé de Salinis, célébrée à Issy, fui servie par un jeune homme que ses missions diplomatiques en Chine ont rendu depuis illustre, M. Lagrénée. Le duc de Rohan , ordonné prêtre le même jour que Salinis, l'assistait à l'autel. Dans le sanctuaire, étaient agenouillés deux hommes de grand renom, l'un du présent, l'autre de l'avenir. Le premier faisait la retraite préparatoire à son sacre, c'était l'abbé Frayssinous, qui devint quelques jours après évêque d'Hermopolis et grand maître de l'Université. L'autre venait de quitter avec éclat la robe de magistrat pour la soutane de séminariste, et devait, quinze ans plus tard, porter bien haut à Notre-Dame la gloire de la tribune sacrée, c'était l'abbé de Ravignan.
Que se passa-t-il dans le mystère de cette première messe? Lamennais assura toute sa vie que, le jour oii il monta pour la première fois à l'autel , une voix d'en haut lui adressa distinctement de sévères paroles '. En pareille occasion, qu'e^itendit son disciple? Je ne sais; mais, en considérant la fin du disciple et celle du maître, il est permis d'allirmer que , descendant de l'autel , le premier n'eut point à pleurer comme celui-ci, ou, s'il pleura, ce fut de joie, car le Dieu qui venait de réjouir sa jeunesse se préparait dès lors à couronner d'allégresse le soir de son sacerdoce, comme il venait d'en consoler et d'en bénir le matin.
' Nous avons raconté cette douloureuse liistoiic au cliap. m du volume sur Lamennais.
SoMMAiKE. — Lamennais réclame la destitution d'un proviseur. — Lettre de reproches écrite par M. de Quélen. — Réponse hautaine de Lamennais, — Série de faits incriminés. — Détermination de M. Frayssinous. — Le collège Henri IV en 1823. — Un nouvel aumônier.
— Le premier discours de l'abbé de Salinis. — Appel de Mgr d'Astros.
— Les conférences du collège Henri IV. — Autre trait d'audace. — Choron maître de chapelle. — Quekjues élèves de l'abbé de Salinis.
— Conduite de l'aumùnier vis-à-vis de chacun. — Retraite préchée par l'abbé de Scorbiac. — Un distique. — Apostolat de l'abbé de Salinis. — Il est question de le nommer aumônier à la Cour. — Reproche injuste. — Ce qu'était alors la presse catholique. — Fondation du Mémorial catholique. — Les gallicans récriminent. — Homraa<;e à l'École Menaisienne. — Cri d'alarme. — La situation de Lamennais grandit.
— Salinis l'accompagne aux eaux de Saint-Sauveur. — Les conférences hebdomadaires et leur action sur la jeunesse. — L' Association cai/iolique. — Vents d'orage.
En 182/(, raconte M. de Pontmarlin', un de mes parents, bien jeune alors, causeur charmant, esprit sérieux et On, fut chaudement recommandé à Mgr l'évêque d'Hermopolis,
' L'éminent criti(iue a bien voulu consacrer à ces modestes éludes sur l'École Menaisienne deux causeries, que je louerais plus à l'aise, si j'y avais été moins bien traité par un maître. Le meilleur moyen d'en faire connaître la valeur, c'est de leur em|irunter les anecdotes et les vues nouvelles dont elles abondent. Je l'ai fait déjà dans la nouvelle édition de Lamennais. Voici une occasion de le faire pour ce volume, et je n'ai garde de la laisser échapper. Aucun lecteur ne m'en blâmera.
qui le prit en amitié et lui confiait volontiers les fonctions de secrétaire honoraire. Un jour, il écrivait sous sa dictée, lorsqu'ils virent entrer comme une trombe un prêtre, un simple prêtre, qui, parlant à M. Frayssinous, ministre de l'instruction publique, grand maître de l'Université, sur le ton du commandement et de la menace, lui dit :
— Comment! X*** n'est pas encore destitué?
X*** était le proviseur d'un des collèges de Paris, ecclésiastique soupçonné de gallicanisme et neveu d'un vieil évêque constitutionnel.
M. Frayssinous répondit avec sa douceur et sa modération habituelles. 11 était évident que ce prêtre, au front large, au teint pâle, au regard de feu sous de profondes arcades sourcilières, exerçait sur lui une sorte de prestige, entremêlé d'admiration, de frayeur et de malaise. Peu satisfait de sa réponse, son interlocuteur se répandit en invectives contre la faiblesse du gouvernement, complice des ennemis de l'Église, propice à l'hérésie gallicane, héritier des traditions du Concordat et de l'Empire, — «et qui n'aura, dit-il, que ce qu'il mérite, le jour où il sera renversé par la coalition de l'impiété révolutionnaire, bonapartiste, libérale et voltairienne ».
Quand ce fougueux absolutiste fut sorti :
— C'est M. de Lamennais, dit l'évêque à mon parent ' ; son avenir m'inquiète -.
' A. nr, PoNTM\nTiN,art. de la GazcKe de FranceAn 19 février 18S2.
-fn tei minant son récif, M. do Ponlniartin fait cette riMlexion, dont la justesse profonde ne pourra que frapper ceu\ qui ont sondé les mystères de lïime du célèbre controversiste : » Il ne lui si violent « dans sa première piiase, que parce qu'il n'était pas bien si\r de « croire. 11 ne fut si excessif dans la seconde, que parce qu'il n'était « pas bien certain de ne plus croire. »
Les hilles de Lamennais contre les écoles universitaires mérilent quelques détails.
— Monsieur, lui écrivait M. de Qaélen, il est impossible à un prêtre d'oublier davantage ce qu'il doit à son supérieur dans la hiérarchie, et il est difficile d'outrager plus amèrement un homme dont le zèle mérite la reconnaissance de la société comme de la religion '.
On était en 1823, el l'outrage dont se plaignait l'archevêque de Paris, Lamennais venait de l'infliger à l'évêque d'Hermopolis, dans une lettre rendue publique ^
M. de Qaélen blâmait ensuite sévèrement ■^ l'auteur de la lettre de raconter sans preuve des faits qu'on ne serait pas encore excusable de publier, quand on en aurait la désolante certitude.
Lamennais répondit :
— Quand je ne serais pas revêtu du sacerdoce, le simple caractère d'honnête homme m'obligerait à repousser, avec le vif sentiment de l'honneur blessé, les imputations que contient votre lettre. Depuis que j'ai consacré ma vie à la défense delà religion, j'ai dû sans doute m'accoutumer
' Leltre de M. de Quélen à l'abbé de Lamennais, 26 août 1823.
2 Dans le Drapeau blanc du 2 3 août 18 23.
^ Le prélat ne craignait pas d'écrire à l'irascible Breton : « Les " personnes les plus éclairées et les plus sages s'étonnent que vous " ayez le courage de tremper vos lèvres dans le sang de l'Agneau, « après avoir laissé couler de votre plume un fiel aussi amer. "
aux injuslices de ceux que je combattais, mais j'avoue que je n'étais pas préparé à trouver un langage semblable et plus amer encore dans la bouche d'un des premiers pasteurs de cette Église, à qui j'ai dévoué tous m?s travaux.
Puis, faisant allusion à l'interdit dont l'Archevêque l'avait menacé, il le prenait de très-haut et osait écrire :
— Ce n'est pas pour moi. Monseigneur, que j'en gémirais davantage!
Au re^te, les faits, relatés dans la lettre incriminée, il les affirmait de nouveau et assurait avoir rempli un devoir sacré en les dénonçant à l'indignation publique.
Quels étaient donc ces faits?
— Il existe en France, avait dit Lamennais, en écrivant au grand maître, des maisons soumises d'une manière plus ou moins directe à l'Université, et oii les enfants sont élevés dans l'athéisme pratique et dans la haine du christianisme. Dans un de ces horiibles re;)aires du vice et de rirréligion, on a vu trente élèves aller à la table sainte, garder l'hostie consacrée et en cacheter les lettres qu'ils écrivaient à leurs parents.
« Une sorte de régularité extérieure, ajoutait Lamennais, des actes de culte exigés par le règlement, trompent encore sur l'état réel des écoles quelques personnes confiantes, qui ignorent que ces actes dérisoires ne sont qu'une profanation de plus... Mais, malgré ces apparences commandées, on parvient quelquefois à ôter aux élèves jusqu'à la possibilité de remplir leurs devoirs religieux. Ainsi le chef d'un collège avait réglé le nombre d'enfants que l'aumônier devait confesser dans une heure. Un d'eux, ayant dépassé le temps fixé et voulant achever sa confes-
sion, fut enlevé de force du confessionnal par un maîlre d'étude.
(( En beaucoup d'établissements, non-seulement on ferme les yeux sur les plus horril)les excès, mais on les excuse, on les justiCie, ou au moins on les tolère comme inévitables. L'autorité civile est plus d'une fois intervenue pour les réprimer, tant le scandale était public. Tout récemment encore, en un chef-lieu de département, le maire força le proviseur et les professeurs du collège de signer la promesse de se retirer, en les menaçant, sur leur refus, de les traduire correctionnellement devant les tribunaux. »
— Trop longtemps, s'écriait le fougueux polémiste, on a séparé ces jeunes âmes de leur père! Laissez-les revenir à lui ! Que les écoles cessent d'être les séminaires de l'athéisme et de l'enfer ' !
Le grand mnître de l'Université poursuivit la publication de cette lettre devant les tribunaux-. Mais en vain. Le coup était porté.
M. de Frayssinous le sentit, il entreprit de relever dans les collèges le niveau de l'enseignement religieux, en le confiant à des ecclésiastiques intelligents et pieux. Les collèges de la capitale, les plus nombreux, les plus influents, parce qu'ils recevaient l'élite des autres établissements, furent, à ce point de vue, l'objet d'une sollicitude spéciale^ L'évêque se souvint alors du séminariste, et ce fut à l'un des plus ardents admirateurs de Lamennais qu'il confia la charge de diriger au spirituel le premier collège de Paris.
' Lettre <lc l'abbé F. de Lamennais à M. de Frayssinous, ?2 aoiit 1 8?3 . * A. NicTTF.MENT, Histoiic de la llltéruture françahe sous la Restauratinn, t. II, p. ').'\h.
' L\DOLi;, Vie de Mgr Gerbct, t. I", p. 54.
Au collège Henri IV comme ailleurs , el plus qu'ailleurs en celle année 1823, le vent élait à l'irréligion. La plupart des jeunes gens allaient sucer l'incrédulité dans la lecture des livres impies du dix-huilième siècle, qu'une propagande infernale répandait à pleines mains. En fouillant dans les poches d'un élève de rhétorique ou de philosophie, on aurait élé presque assuré, disait l'abbé de Salinis, de rencontrer, dans l'une, le livre des Ruines de Volney, et dans l'autre, VOrigine des cultes de Dupuy *.
Pendant de longues années, l'enseignement religieux y avait été confié à un ancien curé constitutionnel de Saint- Sulpice, qui n'avait ni le zèle ni l'autorité nécessaires. Son successeur, l'abbé de Causans, avait promptement abandonné la partie pour entrer au noviciat de Montrouge et se faire Jésuite.
L'abbé de Salinis , tout jeune prêlre , fut appelé à recueillir ce difhciie héritage.
Suivons-le sur ce premier théâtre de son fécond apostolat, au service des âmes qu'il a le plus aimées, les jeunes gens.
Il est à genoux sur la dernière marche du sanctuaire, la tête dans sa main, recueilli et ému. Les divisions se succèdent. 11 les entend passer. D'abord, les petits, bruyants et tapageurs. Puis, les moyens, déjà fanfarons d'impiété
' LiDOVE, Vie de Mgr de Salinis, p. 51.
et ricanant à la sourdine derrière le nouvel aumônier, qui perçoit au passage leurs rires étouffés, aussi bien que les quolibets vollairiens des grands qui ferment la marcbe.
Une fois les collégiens en place, le jeune prêtre monte en cbaire. La curiosité, puis sa bonne et belle physionomie, toute rayonnante de sympathique jeunesse, établirent, tout d'abord avec le silence, une attention générale.
L'abbé de Salinis annonça le sujet de son discours : De la nécessité de la religion! L'attention aussitôt se mêla de défiance, bien que le sujet, choisi intentionnellement par l'orateur, ne fût guère de nature à effaroucher nos apprentis philosophes.
Hélas! l'aumônier s'aperçut bien vite qu'il avait trop présumé de son habileté ! Parlant des marques auxquelles on peut reconnaître la vraie religion, il prononça le mot de miracle!... Tout aussitôt, un long murmure s'élève du banc des grands, s'accentue à celui des moyens, pour en arriver, d'échos en échos, à des miaulements et à d'autres cris de bêles plus ou moins domestiquées, reproduits au naturel sur les bancs les plus proches.
C'était peu encourageant pour un début.
Le prêtre béarnais ne se tint pas pour battu. Dans sa province, on est plus persévérant que cela, et, la partie engagée, on ne quitte pas si facilement le champ clos.
Sans se désarçonner, le voilà qui reprend sa course oratoire, et, voulant démontrer l'inlluence de la religion sur le bonheur des peuples, il dit comme contraste ce que devenait une société sans religion et une nation sans Dieu. Cela l'amena à flétrir, en quelques paroles énergiques, les excès de la Révolution.
Sur quoi, les miaulements de recommencer de plus belle.
Cette fois, ce fut toute une ménagerie en révolte. Pui?, comme l'abbé ne faisait pas mine de descendre de chaire, un des plus grands, le coryphée sans duiile du voltairianisme écolier, quitta sa place, s'avança dans la chapelle, et, se campant fièrement en fiice de la chaire, il montra le poing à M. l'aumônier, qui sourit de pitié devant la menace. Mais son âme était aiigoissée. Il lui fut révélé ce que serait ce ministère, inauguré sous de pareils auspices.
En descendant de chaire, il tomba dans les bras de l'abbé Gerbel, que M. deFrayssinous lui avait donné pour second', et, le soir, en revoyant leur maître à tous les deux, ils s'épanchèrent en une douloureuse eiïusion.
— Dans un temps peu éloigné, dit Lamennais, le monde apprendra ce que c'est que d'être livré à des hommes qui, dès leur enfance, ont vécu sans loi, sans religion, sans Dieu ^
Rendu h lui-même, l'abbé de Salinis se demanda s'il n'avait pas contrarié les vues de la Providence sur son avenir, en refusant de céder aux instances de son évêque, celui de Bayonne, qui lui offrait des lettres de vicaire général.
— La Providence, disait cet évêque, vous appelle à l'administration des diocèses '.
Il prophétisait, ce prélat, qui porte un nom cher à l'Église
' Voir, (1 ins la I" initie de ce volume, cliap. m.
- Lettre <le l'ahbt' de Lamt-nnai*; àMi;r de Krayssinous.^Saortt 1823. ^ Lettre de Mgr d'Astros à l'abbé de Salinis, If. jiiiilel IS20.
de France, et à la Provence, sa terre natale. L'évêqiie de Bayonne, qui sollicitait ainsi le concours du jeune prêtre pour son administration, se nommait Mgr d'Aslros.
Mais l'inlérêt des jeunes gens l'emporta. Comme autrefois Jean, le grand voyant de Pathmos, laissait la sollicitude des plus belles églises pour courir, dans les bois où il se cachait, à la poursuite d'un jeune égaré, le grand vicaire de Mgr d'Astros se déroba aux sollicitations du pays natal pour essayer de poursuivre son œuvre, dont les débuts étaient si amers.
Le lendemain de ce début oratoire, le jeune aumônier retourna dans la chapelle où, en réponse à son discours, il avait entendu glapir et coasser une bande de jeunes aboyeurs. Seul entre Dieu et son âme attristée, il pleura longtemps entre le vestibule et l'autel. Quand il se releva, son beau visage respirait la sainte animation du courage apostolique.
Il essayera ; et, si la tâche est ardue, il sait que celle des apôtres le fut bien davantage. D'ailleurs, le succès n'est pas ce que Dieu nous demande, il se contente de l'œuvre. Ceux qui sèment à l'automne dans des sillons y jettent le grain avec tristesse, les moissonneurs de l'été lient joyeusement les gerbes.
— A moi de semer, se dit le jeune prêtre, d'autres moissonneront.
Il se représenta aux élèves, et annonça résolument qu'il allait faire aux plus avancés un cours de polémique religieuse, où il réfuterait les préjugés et les sophismes des héritiers du dix-huitième siècle '.
' Gerbf.t, Oraison funèbre de Mgr de Salinis, p. 6. L'éminent panégyriste ajoute: « Sa parole éloquente, les beaux écrits, les saintes
— Dans une première année, dit-il, je démonlrerai la divinité du christianisme; puis, je traiterai de l'autorité divine de l'Église, et enfin, une troisième année me fournira l'occasion de considérer la religion dans ses rapports avec l'ordre temporel.
Les élèves se regardèrent.
— Il compte donc nous rester trois ans!... Et nous qui pensions en avoir fini avec lui hier soir !
On se tourna vers le grand qui avait montré le poing. 1 avait les poings sur la table, paresseuse meut étalés, et ne semblait plus en train. Évidemment, il capitulait. La foule, comme il arrive toujours, — l'histoire en est célèbre, depuis les moutons de Panurge, — la foule capitula, comme son leader.
L'audacieux aumônier fit plus. Le dimanche suivant, se sentant de plus en plus maître du terrain, il s'avança bravement en habits sacerdotaux au-devant des élèves, en avisa quelques-uns dont la physionomie honnête lui inspirait confiance, les appela d'un signe.
— Mes amis, fit-il, je ne veux pas être assisté à l'autel de serviteurs gagés, voulez-vous être mes enfants de chœur?
Charmés de cette audace, les élèves acceptèrent.
— L'enseignement parle à l'esprit, le culte parle au cœur, répondait Salinis au grand maître de l'Universilé effrayé de ces hardiesses, l'enseignement donne la conviction, le culte inspire l'amour '.
« œuvres, ces trois clioses qui ont rempli sa vie dans des positions « plus élevées, perçaient déjà dans l'enceinte du collège; l'évéqne a « été l'aumônier grandi. »
' Laoouk, Vie de Mgr de Salinis, p. GO.
Il fit venir Choron. Le grand mélodiste était tout ensemble un homme de talent et un homme de foi : il comprit ce que voulait l'abbé de Salinis, et, en quelques semaines, tout Paris parlait des jeimes orphéonistes du collège Henri IV , qui exécutaient , sous la direction de Choron, leur maître de chapelle, de ravissantes mélodies grégoriennes.
La partie était gagnée.
« Les plus incroyants, dit un ancien élève, respectaient l'aumônier comme un homme de talent et de savoir; nous aimions à l'entendre, et je l'ai vu apaiser par quelque simples paroles un commencement de révolte, dont le trouble et la maladresse des inaîtres allaient faire une véritable émeute. Mais c'était surtout dans ses rapports journaliers avec les élèves que son action était salutaire et décisive '. »
« Voire ancien élève du collège Henri IV, lui écrira plus tard un homme qui lui devait ses fortes convictions religieuses, Henri de Riancey, n'a pas oublié les secours que vous avez donnés à son inexpérience, l'appui dont vous avez entouré sa jeunesse, et aussi celte paternité spirituelle dont vous lui avez laissé un si doux souvenir*. »
Un autre, dont le nom désormais historique s'est attaché à l'une des œuvres les plus grandioses de ce temps, en réunissant deux mers par le percement d'un isthme, M. de Lesseps, fut encore un élève de Henri IV, et on peut l'interroger. C'est à l'abbé de Salinis qu'il rapporte fidèlement les profondes croyances dont il fait profession.
' Du Lac, Notice sur M. V abbé de Scorhlac. {l'niv. ca(h., t. XXIII, p. 12.) » Lettre de M. de Riancey à l'abbé de Salinis, 29 octobre 1833.
Aimable el bon pour tous, il s'était fait une règle de ne jamais passer à côté d'un élève, fût-ce un enfant, à côté d'un domestique, sans le saluer, et lui dire une bonne parole. Aussi était-il adoré', n Je ne me rappelle jamais ces longues et tristes années de collège, écrit un grand publiciste calholique, sans me sentir pénétré jusque dans le plus intime de l'àme d'une gratitude inexprimable pour celui qui me sauva *. » Son salon ne désemplissait pas aux heures de récréation et aux jours de congé.
Les maîtres^ favorisaient ces relations, sans en éprouver de jalousie et sans méfiance contre un prêtre qui, plus d'une fois cependant, avait dû, dans ses conférences, rectifier leurs enseignements ; mais il n'était pas possible de soupçonner dans ces redressements la moindre intention de guerre, tant l'aumônier avait de tact. Puis ses rapports avec eux étaient toujours empreints d'une telle cordialité! Sans arrière-pensée, celte main loyale pressait toutes les mains, et, quand les doctrines lui inspiraient quelques craintes, il se disait que, les hommes valant toujours mieux que leurs doctrines, quand celles-ci sont mauvaises, il fallait aller à l'homme !
' Un jour, à Henri IV, l'un des élèves se permet quelques-uns de ces mois blessants que les restes du voltairianisme affectaient J'emplojer vis-à-vis de ceux qui portaient Tliabit etclésiasli(iue. Aussitôt tous ses camarades le mettent en quarant;iine. Défense absolue à qui que ce soit de communiquer avec lui. Il eût subi sa peine tout entière durant quarante jours, si le cœur du bon abbé n'eût intercédé chaudement en faveur du pauvre séquestré. (Dlplv, Notice sur Mgr de Salmis, p. 3.)
' Du Lac, loc. cit., p. 12.
'Les maîtres habiles s'aperçurent bientôt que le jeune aumônier unissait à la ])lus aimable vertu un esprit solide et cultivé, joint à un goût d'une sûreté parfaite. Aussi devint-il immédiatement leur ami et leur conseil dans les u-uvres littéraires. (DiPiv, loc. cit., p. 8.)
Deux ans s'étaient passés ainsi. Celui qui avait menacé du poing, s'il fût retourné ce soir-là au collège, eût été bien surpris ' du spectacle que la chapelle présenta tout à coup, un soir de novembre 1825. En face de la chaire était assis, rayonnant de joie sacerdotale, l'abbé de Salinis, et en chaire, dans cette même chaire où la parole sainte avait été huée deux ans auparavant, l'abbé de Scorbiac, grave, ému, devant l'élite de la jeunesse française, à qui il venait prêcher une retraite!...
Le succès fut merveilleux. Le jour de la clôture, les retraitants vinrent trouver le prédicateur et lui offrirent un beau tableau de saint Thomas d'Aquin, avec ce distique tourné par un rhétoricien reconnaissant :
Si Thomas fait Atujelicus cognomine Doclor, Scorbiacus nobis Doctor Amiens erit^.
De sa nature, dit l'Ange de l'École, le bien esldiffusif, il aime à se répandre ^ Salinis était trop homme de bien pour ne pas l'éprouver. L'apostolat de Henri IV ne lui
' Après quelques années, le collège Henri IV était transformé au point de vue religieux et moral; la plupart des élèves de la grande division remplissaient leurs devoiis religieux, tandis qu'il y en avait à peine quel<iues-uns, lorsque le jeune aumônier était entré en fonction. (Ibid.)
- Thomas fut surnommé le Docteur Angélique, nous surnommerons, nous, Scorbiac le Docteur Ami.
^ Bonum est sui dïjfusivum. (S. Th. p. I, qu. XX, art. 1.)
pouvait suffire. « Peu de prêtres, dit son premier biographe, •ont été aussi mêlés, à celle époque, aux diverses œuvres ■de ztle et y ont pris une part plus active. La chaire, la presse, les associations charitables, les réunions de jeunes •gens ou d'ouvriers, étaient tour à tour le théâtre de son zh\e '. »
La duchesse d'Angoulême, toujours à l'affût des talents naissants, voulut l'entendre. Il prêcha à la cour, et le suc- ■cès fut compIeL On parla de le faire aumônier de la fille de Louis X\ 1.
— Oh! dit l'abbé de Rohan, je tremble pour lui! El un autre de ses amis de séminaire lui écrivait :
— Cher frère, vous devez sentir que Dieu vous appelle à quelque chose de grand et d'utile dans son Église : ce n'est pas pour faire du bruit, mais du fruit; le talent fait du bruit et la sainLelé du fruit-.
Sous une autre forme, plus caustique, quoique aussi dévouée dans le fond, son oncle, le baron d'Espalungue, lui écrivait :
— Courage, mon ami, et tu arriveras; n'est-ce pas que tu le crois autant que moi? Pour moi, vieux soldat, je me disais en débulant dans la carrière : « Rose et Fabert ont ainsi commencé » , mais j'en suis resté là ; et toi, tu te dis : (( Fénelon et Bossuel » Je ne sais point finir la comparaison, charge-l'en, je t'en prie K
L'abbé de Salinis, sous ces conseils de l'amitié, put dès lors entrevoir ces appréciations, qui eurent plus tard un douloureux retentissement dans son âme aimante.
> De Ladoie, Vie de Mgr (le Salinis, p. 65.
* Lettre de labbé Dumarsais à l'abbé de Salinis, 13 janvier 1822.
' Lettredù baron J"E^palunguc à son neveu Antoine, novembre I8l8.
J'en emprunte le récit à l'ecclésiastique qui l'a le mieux connu, et qui, appelé par la confiance du chapitre d'Auch aux fonctions de vicaire capitulaire lorsque mourut son ami, en écrivait à ses anciens diocésains :
« Ses intentions les plus droites, les plus pures, furent méconnues et calomniées. Homme de son temps, connaissant les funestes préjugés que le défaut d'éducation religieuse avait déposés dans l'esprit d'un grand nombre d'hommes, Mgr de Salinis s'était senti la mission de dissiper ces préventions par le charme de la persuasive influence de relations bienveillantes. Homme d'autrefois par tradition de famille, il déplorait le changement que les habitudes modernes ont introduit dans les rapports de société. Voilà pourquoi il ouvrit son palais; voilà pourquoi il aimait ces réunions nombreuses où toutes les nuances se fondaient, où tous les partis s'effaçaient, où tous les cœurs s'épanouissaient! Ces réunions si simples, si dignes, disons le mot, si épiscopales, soulevèrent, au début, des critiques amères. On attribua à un sentiment vulgaire et tout humain ce qui n'était que l'inspiration d'un zèle éclairé et intelligent. L'archevêque d'Auch, disait-on, aime le monde, ne se plaît qu'au milieu du monde!... Eh! sans doute, votre évêque aimait le monde, mais il l'aimait pour l'attirer à Dieu ! C'est à vous à dire s'il s'est trompé ! Vos regrets et vos larmes ne sont-ils pas la meilleure réponse'? »
A cette heure de la vie du futur archevêque, la presse catholique laissait encore beaucoup à désirer. Parmi les journaux qui défendaient ou prétendaient défendre TÉglise, les uns subordonnaient constamment les intérêts religieux
' Circulaire de M. l'abbé de Ladoue au clergé et aux fidèles du diocèse il'Auch, 2 février 1861, p. 2.
18i SALINIS.
aux intérêts politiques; les autres étaient généralement voués au gallicanisme".
Les deux jeunes aumôniers de Henri IV résolurent de donner, sous le patronage de M. de Lamennais, avec le concours de M. de Bonald, de Huiler, de l'abbé Gousset, de l'abbé Rohrbacher, de l'abbé Doney, de Henri Lacordaire encore séminariste, de l'abbé Guéranger, et de plusieurs autres noms, alors presque ignorés et depuis si connus dans l'Église de France, un journal qui serait l'organe des doctrines ullranioutaines.
■ Us l'intitulèrent : Mémorial catholique, et à la première phrase éclatait leur devise noble et féconde : « Pour agir sur son siècle, il faut l'avoir compris ^I... »
— On y sentait, dit Sainte-Beuve, une sève de jeunesse et une chaleur de prosélytisme rares aujourd'hui'. On y attaquait à la fois les ennemis déclarés de l'Église et les chrétiens imbus des doctrines gallicanes.
Les gallicans prirent p^ur '.
Un ecclésiastique éminent du clergé de Paris rencontra l'abbé de Salinis :
— Mais, dit-il au directeur du Mémorial, vous avez donc fait la gageure de soutenir toutes les thèses impossibles ! Non content de justilier la Ligue, vous voulez maintenant réhabiliter Grégoire Vil '!...
Ce fut un débordement d'injures. Les enseignements du Mémorial furent qualifiés de recollants, les rédacteurs de
' H. iiF. RivNCF.v, Célébritéi catholiques contemporaines (Mgr Gtrbet), p. 227.
* Prospectus ilu Mémorial catholique, décembre 1S23. ' Smste-Beivk, Causeries du lundi it. VI, p. 311). *Salims, Souceni'S,. cites par M. de Lailoue, p. 76. ' Lettre de Tabbé de Cousergues à l'abbé de Salinis. mars 1824.
fous, les directeurs de dêclamateurs éhontés qui parlent avec la dernière indécence; leur œuvre fut traitée de schismatique ' .
Tout cela, parce qu'on réclamait le retour franc et complet à l'unité catholique!
Nous avons fait du chemin depuis, et, si l'École Menaisienne n'existait point encore, à proprement parler, en 182Z|, avec son organisation, c'est elle qui agissait déjà, dans la personne de son chef et de ses premiers initiateurs. Saluons encore une fois au passage cette influence trop peu connue. C-imme les drapeaux neufs d'une armée nouvelle s'inclinent devant les drapeaux déchirés et noircis qui ont vu le feu et gagné la victoire, inclinons noire
' .M. Forgues, dans ses Notes et Souvenirs (p. xwix), en a relaté un fait significatif. Je cite textuellement : « Quant aux gallicans, leur inimitié, plus naturelle, était aussi plus franciie, ilirai-je plus brutale? Ce mot, un peu dur, m'est suggéré par le souvenir d'une véritable avanie que Lamennais eut à subir , et qui est rapportée en ces termes dans VEssai biographique : <• Ea revenant d'Italie, en 1824, Lamennais était descendu à Paris, rue «le Bourbon, n° 2, chez son frère , M. l'abbé Jean , qui venait de se démettre des fonctions de vicaire général et de grand aumônier... Le prince de Croy, archevêque de Rouen et grand aumônier de France, eut l'inconcevable idée de s'en formaliser. Il l'écrivit à M. le comte de Senft't. Lamennais lui répondit . « — Monseigneur, M. le comte de Senfft m'a remis la « lettre que vous lui avez écrite le 29 septembre. — En descendant, « à mon retour de Rome, dans une maison où mon frère a, pour « quelques jours encore, ses neveux et ses domestiques, je croyais t descendre chez lui et non pas chez vous. Vous m'apprenez que je « me suis trompé. Dans une heure, je serai sorti du logement que « vous m'invitez à quitter promptement. — Il y a trois semaines, le « Souverain Pontife me demandait, avec instance, d'accepter un logen ment au Vatican. Je vous renls grâces de m'avoir mis, en si peu « de temps, à même d'apprécier la différence des hommes et des « pays. — J'ai l'honneur d'être , avec les sentiments que je vous « dois, etc., etc. — F. de Lame.xn.vis. » {Lettre du l" octobre 1824.)
hommage reconnaissant devant ces liers devanciers, qui, nous ouvrant la voie, nous ont appris à combattre et à vaincre !
Le Mémorial catholique, dit un publiciste de renom, fit du bruit et du bien. Si les adversaires ne tinrent compte que du bruit, les esprits justes virent le bien et le proclamèrent. Lesdoctrines romaines eurent un centre, un moyen permanent d'action, et se développèrent rapidement. Le clergé et les fidèles sentirent que là se trouvait, dans toute sa force, toute sa fécondité, la sève catholique '.
C'est dans le Mémorial (\\m M. de Donald poussa le célèbre cri d'alarme :
— Si le monde entier entendait le français, il y aurait de quoi bouleverser le monde!
Il s'agissait de l'effrayante multiplication des mauvais livres. Sous l'empire, c'est à peine si quelques rares éditeurs avaient eu le courage de réimprimer ceux que César appelait « les idéologues » du dix-huitième siècle. Depuis la Restauration, en sept années seulement, il était sorti des presses seules de la capitale cinq millions de volumes irapies, athées, obscènes ou socialistes. Les missionnaires de France en faisaient brûler par centaines sur les places publiques, les colporteurs en rapportaient par milliers.
— Et l'on se lait, s'écriait l'abbé de Salinis, et l'on regarde froidement ce travail du crime , et l'on craindrait de le troubler?
11 ajoutait, avec des pressentiments sinistres :
— Cette apathie des gouvernements, cette tranquillité sur le bord de l'abhne, est un phénomène que l'on ne sau-
ï H, DE RiANCEY, loC. CU , p. 228.
L'AUMONIER DE COLLÈGE. t87
rait expliquer humainement. A la vue d'une stupeur si extraordinaire, on se demande s'ils auraient donc entendu'. cette voix qui annonce aux nations leur i'm,Jinis super fe^, et l'on attend avec effroi les événements que présage cerepos de terreur ou d'aveuglement*.
Vraiment, le souffle du Maître a passé dans l'âme du disciple. Salinis parle, comme parlait Lamennais.
Lamennais!... Il devient de plus en plus le centre- detoutes les forces vives qui s'agitent au sein de l'Église dô France pour la féconder et la rajeunir.
Les deux aumôniers de Henri IV ne peuvent plus sepasserde lui. S'absenle-t-il, Gerbet lui écrit : « Nous cherchons à nous consoler un peu de votre absence , en nous entretenant souvent de vous ^ » Et Salinis : « Nous avonS' retrouvé, avec beaucoup de peine, deux de vos porlraits.. J'ai placé l'un dans mon cabinet. Nous y étions, dimanche,, douze personnes réunies, et nous remarquâmes que, dans ce nombre, il n'y en avait pas une seule chez qui la vuede votre portrait ne réveillât les mêmes sentiments ^ »
' C'est la menace de Dieu , dans les prophéties d'Ezéchiel , contreles nations coupables.
^Salinis, art. du Mémorial, février 1825.
' Lettre de l'abbé Gerbet à M. de Lamennais, 25 décembre 1823, ♦ Post-scriptum de l'abbé de Salinis à la lettre ci-dessus.
Cette admiration ira croissant, jusqu'au jour où Salinis, de plus en plus fasciné par le grand homme , ne craindra pas de mettre à ses pieds cet ardent hommage :
— Il n'y a personne au monde qui vous aime plus que moi. Et, puisque j'ai commencé, me laisserai-je aller à vous dire ce que je pense des sentiments que j'éprouve pour vous? Ce n'est pas de l'amitié. Il y a trop loin de vous à moi pour pouvoir l'appeler de ce nom. C'est quelque chose qui ressemble plutôt à cette affection tendre, à ce respect religieux dont se compose la piété filiale... Le nom de père est celui qui exprime le mieux ce qu'il me semble que vous êtes à l'égard de moi. Je vous l'aurais donné depuis longtemps, si j'avais osé me le permettre, et, ne l'osant pas, je n'ai jamais su en trouver un autre '.
Et il termine par celte confession, où l'enthousiasme ne saurait faire oublier l'inlluence immense que le génie de Lamennais exerçait sur les esprits à ce moment :
— En me rapprochant de vous. Dieu m'a appelé à une nouvelle existence. Le peu de vie que je puis avoir dans mon intelligence et dans mon cœur, je sens que je l'ai puisée dans vos doctrines ^
Lamennais tombe-t-il malade? Salinis accourt, l'enlève à ses travaux, le conduit dans les Pyrénées, les chères montagnes natales.
Le principe de vie e^t usé, dit Lamennais, il faut que je me presse ^
Avec la tendresse et la sollicitude inquiète du fils le plus aimant, le disciple s'efforce d'adoucir les fatigues de
'Lettre de l'iibbé de Salinis à M. de Lamennais, 23 février 1829.
« Ibid.
' Lettre de Lamennais à Tabbéde Salinis, 5 novembre 1827.
la route. On voyageait en poste, à petites journées. Dans les environs de Moissac, le malade perdit connaissance. La seule habitation voisine était une ferme isolée. Salinis aida le conducteur à y transporter le mourant. Toute la nuit se passa dans des transes liorril)Ies, uniquement adoucies par les sentiments de fui et de résignation du moribond, quand il reprenait ses sens.
C'est dans un de ces moments de répit que le jeune prêtre s'entendit ainsi interpeller :
— Mon ami, vous savez que je ne suis pas crédule, mais je puis vous assurer que ce qui m'arrive ne me surprend pas. Le jour où je dis ma première messe, j'entendis très-distinctement une voix intérieure qui n)e disait : « Je t'appelle à porter ma croix , rien que ma croix ; ne l'oublie pas! »
A Saint-Sauveur, l'abbé de Salinis, avec une instance touchante, encourageait son maître à user un peu de ses forces renaissantes, le prenait à son bras pour le faire descendre lentement, bien lentement, aux bords du Gave, s'ingéniait à le distraire en jouant avec le neveu' du grand homme, le ramenait insensiblement à la vie.
' M. Forguesa fort bien raconté cet épisode dans ses Noies et Souvenirs : « On m'Introduisit, dit-il, dans une très-petite cliambre, à l'arrière d'une de ces maisons plafiuées aux rocliers qui composent l'unique rue du village pyrénéen. Le Gave y envoyait son grondement sourd et monotone; une petite cascade, plus voisine, la fraiclie plainte de ses eaux brisées. Dans une sorte de pénombre grisâtre, je distinguai deux hommes : — l'un maigre et chélif , la tète abaissée sur sa poitrine, assis dans un grand fauteuil de paille; l'antre, diboutà côté de lui, la tète liante, les épaules effacées, le regard animé... Le premier était Lamennais; le second, son compagnon de route, son
garde-malade, était l'abbé de Salinis lis m'emmenaient dans leurs
promenades, qui jamais n'étaient bien longues. Lamennais, bientôt à
Quand il le rendit à ses amis, ce fut un long cri de joie dans toute la France. A Paris, on accourait au collège Henri IV, où Lamennais venait tous les dimanches soir, et Salinis, rayonnant de bonheur, montrait à ses jeunes gens le célèbre apologiste qu'il avait guéri, à force de tendresse ingénieuse et de piété filiale.
Là commencèrent ces conférences hebdomadaires, oiî la plupart des laïques qui, à Paris et en province, ont écrit pendant quarante ans pour la défense de l'Église romaine, de 1830 au concile, venaient, chaque dimanche, sous la présidence de Lamennais, puiser leurs principes dans les salons de l'abbé de Salinis.
Là venaient Melchior du Lac, Delahaye, Eugène de la Gournerie, Léon Bore, son frère Eugène, Emmanuel d'Alzon, Bonnelly, Foisset, Edmond de Cazalès, de Carné, Franz de Champagny, etc.
« On apportait, raconte l'un d'eux, dans ces réunions, un grand amour pour la vérité, un amour passionné pour la cause de la sainte Église. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu dans la jeunesse catholique plus d'entrain , de mouvement et de vie. L'action exercée alors par quelques hom-
bout (le forces, demandait à s'arrêter sous quelque bouquet d'arbres. On s'asseyait sur le gazon... L'abbé de Salinis encourageait Lameanais à user un peu de ses forces renaissantes. Lentement, bien lentement, nous descendions au bord du Gave, nous francbissions la passerelle tremblante, nous remontions sur l'autre revers, dans de fraicbes prairies; c'est là, je m'en souviens comme si c'était hier, qu'un jour nous passâmes toute une beure à jeter des pierres dans l'étroite baie ménagée entre les pierres sèclies des murs d'une petite bugerie. C'était à qui mettrait le plus de cailloux dans cette cible improvisée. L'abbé de Salinis nous battait sans peine, à ce jeu; mais je crois que Lamennais s'en tirait encore moins bien que moi. » (Forgoes,
loC. cit., p. MV.)
r/AUMONIER DE COLLÈGE. 191
mes sur la jeunesse ne fut pas stérile, et peut-être ne se rend-on pas suffisamment compte du bien qu'elle a produit. Il est permis de penser que le mouvement de retour qui se manifesta après 1830, et qui depuis a pris de si grandes proportions, n'est qu'une suite, et comme la transmission de l'impulsion donnée à la jeunesse chrétienne des dernières années de la Restauration'. »
Ainsi, le souffle menaisien enfantait des héros à la foi et des combattants pour l'Église. L'heure était proche d'ailleurs où V Association pour la défense de la Religion catholique, établie pour déshabituer les chrétiens à tout attendre du gouvernement, allait exercer son action individuelle et collective.
— Une nouvelle scène politique va s'ouvrir, disait prophétiquement Lamennais, et puis viendra l'orage. Nous ne sommes pas loin des persécutions qu'on m'a su si mauvais gré d'annoncer ^
Puis, songeant au rôle militant qu'il va tenir dans cette mêlée, il ajoute, avec une saisissante mélancolie :
— Mon cher ami, priez le bon Dieu pour l'un des hommes qui vous est le plus tendrement dévoué en ce triste monde.
Vienne maintenant l'orage, le bataillon sacré est prêt à l'affronter. Salinis en sera l'un des chefs les plus écoutés.
' M. DL' Lac, loc. cit., p. 15.
2 Lettre de Lamennais à l'abbé de Salinis, 7 janvier 1828.
Sommaire. — L'Oxford elle Cambridge français. — L'Oratoire et Juilly. Juiliy après la Révolution. — Élèves et maîtres. — Les méthodes. — L'idée mère du plan d'éducation de Juilly. — Le régime disciplinaire.
— Guerre à l'esprit de contrainte. — La vie de famille. — Les visiteurs de Juilly. — Pourquoi les jeunes gens y étaient si bien élevés.
— Une sortie violente de Lamennais. — Je n'en suis plus digne. — Rancune de Lamennais. — Soumission de Salinis. — La dernière recommandation.
A huit lieues de Paris, au milieu d'un parc uù abondent les eaux limpides et les frais ombrages, on voit s'élever un antique et vaste édifice, dont l'œil étonné admire les proportions et l'étendue : c'est le célèbre collège de Juilly, fondé par les Oratoriens, et qui eut longtemps avec eux des jours de gloire '.
C'est une retraite délicieuse pour les hommes d'éludé et un incomparable séjour pour l'enfance. « Quelle différence entre un pareil séjour et les maisons où nous avons fait nos classes, vraies prisons murées entre deux rues, dominées
1 OoEUu, M. de Scorbiac, dans Yl'nivers du 8 octobre 1846.
par des toits et des tuyaux de clieminées, avec deux rangées d'arbres étiolés au milieu d'une cour pavée et sablée, et une malheureuse promenade tous les huit ou quinze jours à travers les guinguettes des faubourgs '! »
Le grand cardinal de Bérulle, celte a gloire, trop oubliée de nos jours, de la grande école française du dix-seplièaie siècle ^ » , devina que Juilly pouvait être pour la France ce que sont pour l'Angleterre les beaux collèges des universités d'Oxford et de Cambridge, magnifiques assemblages de superbes édifices, séparés les uns des autres par des pelouses, des cours d'eau et des lacs, des jardins et des bois, et placés au milieu des plus riantes contrées de l'Angleterre ^
L'Oratoire aima toujours Juilly de prédilection. Malebranche y médita sa métaphysique chrétienne à roml)re d'un vieux marronnier qu'on montre encore et qui a abrité presque toutes les générations julliaciennes. Lejeune, Mascaron, Massillon y trouvèrent leurs premières inspirations d'éloquence, comme La Fontaine y devait puiser, dans l'étude attentive des choses de la nature animée ou inanimée, ces délicieux chefs-d'œuvre qui suffiraient à immortaliser Juilly, puisque c'est lui qui les inspira.
Au sortir de la Révolution, le célèbre collège voulut renouer les traditions de l'Oratoire. Là, vinrent se former ces jeunes hommes, depuis illustres dans les diverses carrières publiques : dans les armes, le prince Jérôme Bonaparte; dans les lettres, le poëte Barthélémy, l'archéologue Phi-
' MoNTALtiiBKKT, De l'Aveitif politique de V Angleterre ((Euvies complèles, t. V, p. 3^0.;
* CoLsiv, Du irai, du beau et du bien, p. 2ii.
' Ch. HuiEL, Jlisloire de Vubbaijc et du collège de Juilly, p. lO.
lippe Lebas, notre Louis Reybaud, et ce profond penseur, qui ouvrit à la philosophie religieuse une ère nouvelle, le vicomte de Donald; dans le barreau, Bethmonl et Berryer. Les maîtres de ce temps ont été chantés par leurs spirituels élèves, dans ce banquet annuel de la fraternité du collège,
Qui commence au potage et finit par des vers'.
Ce furent le Père Creuzé, préfet des études, sévère et
vigilant, qui
de la férule avait tant abusé
Que, de par Radamantlie, un jour de chaque année, Son ombre dans l'îlot languit emprisonnée -.
Le Père Lefebvre, professeur brillant et plein de grâce, mais original jusqu'à la manie. Il s'était fait arranger, sur la fin de sa vie, à Passy, un logement identique avec son appartement d'hiver, à Paris; et, de deux jours l'un, il occupait allernalivement chacun d'eux. La dimension, la distribution , l'ameublement des pièces, tout y éiait absolument semblable. Les livres mêmes de sa bibliothèque y étaient en double, et leur reliure était pareille. Il n'y avait que sa vieille servante, dont il n'avait jamais pu trouver le pendant -. c'était son désespoir '.
Le Père Hnré, l'humaniste classique jusqu'à la passion,
Iluré aux longs sourcils, cénobite savant, Canonisé par nous, même de son vivant '.
Il n'avait jamais feuilleté qu'avec dédain le Génie du
' BARTHÉLÉMY, lidiiquet de 1838.
^TtripiN, Banquet de 1834, p. 9.
2 Hamel, op. cit., p. 401.
* Barthélémy, Banquet de 1831.
christianisme et n'en regardait l'auteur que comme un novateur dangereux. Or, un jour, il donna pour sujet de composition dans sa classe : la Fête-Dieu. Un des neveux de Chateaubriand, qui en faisait partie et qui possédait secrètement l'ouvrage de son oncle , y copia textuellement le chapitre qui porte ce titre. Il fut le premier , laissant tous ses concurrents à une grande distance. Et le Père Huré, après avoir lu tout haut le chef-d'œuvre de son élève, s'écria avec enthousiasme : — Jeune homme, vous êtes plus fort que votre oncle ',
Le Père des Essarts , professeur d'histoire , « savant et laborieux comme un Bénédictin », écrivait de lui son élève Berryer*.
Le maître d'étude Bouchard, ancien soldai de la République, qui regrettait encore
Une pari de son nez gelé aux Apennins ^.
Le Père Sonnet, grand préfet, peu aimé des élèves qui lui reprochaient ses rigueurs, sa grosse voix
....et son zèle un peu rude, Qui prêchait à grand bruit le silence et l'étude *.
Mais nul n'a été plus chanté que le professeur de septième.
Ce Père Paturel, aux robustes poumons, Qui jadis, à Paris, quand il ouvrait roffice. Ebranlait de sa voix les tours de Saint-Sulpice ^
* Amédée PicH.vT, Arlésiemies, p. 80.
* Lettre au commandant Ordinaire, 28 mars 1865.
* De C\stillon, Banquet de 1838, p. 19.
* Tlri'In, Banquet de 1834, p. 18.
* Baiithllemv, Banquet de 1831.
L'auleur de la Xémésis voulut d'abord consacrer à sa mémoire un poëmc épique,
Œuvre de longue haleine, autant que l'Iliade,
dit-il lui-même, au banquet de 1839 ',
Que j'intitulerai la Paturelliade,
Et qui débutera par ces mots édatanîs :
Je cliaiite l'aturel * qui chanta si longtemps !
D'autres travaux détournèrent Barthélémy de ce projet. Il se borna à célébrer le martinet du Père Paturel , < cette relique aux nœuds piquants « qui
Eut l'honneur de servir pour U prince Jérôme.
Il le fit sur le ton de l'élégie, dans des vers pleins de charme et d'esprit, adressés par lui à son camarade de Juilly, le roi Jérôme, qui lui avait demandé des nouvelles de ce héros du plain-chanl :
Prince! ce raarlinet, que sa main redoutable Caressait, au dortoir, en ciiaire et même à table. Et dont nous gardons tous les stigmates gravés, Après avoir reçu l'honneur que vous savez, Fut conservé par lui comme une chose sainte Dans un lieu qui bravait toute profane atteinte. Longtemps il le montra, d'un front enorgueilli. Aux é;rangers marquants qui visitaient Juillj . Et quand, las d'agiter la terrible férule. Après soixante hivers consacrés à Cérullc, Il fut en patriarche habiter sans retour Le calme Nantouillet (jui lui donna le jour,
' 11 n'j a aucune témérité à croire que, lorsiiue Louis Rrjbaud écrivit SCS célèbres Jérôme Palurot, le nom de son ancien maître l'aida à trouver celui de son héros.
LE DIRECTEUR DE JUiLLY 197
Comme un vieux serviteur, compagnon d'un vieux maître,
Ce sceptre le suivit dans son manoir cliampùtre.
C'est là que, loin d'un inonde or.igeux et menteur.
Libre de contenter ses goûts d'horticulteur.
Il mêlait à la rose, objet de son extase,
Le tabac que son nez distillait en topaze.
Un soir, comme il prenait cet innocent plaisir,
Le sommeil éternel vint sans bruit le saisir;
Et sur la tombe simple où ce sage repose
Un martinet se trouve à côté d'une rose.
Puisse-l-il donc dormir en paix, et qu'aujourd'hui
Le martinet d'en haut ne soit pas lourd pour lui ' !
En mars 181/(, Juilly connut l'invasion et fut mis à sac. L'aventure a été chantée par les deux julliaciens marseillais , Barihélemy - et Louis Reybaud ^ Mais elle a surtout été contée avec une verve spirituelle par l'historien du collège, M. Charles Hamel*.
Dès le 27 mars, l'approche des Cosaques fut signalée par des bandes de paysans qui fuyaient devant eux dans toutes les directions, traînant à leur suite femmes, enfants et bestiaux. Le 28, dans l'après-midi, apparurent leurs éclaireurs; et, le soir, toute la campagne s'illumina des feux de leurs bivouacs. Vers onze heures, une horde de
' BARTHÉLrsnv, Entretiens sur Juillij, banquet de 1848, p. 21. 'Barthélémy, au banquet de 1839 (p. 23), parle des jours où la sainte patronne de Juilly,
Où sainte Geneviève, aux eaux de sa fontaine, Abreuva les coursiers venus du Borysthène.
* C'est au banquet de 1831 que Louis Reybaud rappela qu'
Jl fut une heure où de rudes attaques D'un grand empire abrégèrent le cours.
Moi, j'étais là, quand vinrent les Cosaques, Quand leurs chevaux hennirent dans nos cours.
* Op. Cit., p. 4(1.
ces barbares enfonça la porte du collège, se répandit dans toute la maison, à la chapelle, dont on eut à peine le temps d'enlever les vases sacrés, dans les dortoirs, dans les salies d'étude, dans les réfectoires, faisant main basse sur tout, jusque sur les couvertures et les vêtements des élèves. Le lendemain, à la pointe du jour, de nouvelles troupes vinrent prendre leur part du pillage et enlever le reste des provisions de bouche. Sans ressource et sans vivres au milieu d'un pays dévasté, le Père Crenière rassembla le pensionnat au fond de la cour, divisa les élèves en groupes de quarante à cinquante, et les dirigea, les uns vers Paris, les autres vers Dammarlin et Luzarches, sous la garde des moins terrifiés de leurs maîtres. Les pauvres enfants se mirent en route, par la pluie, à jeun, et les poches vides même de leur Xénophon. Aussi leur marche en désordre et précipitée n'eut-elle rien de comparable à sa belle retraite, si ce n'est pourtant qu'elle eut un résultat analogue. Pas un ne fut pris par l'ennemi; tous purent arriver sains et saufs chez leurs parents; et tous aussi, cinq à six jours après, se retrouvaient au bercail, joyeux de se revoir et de se raconter les divers épisodes de leur commune Odyssée.
Le 15 octobre 1828, deux cent quarante élèves, tous nouveaux, sauf vingt-neuf, entendaient la messe du Saint- Esprit dans la chapelle de Juilly , et au banc des directeurs de la maison, les Oratoriens disparus avaient fuit place aux
abbés de Salinis, de Scorbiac et Caire , chargés de reconstituer le collège et d'en faire revivre les antiques gloires. L'ancien collège se trouvait dans un état de décadence intellectuelle et morale. Les vieux Oratoriens, accablés par l'âge, étaient impuissants à soutenir cette maison, et leurs rangs, éclaircis par la mort, ne se recrutaient pas '.
C'était le moment où les ordonnances de 1828 venaient de jeter à la porte des collèges de Jésuites, par centaines, des élèves appartenant à l'élite de la société française.
M. de Bonald et Berryer, tous deux élèves de Juilly, jugèrent le moment favorable pour relever une maison qui leur était chère. Ils s'adressèrent à l'abbé de Salinis, qui en conféra avec son ami, M. de Scorbiac.
« Tous deux auraient pu prétendre aux premières dignités de l'Église; ils n'avaient qu'à laisser faire, elles seraient venues d'elles-mêmes à leur rencontre. L'abbé de Scorbiac et son ami s'éloignèrent volontairement de la route où passent les honneurs. Ils embrassèrent dans la solitude de Juilly des travaux modestes, mais puissants et bénis-. » M. de Scorbiac eut le titre ofTiciel de directeur, mais, en réalité, tous deux dirigeaient de concert, avec une telle unité de vues et une si parfaite union de volontés, que l'on eût dit un seul cœur et une seule âme. A lui seul, cet exemple ht l'esprit du nouveau Juilly.
Un ecclésiastique de grand mérite, l'abbé Caire, ancien aumônier lui aussi du collège Henri IV, consentit à s'associer à eux pour l'achat et la direction de Juilly. Il était de Marseille, où, agrégé à la célèbre société des Prêtres du Sacré-Cœur, qui a donné des martyrs et des héros à l'Église
' Gerbet, Oraison funèbre de Mgr de Salinis, p. 9. *Coei;r, loc. cit.
de Saint-Lazare, il avait su conquérir les cœurs et gagner une confiance qui se manifesta par de vifs témoignages de regret à son départ du petit séminaire, dont il était le supérieur'.
Des dillicullés de plus d'un genre s'opposaient à la restauration de Juilly, et, tout d'abord, aucun des directeurs n'avait les grades universitaires voulus par la loi.
M. de Valimesnil, le grand maître d'alors, se refusait à accorder la dispense sollicitée. Du moins, il voulait aupa-
' Homme d'esprit et de tact, excellent prêtre et administrateur habile, l'abbé Caire se ciiargea de l'économat et de la haute direction de la discipline du collège. Mais de^ dissentiments survinrent entre l'abbé de Salin s et lui sur la question financière et sur le chiffre des dépenses, dont il demandait la réduction; et il quitta Juilly dès le 11 février 1830. En annonçant sa détermination à la vénérable supérieure des chanoinesses de Saint-Augustin, 'pii dirigeait le couvent de l'avenue de la Reine-Hortense ; — Je crains bien, lui écrivait-il, que ma retraite ne soit la ruine de Troie. Il faisait allusion, par ce jeu de mots, au nombre des diiecteurs de Juilly ; mais, grâce à Dieu, ses craintes ne ?e réalisèrent [as, et il fit tout lui-même pour éviter ce malheur. De Paris où il se retira , il continua , pendant de longues années encore, à s'occuper des intérêts de la maison et à donner à ses deux associés l'appui de son expérience. D'un zèle admirable pour toutes les bonnes œuvres, il leur consacra le reste de ses forces et de sa vie, se chargea de l'administration des col'éges catholiques irlandais de Douai et de Paris, et accepta également la direction spirituelle et temporelle du couvent des dames chanoinesses de Saint- Augustin, oii sa mémoire est en vénération. D'une abnégation sans bornes, il n'accepta jamais la moindre rémunération de ses services, refusa l'épiscopal comme l'abbé de Scorbiac, et mourut en voyage à Lyon, le l 5 juillet IS.îC, dans lapauvreté volontaire à laipielle il s'était voué. Jl était grand vicaire d'Amiens et protonolaire apostolique. (Hamkl, op. cit., p. 431.)
Dans mes Souvenirs du clergé marseillais au dix-ueurièvie siècle, j'ai consacré une notice étendue à Mgr Caire, ainsi qu'a son frère, l'abbé Eugène Caire, qui fut professeur de philosophie au collège de Juilly, lorsque les trois directeurs en prirent possession en 1828.
ravant que l'abbé de Salinis souscrivît une adhé^ion à la déclaration de 1682.
S'adressant au disciple le plus ardent des doctrines ultramonlaines de Lamennais :
— Vous avez, disait-il, des doctrines contraires à celles du clergé de France.
— Eh bien! monsieur le grand maître, répondit Salinis, je vais vous donner par écrit une déclaration, attestant que j'adhère aux doctrines du clergé de France réuni en 1626, doctrine formulée par Fénelon dans son remarquable Traité sur le Souverain Pontife '.
M. de Vatimesnil hnit par se contenter de cette déclaration très-ultramontaine de gallicanisme.
Il y avait d'autres difficultés plus graves.
Tous les ennemis de Lamennais, — et ils étaient nombreux,— voyaient la fondation de mauvais œil. Les Jésuites n'étaient pas favorables-.
Ajoutez à cela les obstacles financiers, les divergences d'éducation parmi trois cents élèves nouveaux, venus des points les plus divers.
Salinis fut le bon génie du collège, et, en passant sous une direction nouvelle, Juilly retrouva un avenir.
« Sans doute, dira Gerbet, parlant devant le cercueil du Pontife, il y a, dans sa vie, bien des parties qui attirent beaucoup plus les regards; il n'en est point qui aient eu des résultats plus durables.
« Le collège de Juilly, organisé sur de nouvelles bases, a été pour la France religieuse ce que sont les écoles militaires pour l'armée. 11 a été un foyer de ce qu'on pourrait
• Ladole, Vie de. Mgr de Salinis, p. 106.
'Lettre de M. de Rainneville à l'abbé de Salinis, 28 août 1828.
appeler le patriotisme catholique, comme ces écoles sont le foyer du patriotisme national. On a pu constater que non-seulement presque tous les jeunes gens qu'il a formés ont conservé l'empreinte chrétienne qu'ils y avaient reçue, mais aussi qu'un grand nombre d'entre eux sont devenus de nobles athlètes de la foi et de la charité '. »
Un mot des méthodes employées pour en arriver à ce résultat, dû surtout à l'inlluence de M. de Salinis.
Il faudrait ici reproduire en entier le plan d'éducation, tel qu'on le pratiqua à Juilly et tel que le publia l'abbé de Salinis dans V Université catholique^, le recueil mensuel dont j'ai déjà dit ailleurs' l'histoire.
Ce plan, où circule une sève tout à la fois vivante et vivifiante, peut se résumer en un mot, celui même qui fit la fortune de toute l'École Menaisienne : « Nous serons de notre temps!... »
M. de Salinis le dit bien haut; ce qu'il redoute le plus, ce qu'il a en horreur, c'est le système qui nuire les premières années d'un jeune homme dans l'étude aride d'un passé mort et le tient avec un soin jaloux à l'abri de tout rapport avec le mouvement de son époque.
La prétention du hardi novateur était trop osée pour ne
' Gekbkt, op. cit., |). 10.
*T. IV, pj). 44 et suiv.
•■' Gkrbet, chap. m.
pas soulever des tempêtes. Les vieux régents frémirent, en lisant ces énormilés. On annonça une levée de boucliers à l'antique contre l'audacieux éducateur de Juilly. Les Jésuites useraient de toute leur inlluence sur les familles de leurs anciens élèves, et la tentative ne tarderait pas d'avorter.
Or, il se trouva un Jésuite qui eut le courage de se déclarer favorable à cette éducation selon les principes menaisiens. Quand nous aurons dit son nom, on comprendra quelle action cette intervention inattendue ne pouvait manquer d'exercer sur les esprits, à ce moment, et peutêtre y trouvera-l-on, non sans quelque surprise, un argument nouveau à ajouter aux arguments qu'on a fait valoir pour défendre sa mémoire si violemment attaquée. Il s'appelait le Père Loriquet.
Un Jésuite lamennaisien! et quel Jésuite!...
— J'ai causé avec le Père Loriquet, écrivait à Salinis son ami de Rainneville : il est personnellement dans vos doctrines.
Placés par leurs maîtres en face des redoutables problèmes soulevés par les révolutions modernes, les élèves de Juilly s'habituaient de bonne heure à affronter les périls d'une époque où tout a été remis en question. Leur intelligence se développait d'une manière vivante, ce qui n'empêchait nullement les succès classiques, au contraire.
— C'est Juilly, disait M. Saint-Marc Girardin , qui fait admettre le plus de bacheliers, et c'est Juilly qui nous envoie, en général, les bacheliers les plus passables '.
En vertu de ces mêmes principes, le système des sanc-
> Lettre du 5 août 1836.
204 SALIMS-
lions disciplinaires fut radicalement transformé par les nouveaux directeurs.
— En un temps, disaient-ils, où le principe de liberté et d'indépendance a prévalu dans la société, l'éducation de l'enfance doit être sagement libérale.
La férule tomba aux oubliettes. Le martinet lui-même, au grand scandale de tous les pédants de l'époque, fut solennellement condamné à figurer dans le Musée des antiques, en souvenir d'un vieux passé tombé dans le domaine de l'archéologie.
Les punitions réservées pour des extrémités tellement rares qu'elles ne se renouvelaient qu'à de très-rares intervalles, la discipline se rapprochant le plus possible des mœurs de la famille sans faiblesse comme sans inflexibilité, le cœur et la raison souvent interrogés par les maîtres, et par-dessus tout les sentiments de foi ingénieusement invoqués par de vrais pères, habituaient de bonne heure les élèves au régime de la liberté.
Grand art que celui-là! Qui n'a connu les périls du système contraire? Le ressort comprimé bondit au premier déplacement de l'obstacle et se détend, au risque de perdre son élasticité. Que de jeunes âmes élevées en serre chaude, et qui, transportées soudain à l'air libre, s'afTolent et semblent n'avoir plus qu'une pensée, dans l'enivrement subit de la liberté, se venger des lisières, en se précipitant dans l'abîme!
L'abbé de Salinis, comme Lacordaire, ne voulait aucune contrainte. Jamais on n'imposa de force, et de par le règlement, une pratique sacramentelle '. C'est sans doute
' A Juilly, rien ne se faisait par contrainte : le principe de MM. de Scorbiac et de Salinis était que l'obéissance forcée n'est pas l'obéis-
pour cela qu'elle fut toujours si fort en honneur parmi ses heureux dirigés.
— Ce n'est pas comme écoliers, leur disait-il, mais comme chrétiens que vous vous approchez des sacrements. Vos maîtres n'ont donc rien à exiger sur ce point. Cela ne les regarde pas.
Il s'élait dit encore que le cœur du jeune homme n'est souvent si faihle que parce que son intelligence est désarmée. Aussi, sortant de ses mains, l'incrédulilé ne pouvait' surprendre les élèves, auxquels des conférences dialoguées et des disputes soigneusement préparées avaient fait passer en revue les opinions et les systèmes, peser les objections et apprécier les arguments. De ces conférences sortit le Cours (le Religion, publié d'abord dans V Université catholique ' et devenu depuis cette admirable démonstration de la Divinité de l'Eglise, rêve de toute la vie de M. de Salinis et ûlialement recueillie dans les quatre volumes publiés par .M. de Ladoue*, chef-d'œuvre de démonstration et d'apologétique trop peu connu par malheur et trop peu lu dans ce temps de vie dissipée, où le journal a si fâcheusement détrôné le livre.
sancc. Suivant eux , le maître étant auprès de Tenfant le représentant i^le Dieu, l'enfant devait apprendre à lui obéir librement et de son i)lein gif, comme Dieu même entend que l'iiomine ]ui obéisse. Pour appliquer de tels principes, dans la mesure que comporte et avec les tempéraments que réclame la nature humaine, il faut sans doute que l'ascendant de la force morale supplée à l'absence de cette force matérielle dont l'usage est ainsi répudié; de Scorbiac et de Salinis le savaient, et voilà pourquoi ils travaillaient avec tantdesoinà conquérir et à consacrer, sur le cu'ur et sur l'esprit de leurs élèves, l'empire que donnent la sagesse et l'amour. (Du Lu:, loc. cit., p. 18.)
' T. I à IV.
2 Cliez Toira, éditeur, à Paris.
Les visiteurs de grand renom aiïluaient à Juilly. Les plus grands orateurs ambitionnaient d'y porter la parole. Mgr de Forbin-Janson, l'abbé Deguerry, l'abbé Cœur, l'abbé Combalot, Lacordaire, s'y firent entendre à plusieurs reprises. Tous reparlaient, émerveillés de l'inlelligence des élèves, de leur excellent esprit et du bon ton de ces jeunes écoliers.
(( J'ai vu Juilly souvent et longuement, écrit le biographe de M. de Scorbiac; une chose frappait tout d'abord : les élèves y étaient bien élevés : ce n'était point cet air tantôt gauche, tantôt impertinent, ces allures ou sauvages ou effrontées, si communes dans la plupart des collèges qu'elles forment comme le type, dès longtemps vulgaire, de l'écolier; c'était une politesse simple et naturelle, l'aisance et la modestie dans le maintien, la distinction dans les manières, l'à-propos et la retenue dans les paroles; on se demandait comment des enfants pouvaient avoir acquis, de si bonne heure et à ce degré, l'art si difficile, et que les hommes ne possèdent pas toujours, du savoir-vivre. Il fallait, pour le comprendre, les voir groupés autour de MM. de Scorbiac et de Salinis, auprès desquels ils avaient toujours libre accès et dont, à certaines heures, sacrifiant volontairement leurs récréations, ils envahissaient en foule les appartements. Je ne manquais jamais, lorsque je me trouvais à Juilly, de descendre, en ce moment, chez l'un ou l'autre des deux directeurs. La franche et cordiale gaieté des élèves, leur confiant abandon, l'alTection filiale qu'ils montraient pour leur supérieur, la familiarité toute paternelle de celui-ci, les causeries piquantes, et très-souvent fort instructives, qui s'établissaient sur les défauts à corriger, sur les difficultés à vaincre, sur la conduite, sur les
études, sur mille questions relatives à la religion, à l'histoire, à la littérature, que soulevait, à propos de ces études, une curiosité naïve et dont les solutions étaient mises à sa portée avec une aisance merveilleuse : tout cela me charmait, et je m'expliquais facilement que les élèves de Juilly, entretenant avec des hommes comme MM. de Scoibiac et de Salinis ce commerce intime de tous les jours, fussent, dès le collège, des jeunes gens de bonne compagnie '. »
— Je reconnaîtrais entre mille officiers un élève de Juilly, disait un jour, devant Sébastopol, un de nos officiers généraux. Il faut qu'ils aient été à une bien excellente école de bon ton et de savoir-vivre pour en offrir tous d'aussi saillants exemples.
Un soir de novembre 1830, dans le salon de l'abbé de Salinis, en présence de plusieurs ecclésiastiques étrangers, M. de Lamennais, dans un état de surexcitation très-marquée, donna lecture d'un article qu'il destinait à YAvcriir. C'était une diatribe, devenue depuis fameuse, contre le pouvoir, intitulée : L'oppression des catholiques.
Il ne m'en coûte pas d'avouer que ce ton passionné, ce langage de tribun ressemblaient fort à un appel à l'insurrection.
Toujours judicieux, l'abbé de Salinis vit le péril. Sous la
' De L\c, loc. cit., p. 17.
forme la plus modérée, avec ime urbanité exquise, où l'on sentait la tendresse du fils et le dévouement du disciple, il soumit au maître quelques observations, auxquelles celui-ci répondit par des sophismes.
Salinis crut devoir insister. Enveloppant ses critiques dans un alticisme irréprochable, il proposa quelques modifications.
Lamennais leva la tête qu'il tenait, comme à son ordinaire, un peu basse, évitant de regarder en face ses interlocuteurs; son regard se remplit d'une expression de surprise, puis de colère :
— Monsieur, dit-il, quod se ripai, scvipsi^!
Puis, il se leva brusquement et sortit du salon.
L'article parut le 23 novembre et fut déféré au jury.
Pour la première fois, ce soir-là, Saluiis comprit ce qu'il allait lui en coûter d'avoir confondu l'homme avec sa doctrine, et combien, en s'attachant à l'École, il fallait savoir reconnaître les défauts et, au besoin, les torts du Maître.
Juilly, en effet, était plus qu'un collège, c'était un centre de mouvement catholique. Lamennais venait d'en faire son quartier général. Le séjour de Paris ne pouvant guère, à cette époque de troubles qui descendaient dans la rue, se concilier avec des travaux qui demandent de la tranquillité, le Tertullien moderne vint chercher, à côté de Salinis et de Gerbet, le calme que la capitale lui refusait, dans cet asile qui abrita les méditations de celui que l'on a nommé le Platon chrétien. Plusieurs de ses disciples , comme je l'ai raconté ailleurs-, l'y accompagnèrent.
' Ce que j'ai (fcrit est écrit. C'est la réponse de Pilate. ' Gerret, cliap. III.
C'est de Juilly que partirent, dès lors, le mouvement et la direction.
Ce fut le signal d'une guerre contre Juilly.
— On nous considère ici comme des Jacobins, écrivait de Montauban à son ami M. de Scorbiac '.
Et le bon abbé Coml)alot, si dévoué aux Menaisiens, étant venu à Marseille en novembre 1830 ^ après avoir entendu
' Hamel, op. cit., p. 494.
- C'est Je Juilly que l'abbé de Lamennais écrivait, le 30 mars 1831, à un ecclésiastique haut placé à Marseille, que la Correspoudan e ne nomme pas, mais qui est évidemment M. l'abbé Eugène de Mazenod : ■< Il me revient de tous côtés que d'horribles calomnies, qui « paraissent avoir été fabriquées à Aix, se répandent contre moi, dans € le midi de la France. On m'accus»; d'avoir engagé deux ecclésias- « tiques à s'unir à moi pour écraser l'épiscopat, à quoi l'on ajoute « diverses circonstances qui sont, comme le premier fait, d'infâmes « impostures. Je sais, grâce à Dieu, et je n'ai jamais été tenté d'ou- « blier, que je dois aux évêques, non-seulement respect, mais obéis- € sance entière, hors le seul cas où ils seraient eux-mêmes en oppo- € sition avec le chef de l'Église; depuis quatre mois, j'ai renourelé « plusieurs fois cette profession de mes sentiments, et si j'étais capa- « ble d'en avoir de différents, je me ferais horreur à moi-même, a Cependant il n'est pas douteux (|ue les calomnies, dont je parlais « tout à l'heure, circulent de diocèse en diocèse, et qu'il en résulte « un grand scandale. Je dois à l'Église, je me dois à moi-même, de a défendre ma réputation comme prêtre, et, par conséquent, d'es- « sajer, par tous les moyens possibles, de remonter à la source « des odieux mensonges par lesquels on cherche à me déshonorer « dans l'esprit des catholiques... » Suivent divers détails sur le but que poursuit VAvenir, auquel « on rendra justice plus tard, en un «temps où les catholiques reconnaîtront, dit-il, que le salut est « là où nous le montrons, là uniquement ». Le 17 avril, répondant « la lettre de M. de Mazenod : « Je vous dois beaucoup, lui écrit- « il, mais pas plus que mon cœur no peut i)ayer en reconnaissance « et en affection, et je dois me consoler des injustices qui m'ont « valu de votre part des preuves si touchantes et si honorables d'in- « térèt... Je recommande à l'abbé Combalot de se guider par vos « conseils et de ne rien faire (lue vous ne Tapprouv ez. »
les doléances des catholiques marseillais, malgré la sympathie ouverte de l'évêque et du jeune clergé , n'hésitait pas à écrire, de son côté, à M. de Salinis :
— L'attachement à la royauté est pour tous ces pays une seconde religion , peut-être est-il la première pour un grand nombre !
Il ajoutait sagement :
— Sans changer de doctrine, l'.^i'en/r produirait plus de bien, s'il cessait de blesser les royalistes dans leurs vieilles affections. On ne les ramènera pas par un genre acerbe et presque méprisant... Les injures, les personnalités n'avancent pas l'œuvre de Dieu.
Hélas! les sages conseils n'avaient plus chance d'être écoutés. L'âme du maître s'assombrissait, son cœur surtout s'aigrissait au point que, à un an de la scène que je viens de raconter, un matin du mois de novembre 1830, il annonça qu'il ne dirait plus la messe.
Salinis, navré, se jeta à ses genoux.
— Non, répondit Lamennais, je ne m'en sens plus digne.
— Un des plus beaux jours de ma vie est celui oîi j'ai pu faire un acte de foi que je m'étais trompé !
Cette parole admirable, que Salinis répéta si souvent durant sa vie et fit entendre avec solennité sur son Ut de mort, nous explique, eu' même temps que la candeur de
son âme, le motif de l'irritation que Lamennais conçut dès lors contre lui.
Les pèlerins de Dieu et de la Liberté étaient à Rome. Tout l'univers catholique était attentif. L'École Menaisienne surtout était anxieuse, et Salinis plus que personne.
Un jour, la poste lui apporta un pli, qui devait être important, puisque l'évêque qui le lui envoyait avait cru devoir le revêtir d'un grand sceau protecteur. Salinis l'ouvrit. C'était l'Encyclique Mlrari. vos.
Aussitôt, reconnaissant cette voix que tous ses enseignements avaient proclamée/«///nac/a ', il se découvre, baise avec respect la parole pontificale, tombe à genoux au pied d'un crucifix et lit l'Encyclique.
— J'éprouvai, dit-il, durant cette lecture, la vérité de celte parole : « Crede ut intcllujas, crois si tu veux comprendre » -, la soumission ouvrit les yeux de mon esprit . — Je vis tout à coup le vice d'un système qui met les traditions du genre humain sur le même pied, sinon au-des-
' Les rédacteurs du Missel de Paris avaient fait appel au talent de l'abl»é de Salinis. Sur leurs pressantes instances, il composa une prose pour la fête de saint Pierre et saint Paul. Quoiqu'il n'eût pas encore des idées bien arrêtées sur le droit liturgique, il lui en coûtait de se constituer ainsi hymuographe à côté de saint Thomas d'Aquin, de saint Bernard, de saint Ainbroise, etc.; mais il se décida dans la pensée d'introduire dans la liturgie parisienne une expression claire et nette des prérogatives du Souverain Pontife, en particulier de son infaill bilité doctrinale. Dans la huitième strophe, il l'y introduisit :
Ridebit in/erni minas Vox Pttri /alli nescia.
Nic stare, nec verum loqui, Orante Christo, desinet.
Ce Vox Pctri/alli nescia fut trouvé trop ultramontaiu, et remplacé par Innixa Pétri cathedra. (Di: Lvdoue, Collaboration de Mgr de Salinis à diverses œuvres, p. 400.)
SUS des traditions conservées par l'Église. Dès ce moment, je compris mon erreur '.
Alors, d'un cœur vraiment soumis, avec une de ces explosions de joie intime qui accompagnent presque toujours les amères voluptés du sacrifice, il se mit à réciter lentement son Credo.
11 lui restait encore quelque chose à faire.
Dans une circonstance analogue, Fénelon n'avait pas hésité à monter en chaire pour lire à son peuple la condamnation de ses erreurs. Le jeune directeur du collège de Juilly réunit les élèves et les professeurs dans la chapelle, et, en présence de tous ces jeunes gens qu'il eût craint par-dessus tout de scandaliser, en laissant planer le plus léger doute sur la sincérité de sa rétractation , il leur dit qu'il adhérait de cœur et d'esprit au jugement de Rome, et qu'il serait inllexible envers tous ceux qui ne partageraient pas sa soumission, comme ils avaient partagé ses erreurs ^
Lamennais s'irrita. La solennité des rétractations de Juilly lui sembla un reproche. Il écrivit à Salinis :
— On m'a prévenu que vous parliez de moi d'une manière dont je dois être surpris pour le moins. Vous avez dû dire à plusieurs personnes : « que j'étais sorti de (( l'Église, que je n'étais plus catholique; que les Paroles « d'un croyant n'étaient que le prélude ; que dans le fond « de mon cœur je couvais une grande hérésie ; que vous « aviez eu avec moi une conversation de deux heures, « dans laquelle je vous avais dit des choses que votre con- « science ne vous permettait pas de révéler-, que, d"ail-
'Salims, Conférence à Bordeaux.
' Dl'pi'y, .y'otice biographique sur Mgr de Salinis, p. 1 2.
« leurs, je sentais bien moi-même l'effrnyanle position « dans laquelle je me trouvais; que ma conscience n'était « pas en repos, et que c'était à cause de cela que je ne « disais plus la messe, etc., etc. » Si vous avez réellement dit le quart de ces choses, vous sentez le jugement que je dois porter de vous. Mais, comme je ne veux point me hâter de vous faire la part qui vous serait due alors dans mes sentimenis et dans mon estime, j'attends de vous là-dessus une réponse nette, précise et catégorique.
Salinis repoussa avec indignation les propos calomnieux qu'on lui prêtait. Mais il ne dissimula pas sa foi. La réponse, à cet égard surtout, fut u nette, précise et catégorique ') .
Lamennais ne tarda pas à rompre avec lui, comme avec tous ses vrais amis : il garda cependant une rancune plus accentuée contre Salinis que contre les autres. C'est un privilège que Salinis partagea avec Lacordaire.
Il allait mourir, quand, remettant à l'abbé de Ladoue le manuscrit de ses conférences sur la Divinité de l'Eglise, il lui dit :
— Vous remarquerez qu'il y a certains passages qui portent l'empreinte des opinions de M. de Lamennais; effacez-les sans pitié, et dites bien à tous que je désavoue tout ce que j'aurais pu écrire de contraire aux doctrines du Saint-Siège .
' Df, LvDoiE, Circulaire an clergé d'Aitch, p. 9.
Sommaire. — Il faut assurer l'avenir do Juilly. — L'évêquc de Troyes demande l'abbé de Salinis pour coadjuteur. — Oppositions. — On veut le nommer à l'évi^ché d'Angers. — Résistance de Louis-Philippe. — Intervention de Mgr Affre. — L'abbé de Salinis est écarté de l'épiscopat. — Les passions de partis. — Mgr Donnet appelle l'abbé de Salinis. — Lacordaire à Bordeaux. — Salinis continue son œuvre. — Le professeur. — Le directeur. — L'apostolat du salon. — Vicaire général. — Deux morts. — 1848. — Les candidatures du clergé. — Salinis candidat à la députation. — M. de Falloux ministre. — Sa lettre à M. de Salinis. — Comment M. de Salinis reçoit la nouvelle de sa promotion à l'épiscopat. — Le sacre.
Cette attache à l'École Menaisienne fut, pour l'abbé de Salinis, une robe de Nessus. On exploita contre lui ces élans de jeunesse qui, au Mémorial, l'avaient mis en vue dans la fraction la plus militante de l'École, frappée en la personne de son chef.
Il s'agissait d'assurer l'avenir de Juilly.
— Après avoir été mêlé à des affaires qui ont eu un si malheureux éclat, écrit Salinis, je ne suis pas propre à une œuvre de cette nature. Dieu sait, mais tous les hommes ne savent pas à quel point mon âme a été toujours simplement soumise à l'Église et combien elle s'est
complètement dégagée de tout ce que l'Église a désapprouvé '.
Le 18 avril 1841', la direction du collège passait aux mains d'une société de prêtres, formée par M. Bautain, et qui comptait parmi ses membres l'abbé Cari, l'abbé de Bonnechose, l'abbé Ratisbonne, l'abbé Goschler, et plus d'un nom devenu cher à l'Église de France.
Ceux qui connaissaient l'abbé de Salinis voulurent le faire évoque. Un vieillard vénérable , accablé par l'âge et les infirmités, le demanda pour être son coadjuteur, à Troyes. La négociation allait aboutir, quand le secret, indispensable à toute négociation de ce genre, fut divulgué, et assez habilement pour que les adversaires du futur coadjuteur en fussent les premiers informés. Aussitôt ceuxci se mirent en campagne. Au ministère, on représenta l'abbé de Salinis comme un légitimiste fougueux, et à la nonciature, comme le disciple d'une école anathémalisèe.
Vainement, les amis de M. de Salinis, ceux qui, ayant vécu dans l'intimité de son âme, en savaient le mieux la droiture et les dons précieux, adjuraient les ennemis d'articuler leurs griefs et de les discuter.
— Un Laraennaisien évêque!... jamais!
' Lettre de l'abbé de Salinis à M. Boyer, de Saint-Sulpice, 1839. • CiiANTREL, Dictionnaire encyclopédique de la thcolo'jie catholique, t. XXVI, p. 132.
2i6 SALINIS.
— Mais la rélraclation a été publique, el le Pape l'a acceptée.
On ne voulait rien entendre. Il ne m'en coûte point du reste de le reconnaître, les opposants s'étaient fait une conscience, et ils croyaient rendre gloire à Dieu, en préservant l'Église et le pays d'un tel choix! L'un deux, ouvrant onlin les yeux, s'en expliqua avec l'abbé de Saiinis, deux ans après avoir empêché sa nomination. C'était l'évêque de Montpellier.
— Monsieur, lui écrivit-il, j'ai réparé le tort que je vous avais fait. Le garde des sceaux a bien voulu se charger de ilétruire, dans l'esprit du président du conseil, les impressions que j'y avais, très-consciencieusement, mais Irèsmalheureusemeut aussi, laissées sur le compte d'un prêtre vertueux et dévoué à l'Lglise.
Tous ne désarmèrent pas. Un autre prélat crut devoir à sa conscience de poursuivre et d'entraver toute nouvelle candidature.
— Tant que je vivrai, dit-il, M. de Saiinis ne sera pas évêque.
Il en fut ainsi.
M. de Montalembert avait écrit à son ami :
— Il importe aux chrétiens de voir placés sur le trône épiscopal des hommes tels que vous L
Il le proposa pour l'évèché d'Angers.
Dans l'intervalle, M. de Saiinis avait fait le voyage de Iiome. Le Pape, charmé de son esprit et de sa droiture, déclarait que sa promotion à l'épiscopat lui serait personnellement agréable, et toutes les préventions du Sacré
' Lettre do Moiitalembert à l'abbé de Saiinis, 12 décembre 1840.
Collège et de la Prélature contre le disciple de Lamennais avaient disparu devant cette loyauté candide.
Mais puisque Rome est gagnée, il faudra se retourner vers Paris et faire le siège du gouvernement, au besoin des Tuileries elles-mêmes.
Le ministre des cultes proposa au conseil la nomination de M. de Salinis. Tout le cabinet acceptait, quand le Roi dit :
— Ces hommes de science et d'idée sont entreprenants, ils peuvent créer des embarras.
— Puis, ajouta-t-il, l'abbé de Salinis est carliste, toutes ses relations sont avec les chefs de ce parti. Je le sais : on n'a jamais chanté le Domine salvumfac à Juilly '.
Dans sa loyauté simple et droite, l'abbé de Salinis crut devoir aller chez le Roi. L'entrevue fut cordiale. Louis- Philippe fut charmé.
— Je n'ai pas prononcé un mot que je pusse regretter, écrivit-il au sortir de l'audience. Je suis demeuré plutôt en deçà que je ne suis allé au delà de ce que mes sentiments et mes convictions m'auraient permis de dire *.
On sut cette visite. Les adversaires, omettant de dire qu'elle avait élé désirée et provoquée par le chef du pouvoir lui-même, taxèrent le visiteur d'ambition prèle à tout pour arriver. Sa conscience s'en alarma. Il consulta un prélat éminent.
— L'archevêque de R..., écrit-il à l'abbé de Scorbiac, a complètement rassuré ma conscience. 11 a jugé que, l'affaire ayant été engagée primitivement sans ma participation, et les obstacles qu'elle a rencontrés étant d'une nature toute particulière, en sorte que c'était moins moi
' Lettre de Salinis à l'abbc de Scorbiac, 26 octobre I8il. */d., 10 décembre 1&41.
que l'École à laquelle j'ai appartenu que l'on prétendait repousser, il y avait là une injustice, que, dans l'intérêt de l'Église, on ne devait pas laisser triompher.
— Au reste, ajoutait-il, je puis bien vous dire que, à mesure que cette mission de l'épiscopat m'apparaît comme quelque chose de plus probable, de plus prochain, le côté humain s'évanouit entièrement pour ne me laisser voir que les devoirs sévères qui vont enchaîner ma vie '.
On apprit que le décret allait être signé. Les opposants ny tinrent plus. On fit arriver au ministère des cultes des objections : il fallait empêcher à tout prix l'avènement de cet ambitieux qui avait vu Louis- Philippe, de cet intrigant qui prolongeait son séjour à Paris!
Par un illogisme fréquent en semblables occurrences, on n'hésita pas à considérer comme licite pour les adversaires ce qu'on proclamait illicite et criminel pour l'abbé de Salinis. C'est auprès des gouvernants, qu'il a eu si grandement tort de visiter, qu'il est permis d'agir, en invoquant l'intérêt du gouvernement et du parti que Salinis trompe, au profit de son ambition.
Puis, comme toutes ces menées ne suflisaient pas à noircir le dossier de l'élu, ils allèrent chercher un archevêque, tout-puissant alors sur l'esprit du Roi.
Mgr Affre, qui avait mis autrefois tant de confiance en l'abbé de Salinis, qui l'avait connu et apprécié, se laissa gagner et empêcha la nomination d'aboutir.
Toujours bon, toujours loyal, l'abbé de Salinis dit :
— Je n'ai pas la plus petite amertume contre l'archevêque... J'éprouve un calme, je dirai même une consolalioa
• Lettre de Salinis à l'abW de Scorbiac, 3 décembre 1841.
dont je le bénis. Je comprends, ce me semble, mieux que je ne l'ai jamais fait, qu'une seule chose après tout nous importe, devenir de saints prêtres '.
Et quand Mgr Affre mourut :
— J'avais été longtemps son ami; j'avais eu depuis à me plaindre de lui. Il est au ciel; il ne se souvient, j'en suis sûr, que de notre ancienne amitié. Il voit toute mon âme et que personne n'a été plus ému que moi de sa belle mort. 11 demandera à Dieu de ra'accorder aussi la grâce d'une mort chrétienne. Il n'y a pas dans la vie d'autre ambition raisonnable que celle-là ^.
Or, il écrivait cela en 18/|9, et nous ne sommes qu'en 18/,1.
Évincé de l'épiscopat, s'étant démis de ses fonctions à Juilly, humilié devant l'opinion, entouré d'adversaires qui triomphent bruyamment, que deviendra-t-il?
« Tout est possible aux partis, quand ils croient avoir intérêt à perdre un hommes »
Salinis faisait la douloureuse expérience de cet acharnement implacable excité par les haines des partis, celles qui pardonnent le moins et divisent le plus.
Pour dominer cette passion tyrannique de l'esprit de
' Lettre de Salinis à l'abbé de Ladouc, janvier 1842. ' Id., juin lbi9.
' Lettre de Lacordaire à la comtesse de la Tour du Pin, 5 octobre 1842.
parti , il faut une âme bien trempée et une de ces natures nobles qui aiment, comme les aigles, à vivre dans les hauteurs, parce qu'on y plane au-dessus des vaines disputes de l'infirmilé humaine.
Si je ne parlais pas d'un prélat encore plein d'ardeur et de vie, je serais plus à l'aise pour dire que c'est une de ces âmes-là qui anime l'éminent cardinal, primat d'Aquitaine, l'une des gloires de l'Église de France en ces temps '.
L'archevêque de Bordeaux vint noblement au secours du prêtre, délaissé par les uns et poursuivi par les autres.
Il écrivit à l'abbé de Salinis :
— Venez à Bordeaux, vous deviendrez ici l'âme de plusieurs belles œuvres *.
A ce moment, Lacordaire, également appelé et protégé par "Mgr Donnet, inaugurait cette magnifique station de Bordeaux, dont il aimait à dire qu'elle resplendissait toujours comme l'étoile du matin à l'horizon de sa prédication dominicaine.
Celui-là aussi, les haines politiques le poursuivaient, quand le généreux archevêque lui tendit courageusement la main. Elles le suivirent jusque dans le palais archiépiscopal, qui lui avait donné asile.
— Comment pourrais-je voir de bon œil le rétablissement d'un ordre révolutionnaire? s'était écrié Louis-Philippe, en apprenant la détermination de Mgr Donnet*.
On parla de faire appréhender Lacordaire au corps par un gendarme, s'il se prévalait de la protection de l'audacieux prélat pour prêcher en habit dominicain.
' Ceci a élé écrit en 1880.
' Lettre de Mgr Donnet à l'abbé Salinis, 4 octobre 1841.
^ Lettre du P. Lacordaire, 10 mars 1842.
— Un jour viendra , dit l'archevêque au ministre des cultes, un jour viendra où, le bon sens public ayant fait justice de toutes ces mesquines susceptibilités et de toutes les exigences des partis, nous serons étonnés, vous et moi, des lettres que nous aurons échangées en ces circonstances'.
Lacordaire parut en chaire avec son froc , et le respect dû au lieu saint empêcha seul les battements de mains de l'auditoire.
Le succès dépassa toutes les prévisions.
«Bordeaux, ville d'affaires et de plaisirs, ne semblait guère mieux préparée à l'évangélisation de Lacordaire que l'opulente et voluptueuse Corinthe à celle de saint Paul. Et pourtant, dès le premier jour, plus de cinq mille âmes, étrangères pour la plupart à toute pratique religieuse, étonnées de se rencontrer au pied d'une chaire, subitement enlevées aux préoccupations d'esprit du prétoire, du barreau, des lettres, du négoce, de l'administration, de l'armée, fondues en une seule âme à la flamme d'une incomparable éloquence , ondulaient sous le souffle domi • nicain comme les vagues d'un Océan. Et cette émotion se prolongeait d'une conférence à l'autre, dans tous les cercles, au théâtre, dans les cafés, dans les comptoirs. Bordeaux ne pouvait plus parler d'autre chose; et la noble cité qui, depuis un demi-siècle surtout , avait entendu tant de voix éloquentes, Vergniaud, Ferrère, Laine, Martignac, se montrait digne, il faut le reconnaître, de l'orateur que Dieu lui envoyait*. »
Les passions firent silence, c'était une unanimité dans
' Lettre de Mgr Donnet à M. Martin (du Nord), 7 décembre 1841. *FoissET, Vie du P. Lacordaire, t. II, p. 12.
l'opinion et dans l'enthousiasme, qui jetnit Lacordaire dans l'étonnement.
— Il faut, écrivait-il à madame Swetchine, qu'il y ait en moi quelque grande modification, ou bien que Dien ait envoyé ici une légion d'anges toute particulière pour me défendre ' .
L'archevêque, en appelant l'abbé de Salinis, avait eu la pensée de lui confier la lourde mission de continuer et de compléter l'action de Lacordaire.
Lacordaire avait réconcilié les esprits avec l'idée et le sentiment religieux, Mgr Donnet voulut que Salinis les instruisît dans la doctrine catholique et les ramenât doucement à la pratique chrétienne.
Encore une fois, c'était une lourde mission et une tâche difficile.
Le 17 janvier 1842, M. Villemain écrivait à l'abbé de Salinis :
— Je me félicite d'avoir pu offrir une heureuse occasion d'influence à des talents et à des vertus que je souhaitais voir appelés à servir la religion dans une mission plus haute encore que l'enseignement.
La lettre accompagnait un décret royal, qui nommait M. de Salinis professeur à la Faculté de théologie de Bordeaux.
' Lettre de Lacordaire à madame Swetcliine, l'' mars 1842.
Les Facultés de théologie, malgré les lacunes de leur organisation et l'insuflisance de leur rôle vis-à-vis du clergé, n'en auront pas moins, dans l'histoire ecclésiastique de ce siècle, une place que mon attachement filial pour elles ne me permet peut-être pas d'indiquer avec assez d'impartialité. Du moins, qu'il me soit permis de faire remonter jusqu'à nos chères Facultés le mérite de tant d'œuvres remarquables qui en sont sorties et aussi la gloire de tant de prélats que la confiance du pays est venue choisir dans leur sein.
Salinis ne sera pas la moindre de ces gloires.
Dès sa première leçon, l'auditoire comprit quelle précieuse recrue venait fortifier le corps professoral. Le bruit s'en répandit vite, et, à la seconde conférence, la salle s'étonna de ne pouvoir plus contenir les auditeurs qui se pressaient autour de la chaire du nouveau professeur.
Le professeur fait son auditoire, l'auditoire, à son tour, fait le professeur.
Devant celte foule composée de magistrats , de prêtres , de femmes du monde, de jeunes gens instruits , l'abbé de Salinis se sentit à l'aise. Son esprit vif, son imagination ardente , une grande facilité d'élocution , un certain abandon plein de grâce, en firent promptement un professeur accompli. Les auditeurs étaient charmés, ils se complaisaient dans le respect que leur témoignait leur cher conférencier, arrivant à son cours, muni d'un cahier, où sa leçon entière avait été écrite avec soin , pour ne laisser aucun point doctrinal aux hasards de l'improvisation, ce qui ne l'empêchait pas de saisir au vol les illuminations subites que le contact de Taudiloire fait passer sous les
yeux de l'orateur et qui fond tout à coup l'âme de ses auditeurs dans la sienne.
— Aucun de nos concitoyens n'a oublié ces leçons lumineuses de la Faculté... Nous sortions meilleurs de ces leçons, moins faibles contre nous-mêmes, plus forts contre les misères de nos jours. Le professeur nous avait élevés au-dessus de la triste réalité, quand, jetant un coup d'œil prophétique sur l'avenir, M. de Salinis nous annonçait une transformation nouvelle de la foi et des dévouements chrétiens'.
Plus d'un parmi ses auditeurs voulut l'avoir pour guide de sa conscience. Il excella bien vite dans ce ministère, alors nouveau pour lui. Comme autrefois Bossuet se reposant de ses fatigues oratoires dans la direction de l'humble Sœur Cornuau, l'abbé de Salinis devint promptement un directeur consommé. Ainsi Gerbet aima toujours ce ministère caché, où le bien se fait sans bruit, d'autant plus solide qu'il est moins brillant. Alexandrine de la Ferronnays et Eugénie de Guérin en éprouvèrent, nous l'avons vu*, la bienfaisante influence.
Fermement basé sur le principe thomistique, trop oublié par Fénelon, que la grâce ne détruit pas la nature, M. de Salinis en fit sa grande règle de direction.
— Ce serait ne pas comprendre la religion, disait-il, que de croire qu'elle tend à absorber tous les sentiments en un seul sentiment. L'amour de Dieu épure, développe au contraire toutes les affections légitimes, les conserve, les rend immortelles \
' Art. de la Guienne, 10 novembre 1849.
* Voir au chap. III de la prcinii>rc partie de ce volume.
' Lettre de l'abbé de Salinis à madame de S...
Ennemi déclaré des faux respects jansénistes, il poussait à la communion, qu'il considérait comme une grâce et un moyen, au lieu d'en faire, comme les puritains de Port- Royal, une récompense et un but.
— Je suis sans aucune inquiétude sur votre avenir, écrivait-il à une âme pieuse, mais exposée à l'épreuve, si je sais que vous communiez souvent. Il me serait impossible de ne pas me tourmenter, si vos communions devenaient plus rares '.
Et comme celle-ci lui objectait son indigence spirituelle :
— Notre indigence, répondait-il, est notre titre, notre droit : c'est celui du pauvre mendiant.
Au reste, toute cette mystique, douce et consolante , rayonnait de l'influence de saint François de Sales et se séparait, grâce aux principes, alors nouveaux en France , de Liguori, des terreurs de Saint-Gyran.
— Confiance! répétait-il aux âmes qu'il avait l'ambition de dilater, confiance! Ce mot résume tout!...
Aussi, les heureux dirigés de l'abbé de Salinis tranchaient sur le type, général encore à ce moment, de l'encapuchonnement attristé des dévots de l'ancienne méthode.
A cet apostolat de la Faculté et de la direction des âmes, le zélé professeur joignit ce troisième moyen d'action, que Combalot appelait l'Apostolat du salon, le triomphe de Salinis dans toutes les phases de sa vie ^
Le salon a toujours exercé, en France, un grand empire.
' Lettre de l'abbé de Salinis à madame M..., née G...
' « Je suis, pendant ce carême, l'apôtre de la chaire à Bordeaux, et vous celui du salon. » (Combalot, paroles citées par S. Ém. le card. Donnet, dans VOiaison funèbre de Mgr de Salinis prononcée à Juilly.)
Il est vrai que, depuis les clubs et les cercles, — dérivés et corruption du salon, — depuis l'énorme développement du journalisme , l'action qu'il exerçait au dix-septième et au dix- huitième siècle est bien amoindrie. Mais Salinis, homme de bonne compagnie et de tradition, devait aimer à le faire revivre, au profit des bonnes doctrines et de l'influence religieuse.
Tous les lundis, des hommes distingués venaient tenir chez lui des réunions, où régnait un esprit de tolérance et de liberté , tel que des hommes appartenant à toutes les croyances religieuses , catholiques , proieslants , Israélites , représentant les opinions politiques les plus opposées, pouvaient y engager entre eux les discussions les plus vives, les plus animées, les plus franches surtout, sans emporter une seule fois un souvenir blessant ou pénible ' !
Ces réunions , « vrais tournois intellectuels » , permettaient à l'abbé de Salinis d'élever « de simples et graves causeries à la hauteur d'un apostolat* ».
C'est le témoignage que lui rendait l'éminent archevêque de Bordeaux, heureux et fier d'avoir tendu la main au noble délaissé, devinant qu'il y avait là une force vive qu'il ne fallait pas laisser inerte, comme le voulaient certains, instruments inconscients de celte solte prévention qui s'attache de bonne heure au mérite.
Mgr Donnet avait appris que, parmi les griefs articulés contre la candidature épiscopale de M. de Salinis, il y en avait un qui consistait à reprocher au candidat de n'avoir jamais appartenu à une administration diocésaine et, dès
' Lettre de l'abbé de Salinis au National, mars 1848. *Card DoNNRT, Oraison funùbre de Mgr de Salinis, prononcée à Juilly, le l&inars 1861.
lors, d'arriver à l'épiscopat sans en avoir fait l'apprentissage. Le généreux prélat se promit de réduire cette objection à néant. Il donna au professeur de Faculté des lettres de vicaire général honoraire, et il n'eut point à s'en repentir. Le jour où il imposa les mains à Salinis, comme le jour où il prononça son oraison funèbre à Juilly, le cardinal Donnet put se rendre , devant Dieu et devant les hommes, ce témoignage qu'il avait fait une œuvre agréable au Ciel et utile à l'Église. Aujourd'hui encore, quand le vénéré vieillard repasse les pages si pleines de sa belle vie, celle-là l'arrête avec complaisance et une douce satisfaction.
Aux succès du professeur et de l'apôtre. Dieu mêla de larmes. Son ami, un autre lui-même, vint à mourir.
Salinis le pleura, comme David avait pleuré Jonalhas.
— Ah! répondait-il aux condoléances, les consolations humaines n'apaisent point de telles douleurs.
Bientôt un autre deuil vint rouvrir la source des larmes, et laisser dans son cœur une plaie qui ne se fermera plus. Je veux parler de la mort de sa mère, qui suivit de près celle de l'abbé de Scorbiac.
Madame de Salinis connaissait à fond le cœur de son fils : c'était pour elle, à Juilly, une joie toute maternelle de s'associer à l'apostolat du directeur, en qui elle se sentait revivre. A Bordeaux, ses grandes manières, son affabilité
exquise avaient puissamment contribué à faire du salon de l'abbé de Salinis le type du salon chrétien.
— Ce salon, dit Gerbet, était devenu une académie. Elle se trouva si clairvoyante qu'elle traita, en 18^3, les questions sociales que la révolution de 18^8 allait mettre à l'ordre du jour.
C'est en invoquant ces réformes sociales que la révolution de février força Louis-Philippe à abdiquer et à s'enfuir, malgré quatre-vingt mille hommes de troupes, le maréchal Bugeaud, l'enceinte continue et les forts détachés.
Grande leçon de la Providence! On n'étouffe pas une question ardente, sans péril de voir tout éclater et l'incendie se répandre avec une effrayante intensité, dépassant toutes les prévisions les plus sombres et les espérances les plus hardies.
Au milieu de l'effarement du pays, qui n'était pas prêt, les anciens disciples de Lamennais, habitués à la lutte, purent envisager de sang-froid les conditions nouvelles où se trouvait l'Église en face de la seconde république.
Je ne referai pas ici cette histoire, que j'ai déjà racontée ailleurs '. Du moins, il est un point que j'ai dû laisser là dans quelque ombre et qui s'impose ici à notre étude, celle des candidatures du clergé à l'Assemblée nationale,
L'École Menaisienne se posa la question.
Lacordaire la résolut, dans un article magistral, dont on peut ne pas accepter toutes les conclusions, mais dont il est impossible de méconnaître le grand souffle et la parfaite loyauté.
' Lacordaiiie, diap. x, Lacordaire en iSiS.
Le 22 avril 18^8, l'Ère nouvelle publiait cet arlicleprogramme :
« C'est demain le jour des élections...
« Le clergé se présente aussi. Pour la première fois depuis un demi-siècle, il trouve en lui-même le courage de s'offrir, et dans les populations le courage de l'accepter...
« Quelle est la cause de cette nouvelle situation du clergé?
« Devait-il en répudier l'avantage et le péril?
« Est-ce un état durable ou transitoire pour lui?
« La cause en est évidemment dans une disposition générale des esprits, mais surtout dans la disposition intime du peuple à l'égard de la religion...
(I Le peuple de Paris avait sacré le prêtre, le prêtre était donc Français, citoyen, républicain; il pouvait voter aux élections, se porter comme candidat et siéger à l'Assemblée nationale : il le pouvait, mais le devait-il?
(( Celte question a partagé les esprits. Quant à nous , il nous a semblé que la France, dans la situation solennelle oij elle est placée, avait besoin du concours de toutes les lumières, de tous les dévouements sans exception. Se retirer en un pareil moment, c'est abdiquer le service militaire à l'heure de la bataille
« Mais, par-dessus tout, le clergé devait aspirer à marquer sa place à l'Assemblée nationale , pour constater aux yeux de la France et du monde entier l'affaiblissement des passions irréligieuses dans notre pays
« Cependant, le rôle politique du clergé ne nous paraît qu'un accident transitoire. Une fois la République constituée, le prêtre se retrouvera en présence d'une nation extrêmement jalouse de la distinction des deux pouvoirs
spirituel et temporel, et qui s'est fait, dès longtemps, une si haute idée du sacerdoce, qu'elle souffre avec peine tout ce qui le fait descendre, même pour un temps, des hauteurs de riloreb et du Calvaire
« La France qui croit aujourd'hui et la France qui croira demain, toutes deux demandent à ses prêtres une vie cachée, sobre et digne, une charité connue du pauvre et de Dieu, une grande douceur de jugement, une élévation de l'âme par-dessus tous les événements de la terre, une vertu qui n'attende pas l'ostracisme, mais qui s'y condamne d'elle-même, par respect pour celui qui s'est voilé au Sinaï et qui l'était au Thabor'... »
A Bordeaux, le sentiment de Lacordaire prévalut, comme à Paris, à Marseille, dans la plupart des grands centres électoraux. L'archevêque jeta les yeux sur l'abbé de Salinis.
Celui-ci écrivit au vénéré prélat , dans une lettre rendue publique :
— L'agriculture, le commerce, l'industrie, le travail, tous les intérêts de la société auront leurs représentants spéciaux dans l'Assemblée nationale. Il importe que la religion y ait les siens... Leur mission sera facile... Ils n'auront qu'à revendiquer la part qui revient à l'Église dans la liberté commune ^
Quarante-quatre mille cent quatre-vingt-seize voix répondirent à l'appel de Salinis et à la confiance de l'archevêque. Bordeaux lui donna une immense majorité, toutes les villes lui assurèrent un bon rang. Les cantons
' L.vcoitDAiBE, Des candidatures du clergé, loc. cit.
- Lettre de l'abbé de Salinis à Mgr l'archevêque de Bordeaux, mars
des Landes l'évinoèrent. On avait persuadé à ces pauvres gens que l'on ne voulait un prêtre que pour rétablir la dîme ' .
Par un coup inattendu de la Providence, dans les rangs des dépositaires du nouveau pouvoir, se trouva un ministre habile qui connaissait toutes les richesses de l'esprit et du cœur de l'abbé de Salinis-.
Le 10 février 18/(9, ce minisire, accomplissant ce qu'il aime à proclamer « un des actes les meilleurs de son passage aux affaires* », écrivit au professeur de Bordeaux :
— Monsieur l'abbé, je viens affliger votre humilité, et pourtant je ne puis vous déguiser la joie qu'éprouve ma conscience : une des consolations que j'ambitionnais en acceptant le lourd fardeau qui pèse sur moi était du moins d'attacher mon nom à votre promotion à l'épiscopat : cette consolation m'est accordée
Je ne m'excuse point de ne vous avoir pas consulté , Monsieur l'abbé; il m'a paru que le concours de tant de circonstances et de tant de volontés indique assez manifestement la volonté de la Providence, pour que ni vous ni moi ne puissions nous y soustraire
Veuillez agréer de nouveau , Monsieur l'abbé , l'expres-
' Lettre de l'abbé de Salinis à madame M..,, mai 18i8. 2 Card. DosNET, Oraison funèbre de Mgr de Salinis. Hà.,ibid.
sion des sentiments de gratitude que j'oiïre à Dieu en cette occasion et l'hommage du plus profond respect de votre très-humble serviteur.
A. DE Falloux.
M. de Falloux avait véritablement la main heureuse. Ce fut lui qui désigna Mgr Pie pour le siège de Poitiers , Mgr de Dreux-Brézé pour le siège de Moulins , Mgr Caverot pour celui de Saint-Dié, Mgr Foulquier pour celui de Mende et Mgr de Salinis pour l'évêché d'Amiens. On voit à quelles inspirations chrétiennes obéissait M. le comte de Falloux dans les choix qu'il faisait pour l'épiscopat '.
Le lendemain du jour oîi il reçut la lettre du ministre, M. de Salinis écrivait à l'une de ses plus pieuses dirigées :
— Depuis hier, j'ai l'âme bouleversée. Voilà un avenir où disparaît tout ce qu'il y avait de paisible, de doux dans mon existence, et ce n'est pas là ce qui me préoccupe le plus, car il me semble que ce sacrilice, je le fais à Dieu de grand cœur; mais vous savez comment j'envisageais de loin l'épiscopat; vu de près, c'est bien autre chose*.
Il courut vers ses chères Pyrénées, s'y plonger dans le silence et la prière. Il y passa la semaine sainte en retraite, se retrempant aux pieds de Notre-Dame de Bétharram et de la Croix.
— Vous vous unirez à moi, écrivait-il encore, pour obtenir que je devienne meilleur, que je sois ce que doit être un évêque, un saint. Après tout, rien n'est impossible à Dieu, et ce miracle est d'autant plus digne de sa miséricorde qu'il l'exerce sur un plus grand fonds de misère \
'Mgr Besso>-, Vie du cardinal Matthieu, t. I", p. 430.
* Lettre de l'abbé de Salinis à madame M..., 1 » lévrier 1849.
^ Lettre de l'abbé de Salinis à madame .M..., 25 mars 1S49.
Le 29 juillet suivant, à côté de Mgr Jacquemet, dont l'anneau pastoral, héritage d'un martyr, était glorieusement empourpré du sang de l'archevêque qtii le portait sur les barricades, quand il y fut frappé à mort entre les bras de son grand vicaire, et en même temps que cet héroïque compagnon de Mgr Affre, devenu évêque de Nantes, Mgr de Salinis reçut la consécration épiscopale des mains de l'archevêque de Bordeaux.
Comme autrefois Paul, après avoir imposé les mains à son disciple Timothée, le vénérable primat montrait, avec une paternelle fierté, ce fils de sa droite qui, lui devant tout, avait voulu lui devoir encore la plénitude du sacerdoce.
L'heure d'ailleurs était grave entre toutes, et aux acclamations qui saluaient le nouveau consacré, se mêlaient bien des angoisses.
On était en 1849, presque au lendemain des insurrections sanglantes où tout avait failli sombrer. La France était toujours frémissante et agitée. Rome subissait les tortures de l'anarchie révolutionnaire. Le successeur de Pierre était en exil , et « ce fut du rocher de Gaëte que Pie IX envoya au nouvel évêque sa première bénédiction ' n .
Mais Salinis avait fait la retraite de son sacre au pied du Calvaire de Bélharram. Méditant sur les douleurs de la Vierge debout près de la Croix, il avait compris que, pour enfanter les âmes à la foi et à l'Église, il fallait la douleur : in dolore paries !
• Gerbet, Oraison funèbre de Mgr de Sali7iis, p. 12.
L EVliQUE D AMIENS.
Sommaire. — Les con;nles provinciaux au dix-neuvième siècle. — Mouvement vers Rome. — Concile de Soissons. — Gerbet et M. Lequeux.
— Concile d'Amiens. — Une date à noter. — L'Univers. — Les Annales de philosophie chrétienne. — L'Empire. — Lettre de Lacordaire. — La Lettre pastorale sur le Pouvoir. — Adhésion à l'Empire.
— Témoignage de M. de Ladoue. — Les Reliques de sainte Theudosie. — Les synodes diocésains. — Les Nigauds de l'évèché.
— Je pardonnerais à la République, quand elle n'aurait rien fait que nous permettre de ressaisir cette liberté dont l'Église était dépouillée depuis si longtemps '.
Quand il écrivait cela, le nouvel évêque d'Amiens était à Soissons, occupé aux travaux d'un de ces conciles provinciaux qui marquèrent l'avènement de la seconde République.
Ce fut un mouvement général, salué par les plus vives acclamations et les plus joyeuses espérances. On eût dit que le régime nouveau, se souvenant que la France avait
' Lettre de Mgr de Salinis à l'abbé de Ladoue, 12 octobre 1849.
LÉVÉQUE D'AMIENS. 235
été constituée par les évéques comme les abeilles le font d'une ruche, selon l'expression célèbre de l'historien protestant Gibbon, voulait laisser aux évêques réunis en synodes provinciaux le soin de reconstituer une France nouvelle, en christianisant les bases de la nouvelle société française.
Or, pensait Salinis, la base nécessaire, c'est l'affirmation plus nette de l'unité catholique. « Pendant le dix-huitième siècle, l'épiscopat français formait comme un corps d'armée séparé de son général en chef. Voilà pourquoi tout le dernier siècle ne fut qu'une grande déroute... L'époque actuelle est une époque de transition et de régénération, c'est la veille d'une ère nouvelle... Le catholicisme seul peut régénérer le monde », et c'est pourquoi aussi la Providence a imprimé à cette époque « ce trait caractéristique : le mouvement vers Rome ' ».
Sous l'impression de cette pensée, le concile de Soissons se préoccupa de l'obéissance au Souverain Pontife. Salinis, convaincu « qu'il y a toujours danger pour des passagers à se placer sur les bords de la barque , et que le plus sûr est d'être au centre , tout près du pilote * » , avec l'aide de Gerbet, son théologien, apporta au décret synodal relatif au Pape un concours précieux que l'histoire des délibérations conciliaires a noté.
Le supérieur du séminaire de Soissons , M. Lequeux , avait préparé une de ces rédactions vagues et élastiques , que l'on peut interpréter à volonté et qui semblent destinées à esquiver la difficulté plutôt qu'à la résoudre,
' Discours de Mgr de Salinis au synode du clergé d'Amiens, 1850. ' Mgr Giooux, Oraison funèbre de Mgr de Salmis, prononcée à Amiens.
— Messieurs, dit Gerbet, nous ne pouvons pas proposer aux Pères du concile une rédaction qui n'exprime pas leurs sentiments. Les évêques ici assemblés n'ont pas à s'inquiéter de savoir si ce qu'ils disent dans leur acte d'adhésion au Souverain Pontife blessera les oreilles gallicanes de quelque professeur de séminaire. Ils doivent parler selon leurs convictions, et parler haut afin que leur parole ail du retentissement. Qu'en pensez-vous?
La commission entra dans celte pensée.
— Voulez-vous me charger de rédiger un nouveau projet?
On accepta, et la nuit entière fut consacrée à ce travail. Quand il en donna lecture, le lendemain, à ses collègues, le théologien de Mgr de Salinis leur dit :
— Messieurs, le décret que je vous propose n'est pas de moi : il est composé exclusivement de textes empruntés à des décisions dogmatiques des conciles généraux, des Souverains Pontifes, etc. Je n'ai pas indiqué les sources, parce que je suis convaincu que, dans la discussion qui aura lieu, on nous accusera de déserter les opinions anciennes pour favoriser les nouveautés.
La prévision se réalisa. Gerbet avait utillisé le solide travail qui marqua le début de Lamennais'. Quand on vint en congrégation générale, M. Lequeux attaqua trèsfortement le projet de la commission, qui, disait-il, renfermait presque des hérésies.
Le concile, un peu impressionné par la parole compétente et convaincue du vénérable sulpicien, respira lorsque l'ami de Salinis établit, pièces en main, que ce qu'on
■ Voir au volume consacré à Lamennais, chap. m.
taxait de nouveauté remontait à la plus haute antiquité et que ce que l'on accusait d'hétérodoxie était emprunté à des conciles généraux '.
L'œuvre du concile de Soissons fut complétée en 1853 par celle du nouveau synode de la province de Reims, réuni cette fois à Amiens, auprès de cette splendide cathédrale à laquelle il manquait celte gloire, que Salinis lui procura, d'abriter un concile provincial.
On y défendit l'enseignement du gallicanisme dans les écoles de la province. La petite phrase qui renferme cette prohibition, prélude du célèbre anathème prononcé en 1870 par l'Église catholique réunie au Vatican, est, à mon sens, un des graves événements de ce temps.
— L'histoire ecclésiastique, disait Mgr de Salinis, a retenu la date de 1626, où les évêques de France adressèrent au Pape une lettre qui semble être un désaveu anticipé des opinions émises plus tard*. Ne nous est-il pas permis d'espérer que l'histoire de l'Église remarquera aussi la date de 1853, où ce désaveu, enseveli trop longtemps dans le silence de l'oubli, est ressuscité dans un décret de notre concile, pour être une expression nouvelle de l'ancienne doctrine des Églises gallicanes? Nous n'avons pas brisé la chaîne de nos traditions, nous n'avons fait que la renouer ^
Au concile d'Amiens, les Pères, sous l'inspiration du prélat plus convaincu que jamais que « ces assemblées d'évêques, qui ont fait la vieille France, doivent mettre la
' De Lxdoue, Vie de Mgr Gerbet, t. II, p. ?.62. ' Lors de la célèbre déclaration du clergé de France, en 1682. 'De Salinis, Lettre pastorale pour la promulgation des décrets du concile d'Amieyis.
main dans la reconstruction de la France nouvelle ' », s'occupèrent de diverses questions qui préoccupaient alors vivement l'attention publique : la questiun du journalisme, celle des classiques chrétiens, l'intervention des laïques dans les choses de l'Église, etc. V Univers, vivement combattu par une fraction du parti catholique et dénoncé en cour de Rome, trouva, dans le zèle dévoué de Mgr de Salinis, un de ses principaux défenseurs, et lui dut, en grande partie, son triomphe.
M. de Salinis fut chargé de porter à Rome les décrets d'Amiens et d'en solliciier l'approbation. Il profita de ce séjour pour aider MM. Louis Veuillol et Bonnetty à vaincre les oppositions que rencontraient, dans une fraction notable de l'épiscopat et du clergé français, les polémiques de VL'nicers^ et les doctrines des Annales de philosophie^.
Me voici amené sur un terrain délicat. J'y entre sans passion, comme sans arrière-pensée.
L'empire avait cet avantage, aux yeux de bien des hommes politiques , qu'il a deux solutions à proposer, suivant les moments et les circonstances : une solution
' Geubet, Discours pour la clôture du concile JWmiens.
' Pie LV lit écrire à M. Veuillot par Mgr rioramonti une lettre destinée à terminer le dilïérend
» M. Doniictty reçut l'assurance du Va[k', par l'intermédiaire de Mgr de Salinis, qu'il ne pouvait être question de le condamner.
dictatoriale, quand c'est l'heure de la peur, et une solution libérale, quand le pays rassuré redemande ses libertés. Il avait cette autre décharge à son acquit qu'au lendemain de la Révolution , il s'est donné comme l'alliance entre le pouvoir monarchique et l'avènement de la démocratie, en sorte que la théorie napoléonienne, restée celle des héritiers du fondateur de la race, donne quelque satisfaction à ceux qui, fiers des conquêtes de 89, aspirent à une organisation de la démocratie , telle que l'a faite la Révolution.
« Monarchie je ne veux, République je ne sais. » C'était à ce moment, disait Lacordaire, la devise de l'Europe*. C'était surtout la devise de la France de k^.
Pénétré de cette conviction, touché des gages que le neveu de Napoléon donnait à l'Église et des promesses qu'il lui faisait, effrayé du désarroi des partis et des menaces du jacobinisme renaissant, pour « faire de l'ordre avec du désordre », V Univers se rallia au prince président, lequel, dit M. Louis Veuillot, a ne se propose rien qui puisse effrayer les consciences démocratiques ^ » .
J'entrerai dans plus de détails à cet égard, quand je traiterai de Monlalembert ^ et de Rohrbacher \ Ici , je ne puis que rappeler sommairement un souvenir, indispensable à l'intelligence de ce qu'on a appelé , non sans quelque raison, « le bonapartisme de l'évêque d'Amiens ».
Quand Lacordaire apprit ces choses, il les considéra comme une trahison. Toute sa correspondance est em-
' Lettre de Laconlaire à Mgr de Salinis, 25 mars IsU. - Univers du 18 août 1850.
' Au toiiio IV de nos Études sur V École Menaisienne. * A la fin du présent volume.
preinle de cette impression '. Elle n'éclate cependant nulle part avec plus d'amertume que dans la célèbre lettre qui marqua sa rupture avec Mgr de Salinis.
« L'Univers, y disait-il, esta mes yeux la négation de tout esprit chrétien et de tout bon sens humain, une sorte de gageure soutenue contre tous les sentiments de l'humanité contemporaine, et dont il ne faudrait que rire, si le ton, les doctrines et les procédés ne donnaient une prise sérieuse aux ennemis de notre foi. Je ne crois pas que jamais l'Église ait été défendue par d'aussi tristes personnages et d'aussi pauvres théories. Si ma foi n'était pas aussi profonde par la grâce de Dieu, je crois que le spectacle plus que toléré qu'ils nous offrent, n'eût pas été sans péril pour mon âme. C'est vous dire, Monseigneur, pour ne pas vous parler du reste, à quelle dislance une singulière fortune nous a placés l'un de l'autre. C'est pour moi un regret; c'est aussi un enseignement. En voyant l'école sortie des ruines de l'abbé de Lamennais et l'étrange filiation qui lie ce qui est à ce que j'ai vu en 182/4, je comprends mieux la chute de cet homme et la vengeance anticipée que Dieu a prise dans sa personne de tout ce qui devait naître de sa poussière. L'histoire lui demandera compte un jour de sa postérité, et sa postérité expliquera ce que sa vie aura pu laisser dans l'ombre, n
Après ces amères paroles, celui qui signait « un de vos anciens compagnons d'armes » ne craignait pas d'écrire encore ceci :
— Ma consolation est de vivre solitaire, et de protester par mon silence, et de temps en temps par mes paroles,
' Voir au tiiap. intitulé Sons VEmpire,{\iins. le »olume loiisacro à Lacordaire.
LÉVÉQUK D'AMIENS. 24!
contre la plus grande insolence qui se soit encore autorisée du nom de Jésus-Christ.
Cette citation, que j'emprunte à M. de Ladoue ', donne l'idée du diapason où en était arrivée celte polémique. Or, qu'on ne l'oublie pas, Mgr de Salinis était le protecteur affiché de l'Univers, et un acte public, son fameux mandement sur le Pouvoir, venait de mettre en scène avec solennité son ralliement à l'empire.
Publiée à l'occasion du rétablissement de l'empire au profit du Prince Président, cette lettre pastorale, qui eut un retentissement si considérable, était divisée en deux parties : l'une, théorique, où l'évêque d'Amiens discutait, d'après les diverses opinions des théologiens, auxquelles il en ajoutait une mitoyenne et conciliante; la seconde où il faisait l'application de ces principes au coup d'État.
Même dans les camps neutres et les moins passionnés, cette initiative de l'évêque fut sévèrement jugée.
— Pourquoi , lui disait-on , transformer une question purement politique en question religieuse? N'y a-t-il pas danger à soumettre à la discussion la parole de l'évêque, qui ne devrait rencontrer chez tous les fidèles qu'obéissance et soumission?
Cette observation était grave; Mgr de Salinis en reconnut plus tard la valeur.
On contestait aussi l'opportunité d'une manifestation qui se précipitait, pour ainsi dire, au-devant d'un gouvernement dont rien ne faisait encore connaître les principes et les tendances. Le nouveau pouvoir était-il assez bien assis pour qu'on pût le considérer comme un pouvoir de fait?
' Vie de Mgr de Salinis, p. 268.
Avait-il, en dehors des circonstances qui lui avaient donné une existence en quelque sorte forcée, des garanties suffisantes de durée? N'était-ce pas une bien lourde responsabilité d'engager le clergé à prêter au nouveau pouvoir, non-seulement une obéissance passive, mais un concours actif ' ?
Je me garderai de résoudre ces difficiles problèmes. Mais, si je dois constater que Mgr de Salinis crut de bonne foi servir l'Église et la France en agissant de la sorte, je dois aussi, pour rester véridique, constater que cette adhésion éclatante à l'Empire, en irritant les républicains, froissa profondément les légitimistes et entrava, en bien des circonstances, l'action de son ministère épiscopal. A ce point de vue, il dut souvent la regretter, tout en conservant « une illusion qui plongeait ses racines dans la foi - ».
En écrivant de lui, son ami et panégyriste a pu le dire -.
— Sur ma conscience d'homme d'honneur et de prêtre, j'aflirme que Mgr de Salinis n'a fait, dans le cours de sa longue carrière, aucune démarche importante, je n'en exclus pas celles qui ont rencontré le plus de contradicteurs, dont le bien de la religion n'ait été le principe et le mobile. J'aflirme, avec la même conviction, que les petits calculs de l'ambition humaine ne sont jamais montés à la hauteur de sa grande âme. Je suis heureux que le bon Dieu m'ait permis de rendre ce témoignage public à celui qui fut le guide de ma jeunesse et qui daigna plus tard m'honorer du titre d'ami. Je le lui devais ^
'DeLaikuf., /oc, cit., p. 259.
'Dk Lakoie, Circulaire au clergé et aux fidèles du diocèse d^Anch, p. 6.
3 Ibid., p. 7.
Mgr de Salinis rapporta de Rome les saintes reliques d'une Amiénoise des âges héroïques. On avait découvert dans les Catacombes une épitaphe par laquelle, à la suite du nom de la sainte femme, Aurélius Optatus avait voulu transmettre à la postérité , avec le souvenir du martyre et de la vertu de sa pieuse épouse , l'indication de son pays d'origine.
Kat. Amhiana, disait la pierre tumulaire, née à Amiens! C'est son époux même qui fit ciseler sur le marbre le titre authentique par lequel celle sainte martyre appartient à l'Église d'Amiens. « Or , écrivait à ses diocésains Mgr de Salinis, cette indication, qui est quelque chose de si précieux pour notre foi, est en même temps une rareté archéologique très-remarquable. Ce n'était pas l'usage de marquer dans l'épitaphe des martyrs le lieu de leur naissance. Un des plus savants archéologues de Rome nous disait qu'il se rappelait à peine un exemple fourni par l'inscription tumulaire d'une sainte de Nicomédie. C'est donc une gloire presque unique qui va rejaillir, avec ses reliques, du sein des catacombes, sur l'Église d'Amiens '. »
Seize siècles au moins s'étaient écoulés depuis que la martyre alla d'Amiens à Rome pour le combat, jusqu'au jour où elle revint de Rome à Amiens pour le triomphe.
Gerbet fut le chantre et l'historiographe de ce triomphe,
' Mgr DE Salinis, Lettre pastorale à ^occasion de la translation des reliques de sainte Theudosie.
le plus beau assurément qu'une châsse ait recueilli en ce siècle : on eût dit ces grandes scènes des âges de foi, oij tout un peuple accourait au-devant des saintes reliques, escortées par l'épiscopat et le clergé d'une province entière '.
Le pays natal de Pierre l'Ermite retrouvait, sous l'inspiration brûlante de son évêque, les beaux élans de son antique foi.
Les éludes florissaient. Le clergé regardait du côté de cet évêché, d'où lui venaient tant de règlements excellents et d'excitations puissantes. La liturgie romaine fut rétablie aux acclamations du chapitre et du clergé.
« Comme Monseigneur est bon ! » disaient à l'envi les prêtres d'Amiens, à mesure que les nécessités du ministère les mettaient successivement en rapport avec ce prélat si accueillant et si disposé à entrer dans toutes leurs sollicitudes.
— Chaque diocèse, dit à ce propos M. de Ladoue, est comme une petite société qui vit de sa vie propre. Cette vie, qui prend sa source au centre de toute vie catholique, à Rome, et qui est essentiellement une, se diversifie selon les usages, les traditions, les mœurs, les besoins. C'est à l'évêque qu'il appartient de constituer le code particulier qui doit régir ces petites sociétés qu'on appelle diocèses. Toutefois, quoique l'autorité législative réside tout entière dans ses mains, il ne doit pas l'exercer seul et sans contrôle; il lui est prescrit de prendre le conseil de son clergé. Tel est le but des synodes, assemblées ecclésiastiques où, sans aucun des inconvénients inhérents aux assemblées
■ Voir au chap. Y de la I" partie du présent volume.
délibérantes, sont discutées, avec une liberté et une indépendance complètes, les mesures qui doivent devenir, pour les prêtres et les fidèles d'un diocèse, des règles liant la conscience.
Mgr de Salinis considérait l'institution des synodes comme une des sauvegardes de l'autorité pontificale, surtout dans l'organisation actuelle des Églises de France. A Amiens, il put s'assurer combien ces assemblées canoniques contribuent à resserrer les liens biérarchiques, à faire aimer l'autorité parce qu'on la sait éclairée et qu'on la voit douce'.
Inébranlable sur le terrain des principes, l'évêque d'Amiens savait, dans le commerce des hommes, apporter cette sage modération qui fait de plus en plus l'ornement de l'épiscopat français contemporain.
Mais, comme on l'a justement observé*, l'esprit de tolérance n'était pas chez lui le résultat d'un calcul : il prenait sa source dans son caractère naturellement bienveillant et dans un sentiment profond de charité chrétienne. Le cœur de Mgr de Salinis était comme une riche hôtellerie ouverte à tous ceux qui voulaient y entrer, et combien y sont entrés et n'en sont plus sortis I car c'était là un des traits caraclérisliques de cette aimable nature : quand on l'avait connu, on l'aimait, et quand on l'avait aimé, on l'aimait toujours.
Au collège Henri IV, à Juilly, à Bordeaux, Salinis s'était de plus en plus convaincu que le contact du prêtre avec la société est aussi utile au prêtre qu'à la société.
— Vivant toujours isolé, disait-il, le prêtre ne connaît
' De Lvdole, Vie de Mgr de Snlims, p. 3'JO. ' De Ladove, Circulaire, etc., p. 9.
pas les hommes, il les juge souvent plus hostiles, plus éloignés qu'ils ne le sont réellement ; il apprécie avec une sévérité outrée les choses dont il n'entend parler que par des détracteurs intéressés; il se laisse entraîner à la déclamation qui aigrit, au lieu de conserver la douceur qui rapproche. La scission entre la société et le catholicisme s'accentue ainsi davantage, au grand préjudice de la religion '.
Connaissant à fond les besoins de la société moderne, Mgr de Salinis, évêque catholique du dix-neuvième siècle, cherchait à renouer des liens prêts à se briser; son salon était comme le vestibule qui menait à l'église ceux qui pouvaient en avoir oublié le chemin.
Les soirs du dimanche , racontait Sainte-Beuve dans le Constitutionnel, Mgr l'évêque d'Amiens a l'habitude de recevoir; on vient avec plaisir dans ce salon qui n'a rien de sévère, et où la bonne compagnie se trouve naturellement chez elle. On y joue à quelques jeux; on y tire quelque loterie, et, pour qu'il soit dit que personne ne perdra, il est convenu que l'abbé Gerbel fera des vers pour le perdant, pour celui qui s'appelle, je crois, le Nigaud. Ces nigauds de l'abbé Gerbet sont pleins d'esprit et d'à-propos; il les fait « par obéissance », ce qui le sauve, dit-il, de tout reproche et de toute idée de ridicule ^
' De Ladoue, Vie, etc., p. 341.
' Sainte-Bel VE, Causeries du lundi.
Un soir, on avait plaisamment agité trois questions : Pourquoi vient-on bien plus nombreux en Carême clans le salon de Monseigneur? Quel est l'animal que les dames vont voir le plus volontiers chez un collectionneur d'Amiens? Et enfin, qui donc avait donné le gros lot de la loterie de demain aux conférences?
Mgr de Salinis fit un signe à l'abbé Gerbet, qui, se recueillant un instant, annonça une Réponse à (rois questions du moment :
Ici la foule est loin d'être la même Quand le monde offre un heureux alibi ; Mais le salon est toujours bien rempli Lorsque revient le saint temps du Carême : De s'amuser y voit-on le moyen Ou le moyen de faire pénitence?
On voudrait bien savoir ce que j'en pense : En vérité je n'en sais rien.
Dans la maison qui tient sous bonne garde Ces animaux qu'on va voir par cachet, Pourquoi, dit-on, est-ce le perroquet Que mainte dame avec plaisir regarde?
A-t-elle un goût, qui se conçoit très-bien, Pour son babil ou bien pour son plumage? Encore ici je suis prudent et sage, En vérité je n'en sais rien.
Quand pour demain, à cette loterie Dont le beau nom est de vous bien connu, Une bonne âme a, presque à son insu.
Remis un lot qui fera bien envie, On veut savoir, par sentiment chrétien, Auquel des deux plus d'intérêt s'attache, Au lot qui brille, à l'âme qui se cache : Oh ! pour cela je le sais bien.
2i8 SALINIS.
Une autre fois, on parlait de la loterie des conférences de Saint-Vincent de Paul, dont le tirage imminent allumait bien des convoitises. L'abbé Gerbet, avant de laisser procéder au tirage, demanda la parole, et, de sa voix harmonieuse, récita cette charmante fantaisie, qu'il intitula : La loterie de Saint- Vincent de Paul dans le ciel parmi lex anges :
Quand, révélant une forme légère, La cliarité prend sa part à nos jeux, Je tiens pour sur que ces jeux de la terre INe sont que l'ombre obscure et pass;igère D'un jeu brillant célébré dans les cieux.
Demain, au ciel, une salle fleurie Verra jouer tous vos anges gardiens; Ils tireront aussi leur loterie, Si belle à voir que sa beauté défie L'art de Paris joint au c<i'ur d'Amiens.
Sur un fauteuil d'une riclie élégance Qu'il s'est aciiuis en servant des grabats, Vincent de Paul préside la séance, Où Ton observe un merveilleux silence, Chose assez rare aux salons d'ici-bas.
Chaque ange, orné de sa grâce candide, Espérant tout et ne jalousant rien, Reçoit un lot dans un écrin splendide, Manjué d'un nom qu'il lit d'un n'il avide, INoiu qu'il chérit et qui n'est pas le sien.
Le saint leur donne ou ces fleurs de lumière Que Dante vit au céleste séjour, Ou les saphirs que la Bible énumère; Ou bien il inèle au cœur de la prière Les diamants de l'éternel amour.
L'EVEQUK D'AMIENS. 249
Mais le bon saint, comptant dans sa mémoire Les pleurs, les maux que vous avez vaincus, Pour figurer cette douce victoire, Donne à cloaque ange un beau lacrymatoire, Brillant des pleurs qu'il ne renferme plus.
A demain donc, en secouant leurs ailes. Arriveront ct-s célestes joueurs.
Pour vous offiir leurs perles les plus belles : Qu'à les garder vos écrins soient fidèles ; Ces écrins sûrs sont au fond de vos cœurs.
Les Nigauds, de l'abbé Gerbet, s'inspiraient ainsi des mille petits détails qui constiluaienl la vie du salon de l'évêché : un fait récent, la présence du prédicateur du Carême, la visite d'un ami, la venue d'uu hôte illustre , comme le soir où il célébra , sous la forme plaisante d'un fragment d'histoire naturelle, la visite de Son Éminence le cardinal Donnet à l'évêché d'Amiens :
Dans ce beau jour où tout se renouvelle. Votre nigaud, se transformant aussi, Devient savant : riiistoire naturelle Va lui fournir le sujet que voici ;
Buffon a fait la merveilltuse bistoire D'un bel oiseau, bien rare en nos climats; Écoutez-la, j'ai quelque lieu de croire Que ce récit ne vous déplaira pas.
Ce bel oiseau porte, avec modestie.
Un fort beau nom, le nom de cardinal.
Oiseau français, car il a sa patrie Dans nos forêts des bords du Sénégal.
Il aime aussi les bords d'autres rivières Et, voyageant vers des climats plus beaux. Va se poser dans ces lieux que nos pi res. Pour abréger, appelaient les bords d'eaux.
i50 SALINIS.
Souvent aussi vers le Tibre il s'envole, Rome en a fait l'oiseau le plus clirétien; Car, Dieu merci, le nouveau Capitole, En fait d'oiseau, ciioisit mieux que l'ancien.
Malgré l'éclat de son rouge plumage, Il n'est pas fier, et vous pouvez tous voir Qu'il est plus simple, et d'air et de langage, Que maint oiseau dont le plumage est noir.
Comme son cœur, sa voix est noble et tendre : Aussi Buffon nous dit qu'à chaque fois Que ses beaux cliants doivent se faire entendre, Dix mille oiseaux accourent à sa voix.
Tel nous voyons dans notre basilique, Quand l'éloquence éveille ses éclios, Des auditeurs la foule sympathique En ses trois nefs se presser à grands flots.
Si tant d'oiseaux , que sa présence attire , Lui vouent toujours un respect si pieux, C'est que surtout on suit, on entend dire, Qu'en cliantant bien, il agit encor mieux.
Dans tous les bois, on voit, sur son passage, Des nids nouveaux se bâtir à l'envi Où chaque oiseau, que menaçait l'orage, Chantera Dieu qui lui donne un abri.
Buffon prétend que son généreux zèle.
Peu satisfait de presser ses travaux, Tire, au besoin, des plumes de son aile Pour faire un nid aux plus pauvres oiseaux.
Nous envions cette heureuse Aquitaine Où ses bienfaits ont fixé son séjour.
Puisse bientôt, sur sa plage lointaine, Un bon wagon nous conduire en un jour!
L'ÉVÉQUE D'AMIENS. 25t
Que l'oiseau rouge, ornement de ses rives, Vienne souvent embrasser en ces lieux Un autre oiseau dont les couleurs moins vives Nous font l'effet du plus bel oiseau bleu.
De l'oiseau bleu l'oiseau rouge est le père; Fier de son fils, il n'en fut point jaloux. Et lui permit de quitter sa volière Pourvu qu'il vint se poser parmi nous.
Notre oiseau bleu lui dira que la Somme Mérite bien, malgré le froid du Nord, Que les oiseaux de Bordeaux et de Rome Viennent planer sur son modeste bord.
Que, sans avoir un soleil sans nuage, Elle a pourtant une douce chaleur; Quand les brouillards recouvrent son rivage, Le froid est là, mais le chaud est au cœur.
Le cœur ici règne sur toute chose , Et, tour à tour, Picard ou Bordelais, Le mien ne sent, dans sa métamorphose, Que le bonheur de bien parler français.
C'est grâce au cœur, à sa douce puissance,
Qu'on voit ici des prodiges divers :
La loterie a de l'intelligence.
Et les nigauds y font lire des vers.
On le voit, les Xiç/auds de l'évêché d'Amiens, grâce au talent de l'abbé Gerbet et à la douce influence du prélat qui l'inspirait, avaient une portée plus haute que le simple amusement d'une soirée, ils faisaient aimer la piété et ils prêchaient la charité. On en eut l'exemple, un soir de fin de Carême , avant la clôture du salon de l'année : c'est intitulé : // est trop tard.
Quand le Carême affublé de la neige Qu'il attendait pour s'en faire un manteau, Du carnaval dissijjant le cortège, Des vains (ilaisirs va souffler le flambeau, Pourrai-jc cncor, fulèle à ma coutume, Être causeur, enjoué, babillard?
Non, ce seul mot s'écbappe de ma plume : Il est trop tard.
Il est trop tanl. Puis-je pourtant me taire Sur le bœuf gras, ce bon diocésain.
Qui, pour féltr un pasteur qu'il vénère, Ne craindra pas d'allonger son cbemiii ' ? Vaine leçon ! jiour la troupe volage Qu'ici ce soir cherche en vain mon regard, L'exemple, hélas! d'une bête aussi sage Viendrait trop tard.
Oui, des jours gras la folle turbulence Fait déserter ce paisible salon ; Quand reviendront les jours de pénitence, On reviendra comme on vient au sermon : Mais au retour, si quelque fugitive Parmi vos lots prétend avoir sa p.irt, Pour la punir, dites-lui qu'elle arrive Un peu trop tard.
Des gens sensés ce salon est l'asile ; Pourquoi le fuir? on y parle raison; Sur son fauteuil chacun se tient tranquille, Et de bonne heure on rentre à la maison. D'autres salons ont un charme funeste, On s'y fatigue avec grâce, avec art.
On n'y tient plus, et pourtant on y reste Beaucoup trop tard.
' Cette année, le cortège du bœuf gras était venu jusqu'à l'entrée intérieure de l'évéché.
Pour vous du moins, qui suivez sa fortune. Ce vieux salon vous est reconnaissant ; Je l'aurais dit cent fois pour une Si je n'avais l'esprit un peu pesant : Pardonnez-moi, quand l'à-propos m'échappe, Je suis nigaud, et lorsque, par hasard, Je cours après un bon mot, je l'attrape Toujours trop tard.
Mais des nigauds la saison est passée, Pour les jours saints cherchons d'autres sujets. Et, près de Dieu fixant notre pensée.
Tournons vers lui nos cœurs et nos couplets; C'est lui, lui seul dont la bonté fidèle, A tous nos vœux répondant sans retard, Ne dit jamais à l'àrae qui l'appelle : Il est trop tard !
On aimait ces réunions, où l'esprit, la courtoisie, la vertu et la charité faisaient assaut. Les perdants s'estimaient heureux d'emporter le lot envié du nigaud, surtout quand le rimeur attitré tournait deux quatrains comme ceux qui échurent un jour au perdant de la soirée :
La loterie est aveugle et volage, Mais aujourd'hui cette sœur du liasard Y voit plus clair et fait un choix fort sage Eu vous donnant un rien pour votre part.
Pour accepter une part si légère Sans laisser voir un petit air bourru.
Il faut vraiment un heureux caractère, Voilà pourquoi ce lot vous est échu.
L ARCHEVÊQUE DAUCH.
Sommaire. — A vingt-cinq ans de distance. — Ce qu'il fit à Auch. — Le défenseur de la papauté. — Dernière visite à Napoléon 111. — Dernières réceptions à l'archevêché. — La messe et l'office. — Le viatique et les adieux. — Les enfants. — Gerbet au lit de mort de son ami. — L'agonie, — Ce qui hâia la mort.
En 1821, au lendemain de son entrée dans les Ordres sacrés, — il venait d'être ordonné sous- diacre, — le jeune abbé de Salinis montait, sur l'invitation de l'archevêque, dans la chaire de l'église métropolitaine Sainte-Marie d'Auch. L'enthousiasme fut grand.
— Quel beau sermon! écrivait à son fils une personne du peuple, rendant compte, à sa manière, de l'impression produite. Quel beau sermon! Ce n'était plus le même genre de nos prédicateurs gascons. Tout le monde était extasié de voir un jeune homme de vingt et un ans réunir autant de talent.
A un quart de siècle de là, l'humble séminariste, devenu archevêque d'Auch, reparaissait dans la même chaire. Les anciens faisaient leurs remarques tout haut et rappelaient leurs souvenirs de 1821. C'était cette même figure méridionale, empreinte de finesse et de bonté. C'était celte
même parole douce, persuasive, entraînante, qui avait fait le succès du sous-diacre et qui, du premier coup, gagna les cœurs de tous ses nouveaux diocésains.
Son prédécesseur démissionnaire était fort aimé. La succession était difficile. Un de ses prêtres, qui l'a le mieux connu, va nous dire comment il la recueillit :
«Au point de vue ecclésiastique, il tint un premier synode diocésain l'année qui suivit son entrée dans sa ville archiépiscopale, et un second deux ans après.
« Là, furent arrêtées les bases de l'une des institutions ecclésiastiques les plus utiles : celle de la caisse de retraite pour les prêtres infirmes. En moins d'une heure, fut établie par acclamation cette œuvre de charité que tous ses, prédécesseurs avaient désirée ou essayée.
« Le retour à la liturgie romaine, c'est-à-dire à la liturgie universelle de l'Église catholique, fut encore arrêté en synode et accompli définitivement quelques mois après.
«Dans cette même assemblée sacerdotale, fut définitivement reconstituée l'ancienne organisation diocésaine, plus conforme à l'état général de l'Église et plus en harmonie avec les besoins, soit du clergé, soit des fidèles.
«1 Sous son inspiration, les études ecclésiastiques ont reçu un essor plus vigoureux et plus étendu : les monuments du culte sont moins dégradés ou mieux conservés : les nouvelles églises sont mieux conçues et plus intelligemment
construites, les réparations plus soignées et mieux entendues.
« Au point de vue de la piété, il a établi une œuvre suave et qui s'est admirablement constituée dès le premier jour : l'adoration perpétuelle du Saint Sacrement.
« Ici, comme à Amiens, il a provoqué une de ces manifestations catholiques qui laissent dans un pays les traces les plus durables et les plus heureuses. A Lectoure, la translation des reliques de saint Clair et de ses compagnons attira, autour des restes de ces premiers martyrs, une foule immense de peuple et de clergé, venus de tous les points du sud-ouest pour assister à cette imposante cérémonie, pour laquelle neuf évêques et trois archevêques, dont l'un décoré de la pourpre romaine, s'étaient donné rendez-vous au siège de l'un des plus anciens évêchés de Gascogne.
« Au point de vue du bien général de sa ville archiépiscopale. Mgr de Salinis a donné l'impulsion à tous les grands travaux exécutés à Auch. Le dégagement de la cathédrale, les améliorations exécutées à l'intérieur, les réparations et reconstructions de l'archevêché, la construction des prisons, celle du palais de justice, ont jeté, par lui ou à son occasion, plus d'un million dans la classe ouvrière.
« Mais arrivons à ce caractère saillant de cette vie si pure et si chère à tous ceux qui l'ont connu.
« La bonté, l'aménité, la charité, l'hospitalité, voilà ce qui a toujours caractérisé Mgr de Salinis. Ici, comme à Amiens, son palais ouvert à tous. Quelques-uns l'ont quelquefois blâmé de cette facilité avec laquelle il laissait se coudoyer dans ses salons des hommes mondains avec tout ce qu'il y avait d'hommes distingués et religieux. M. l'abbé de Ladoue a répondu à cette appréciation erronée dans
une lettre admirable, tombée de son cœur sur le cœur de nous tous. Toujours bon, toujours aimant, toujours charitable , notre prélat pensait que ses salons étaient un terrain complètement neutre, où tous pouvaient se rencontrer sans jamais se heurter.
« Dans ces réunions du dimanche , combien de haines éteintes, de diflicultés aplanies, de rapprochements inattendus opérés! Combien de préjugés détruits! Je le demande à tous ceux qui ont la consolation d'y avoir assisté, y a-t-il quelqu'un qui en soit sorti moins bon qu'il n'y est entré? Y a-t-il quelqu'un qui n'en soit sorti meilleur qu'il ne s'y est présenté ' ? »
Un jour, à Juilly, un vieil Oratorien, voulant expliquer les causes de la chute de son Ordre, disait à M. de Salinis :
— Nous devions périr, parce que nous n'aimions pas assez la Sainte Vierge ni le Saint-Siège.
« Les sentiments contraires à ces deux mauvaises choses, qui ont fait tomber l'Oratoire, ont été, disait Gerbet dans l'oraison funèbre de son ami, le soutien de votre évêque jusqu'à la lin. »
On sait quelle part il prit à la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, et, si le temps lui a ravi l'ineffable joie d'assister à celle de l'infaillibilité pontificale que
'DcpuY, Notice biographique sur Mgr de Salinis, p. 19 et suiv.
son école et ses travaux ont préparée, le testament de son épiscopat fut une admirable publication, où il défendit, avant de mourir, les droits de la Papauté.
La vivacité de sa dévotion envers le Saint-Siège hâta sa fin. M. de Ladoue l'a raconté dans une page saisissante.
A mesure que s'affaiblissaient des espérances qui avaient leur fondement dans son cœur bien plus que dans son esprit, il se rattachait plus fortement à cette institution bâtie sur la pierre que tous les efforts de l'enfer ne parviendront pas à ébranler... Or, dans plusieurs circonstances graves où l'intérêt de l'Église était engagé, sa parole avait trouvé un accès facile auprès du souverain; pourquoi, aujourd'hui, ne rencontrerait-elle pas le même accueil?
— Les intentions sont droites, disait-il, mais on ne connaît pas le véritable état des choses ; en faisant arriver la vérité, ne peut-on pas espérer que les difficultés soulevées s'aplaniront? Oh! disait-on autrefois, si le Roi savait... Eh bien, l'Empereur saura...
Mais la maladie a déjà paralysé les forces, les médecins conseillent d'éviter les grandes émotions; le siège du mal est au cœur. Les amis font valoir ces raisons; ils craignent, et ils n'espèrent pas.
Le prélat ne se laisse pas arrêter : il est évêque, et pour un évêqae, les intérêts de l'Église passent avant ceux de la santé; si l'on tombe dans une antichambre, on tombera avec la consolation d'avoir accompli son devoir.
Le 3 décembre 1860, après avoir entendu dire à la messe, — sa faiblesse ne lui permit pas de la célébrer, — ces paroles du prophète que l'Église applique au grand apôtre des Indes : Loquchar de teslimoniis luis in conspcctu
regum, et non confundehar\ il se rendit aux Tuileries, où il eut une audience qui dura plus d'une heure. Nous le vîmes au sortir de cette entrevue : malgré la fatigue, il était radieux... Il avait dit la vérité».
Quand il prononça à Juilly l'éloge funèbre de son ancien grand vicaire, le cardinal Donnet salua, en termes émus, celte démarche solennelle et suprême de l'archevêque d'Auch :
— Mgr de Salinis, dit le cardinal, nous ne craignons pas de le rappeler ici, a été du nombre des évoques qui ont donné au gouvernement actuel, et dans ses écrits, et dans sa conduite, des marques nombreuses de dévouement. Mais pourquoi ne dirions-nous pas, avec la même liberté de langage, que, peu de jours avant de rendre compte de son administration au Juge suprême, lorsqu'aucun intérêt humain ne pouvait lui dicter une pareille démarche, il est allé, de sa voix presque mourante, dire au monarque luimême ses craintes et ses douleurs sur les événements qui portent la désolation dans le cœur de tous les catholiques?
Quand il revint de Paris, il dit à l'un des siens :
— Tout ce qui se passe me fait un mal alTreux.
Déjà, le jour où, pour obtempérer aux désirs de Pie IX, il avait dû quitter Amiens, il avait été blessé au cœur.
En rentrant du voyage entrepris pour les intérêts de l'Église, et à la pensée de ce que Pie IX allait souffrir durant cette longue passion dont la première scène se déroulait à celte heure, le mal fit tout d'un coup d'elfrayants progrès.
Il voulut ne rien changer à ses habitudes hospitalières.
' J'ai annoncé vos témoignages en présence des rois, et je n'ai point été confondu. (Ps.cxviii, 46.) ' De L.vdoue, rie de Mgr de Salinis, p. 412.
Jamais les réunions de l'archevêché ne furent plus animées que cet hiver-là. Monseigneur s'y montrait avec son affabilité ordinaire, dissimulant dans un sourire les atroces douleurs qu'il endurait. « Il avait le cœur sur les lèvres, a dit un de ses hôtes, c'est ce qui l'a tué'. »
— Je suis hospitalier, disait-il avec une aimable candeur, c'est le fond de ma nature.
Et il ajoutait, en souriant :
— Vous savez que saint Paul veut qu'un évêque le soit : je ne l'ai jamais perdu de vue, et j'ai fait en sorte de suppléer, par cette qualité, à celles qui me manquent.
Le cœur, organe de la vie, allait être pour le prélat aimant et sensible un instrument de mort.
Il avait beaucoup désiré faire l'ordination de ses jeunes clercs. 11 fallut recourir à son vénéré voisin, Mgr Desprez, l'obligeant archevêque de Toulouse, pour accomplir cette auguste fonction.
Du moins, à celte occasion, voulut-il monter à l'autel pour offrir l'adorable sacrifice à l'intention de ses chers ordinants.
C'était la nuit, dans sa chambre; soutenu par un ami, il accomplit les saints mystères, et, descendant de l'autel, il se dit : — Je n'y remonterai plus!
Lamennais aussi l'avait dit, un jour, à la Chesnaie... Mais, grand Dieu ! quel contraste entre ces deux dernières messes!...
A quelques jours de là, comme Lamennais aussi, il dut demander la dispense de réciter l'office divin, mais, là encore, quel contraste entre le disciple et le chef de l'École !
' NiEL, Mgr de Salinis.
— C'est donc aujourd'hui, dit-il avec un accent déchirant, que, pour la première fois depuis mon sous-diaconat, je ne pourrai pas dire l'office! Du moins, que je l'entende psalmodier!
On lui donna cette consolation. Elle fut bientôt une occasion de fatigue telle pour le malade, qu'il fallut la lui refuser.
— Oh! fit-il, je ne puis me résigner à renoncer à mon bréviaire, qu'à la condition qu'un autre le dira pour moi '.
Un jour qu'il souffrait davantage, il appela son grand vicaire.
— Mon ami, lui dit-il, je ne voudrais pas que mon tombeau fût dans les cryptes. Je préfère une place dans le sol de la cathédrale, où ma tombe, d'un abord plus facile, rappellera à mes amis, à tous les fidèles, que je demande leurs prières.
— Je désire, ajoula-l-il, que mon cœur soit rendu à mon premier diocèse. Qu'on le porte donc à Notre-Dame d'Amiens, et qu'on le dépose devant l'autel de sainte Theudosie.
' La plupart Je ces détails sur les derniers jours de Mgr île Salinis sont empruntés à un article publié par M. l'abbé Caneto, vicaire général, dans le Bulletin d'histoire et d'archéologie, recueil fondé par Mgr de Salinis. C'est le journal écrit jour par jour de la dernière maladie du prélat.
L'évêqiie de Montauban, Mgr Doney, vint le visiter. Il en profita pour demander le viatique des mourants.
Après l'avoir reçu, saisissant la main du prélat qui le lui avait administré, il dit :
— Mon cher ami, j'ai tout un discours dans l'âme; mais, vous le voyez, les forces trahissent ma volonté...
Et, portant le regard sur ceux qui l'entouraient, il ajouta :
— Mgr Doney est un autre moi-même.
Souriant ensuite à l'évêque de Montauban, qui ne pouvait dominer son émotion :
— Vous souvenez- vous, Monseigneur, de ces travaux d'une autre époque?... Nous fûmes comme deux athlètes... Mais nous y avons mêlé beaucoup d'imperfections, moi surtout; et c'est bien de l'orgueil à moi de me comparer à vous. Monseigneur... Ma vie pourtant a été un acte de foi : comme prêtre, comme évêque, comme archevêque, j'ai toujours été étroitement attaché au siège de Saint-Pierre. A mon dernier synode, je vous disais, Messieurs, que ce souvenir serait, à mon lit de mort, ma plus douce consolation. Cette pensée, en e(Tet, me rassure, en ce moment, contre les jugements de Dieu.
— Et puis, celle de la Sainte Vierge! Oh! oui, la Sainte Vierge, ajoula-t-il, en portant vers le ciel un regard inspiré, j'ai là une autre espérance... J'ai foi dans la protection de la Sainte Vierge...
S'adressant de nouveau à Mgr Doney :
— Nous avons assisté, vous et moi , à la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception; nous étions ensemble à Rome le jour de la grande fête... Vous le voyez, je m'en vais, la vie se relire... Parlez donc à ces prêtres...
Vous leur direz nos anciens combats, nos efforts, nos luttes pour rapprocher de Rome ceux qui s'en éloignaient... Dites-leur qu'ils aiment le Pape, qu'ils se serrent autour de Pierre : là est la vérité, là est le salut.
L'évêque de Montauban, dominant ses larmes, prit la parole. Il rappela les souvenirs de trente-deux ans, évoqua le récit des luttes de Salinis en faveur de l'unité catholique, et conclut :
— Vous venez de l'entendre. Messieurs, c'est là ce qui fortifie votre premier pasteur contre les terreurs de la dernière heure, c'est là sa consolation.
— Et la Sainte Vierge aussi. Monseigneur, ajouta M. de Ladoue.
— Oh! oui, la Sainte Vierge, cet épanouissement de l'amour dans le monde! dit le malade avec un accent vibrant d'émotion.
Il était souriant, calme et serein : son visage resplendissait de foi, de noblesse et d'une douce piété.
Tous les assistants fondaient en larmes. Il les appela un à un près de son lit, cherchant à les reconnaître, les saluant par leur nom.
Il avisa un séminariste.
— Voilà, dit-il, l'avenir, l'espérance du diocèse... Venez, mon enfant, vous aussi, me serrer la main : soyez toujours bon catholique et romain ; aimez bien le Pape.
Quand le cortège fut reparti, le bon prélat dit à l'un de ses familiers :
— Tous ces prêtres pleuraient comme des enfants, ils m'ont bien touché : ils sont bien bons.
— Monseigneur, répondit cet ecclésiastique, ils sont bons, parce que leur évêque est bon !
2iSf SALINIS.
— Oh! ils sont meilleurs que moi.
A ce moment, dans l'antichambre, on entendit une voix enfantine qui disait :
— Je veux voir Monseigneur!
— Mais ce n'est pas possible, répondit quelqu'un, Monseigneur ne reçoit pas de visite, il est trop malade.
— Je veux voir Monseigneur! réplique l'enfant, qui pénètre résolument dans la chambre. C'était un petit voisin de l'archevêché, âgé de huit ans.
— Venez, mon enfant, dit l'archevêque, vous aussi; approchez que je vous bénisse!
Et le petit, se relevant sur la pointe des pieds, cherche des yeux cette douce figure qui tant de fois lui avait souri dans la rue, et que, dans cet appareil de grave maladie, il a bien de la peine à reconnaître.
Ce trait enfantin réveilla dans l'âme du pieux pasteur l'image de Jésus bénissant les petits enfants. Il se rappela que, depuis quelques jours, il ne voyait plus son petit neveu et filleul, Antoine de Marignan.
— Qu'on me fasse venir Antoine et ses sœurs, dit-il, je veux aussi les bénir dans ce jour si heureux pour moi.
Quelques instants après, ces enfants entouraient le lit de leur oncle, très-émus de le revoir en cet état.
— Je suis bien fatigué, mes enfants; mais j'ai voulu vous voir, vous bénir tous ensemble avec votre père et votre mère. Soyez-leur bien soumis... Soyez toujours bien sages et priez le bon Dieu pour moi.
A ces mots, Antoine, jeune enfant de trois ans, se met, de lui-môme, à genoux, en disant :
— Mon Dieu, guérissez Monseigneur!
C'était, depuis ces derniers jours surtout, sa prière
habituelle. Le malade le savait; et cet angélique impromptu l'altendrit jusqu'aux larmes.
— Eh ! oui , mon enfant , je veux bien revenir à la santé, si je puis être utile à l'Église, mais pas autrement... Adieu, mes chers enfants-, je vais vous attendre au ciel, et vous y préparer une place.
Le lendemain , arriva de Perpignan l'ami des premiers jours, le compagnon des premières années, Gerbet.
Ce fut, je l'ai dit ailleurs' déjà, une bien douce joie pour le mourant.
Le mal cependant empirait.
Le 29 janvier, M. de Ladoue lui dit que Pie IX, touché de son état, lui envoyait, par voie télégraphique, la bénédiction papale.
— Quel bonheur! s'écria-t-il autant qu'un mourant peut s'écrier. Quel bonheur 1 Je le désirais beaucoup, mais je n'avais pas osé le demander.
« Celte émotion fut si vive, dira Gerbet, qu'elle sembla l'agiter, et il porta la main à son front, comme si celte joie subite y eût frappé un coup. 0 coup heureux qui a bien adouci l'aulre! Cette consolation dernière, qu'il avait méritée par son dévouement à l'Église, acheva de couronner son agonie. Comme un blessé qui expire sur un
' Pour le récit de cette entrevue, voir au cliapitre vi de la i" partie de cet ouvrage.
champ de bataille s'enveloppe de son manteau, il s'enveloppa de cette bénédiction'. »
Le préfet du Gers se présenta. Le moribond en profita pour faire entendre, d'une voix éteinte, ses derniers accents de dévouement à la sainte Église et au Pape.
— Jamais, disait ce fonctionnaire en sortant, il n'exprima de pensées plus élevées, de sentiments plus nobles, rendus avec plus de suite et dans un plus beau langage... Oh! quel homme nous perdons!
On lui donna l'extrême-onction. Il reçut une fois encore le pain de vie. Puis, sentant approcher le terme , il se ût apporter, sur son lit, son chapelet, des reliques de la vraie croix, de sainte Theudosie et de quelques autres saints personnages. Il demanda sa croix pectorale, son palliura, son anneau. Il voulut, près de son lit, sa crosse et sa croix archiépiscopale, la crosse de sainte Theudosie, que lui avait donnée le clergé d'Amiens; enfin, le tableau de Marie Immaculée qu'il avait reçu, à Rome, des mains du Souverain Pontife , le jour oii fut proclamé le dogme de l'Immaculée Conception. En face de la mort, ces augustes et saints trophées étaient, à ses yeux, d'un tout autre prix que tant de glorieux titres qui, dans sa vie d'homme célèbre, lui avaient attiré les applaudissements et l'estime du monde.
— Monseigneur, lui dit Mgr de Ladoue, voici un ami de plus qui vient vous faire visite.
— Qui? répond le malade avec effort de voix.
— Votre bréviaire, Monseigneur, le fidèle compagnon de vos années de sacerdoce. Le voulez-vous aussi sur votre lit?
' Gerbf.t, Oraison funèbre de Mgr de Salinis.
— Oui, là, à côté de moi!...
Ce fut sa dernière parole. On récita les prières de l'agonie, auxquelles il s'unissait visiblement. C'était le 30 janvier 1861. Une heure sonnait à l'horloge de la cathédrale.
— Tout est fini, dit tout à coup le docteur. Mgr de Salinis n'est plus de ce monde, il a rendu son âme à Dieu.
Le grand évêque venait de mourir, en digne et fidèle représentant de l'École qui a fait de l'Église de France ce qu'elle est, et Gerbet put dire, devant son cercueil :
« — Il y a eu du dévouement au Saint-Siège jusque dans le coup plus hâté qui lui a donné la mort. »
ROHRBACHER