‹ Gerbet, Salinis et RohrbacherChapitre 8 sur 13 · DE LA PREMIERE EDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIERE EDITION

De bienveillants critiques nous ont reproché d'avoir clos, après Montalembert , la série des grands initiateurs de r École menaisienne.

Après Lamennais, le maître et Vinspirateur du mouvement général; après Lacordaire, le rénovateur de Véloquence sacrée; après Gerbet et Saliîiis, tous deux experts à fouiller le vieux sol théologique pour en extraire sous une forme nouvelle les trésors négligés; après Montalemhert, V organisateur des forces catholiques, il était en effet injuste de laisser, dans l'ombre discrète où il se plaisait, le grand restaurateur des études historiques pour la défense de r Église et du Saint-Siège.

C'est pourquoi nous allons consacrer quelques pages à peindre la figure du célèbre historien, utilisant pour cela les documents des compatriotes, des confrères et des disciples de l'abbé Rohrbacher.

ROHRBACHER

Sommaire. — Autobiographie. — La genèse d'un grand esprit. — Voici mon hibou 1 — Sous ie chêne de Langatte. — Les parrains intellectuels de Rohrbacher, — Il vaut encore mieux labourer avec des ânes '. — Rohrbacher au séminaire. — Ses deux formateurs. — Une argumentation improvisée. — La piété. — A la veille d'entrer dans les saints Ordres. — A la veille de recevoir la prêtrise. — Portrait de Rohrbacher.

Lorsqu'il en vint à tracer la dernière ligne de son immense labeur, après avoir écrit, en conclusion de son long récit, ces paroles divines, dont il venait d'achever la glorieuse démonstration par l'histoire : Les portes de Venfer ne prévaudront point contre elle! Rohrbacher déposa la plume, celle plume légendaire qu'il avait condamnée à fournir une si rude tâche '. Tout à coup, il se ravise.

' II avait, dit-on, trois plumes, sans doute comme Cadet Roussel avait trois clieveux : une de service et deux de reciiange : plumes

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— J'ai raconté tant d'autres vies, se dit-il, pourquoi ne raconterais-je pas aussi ma propre vie, à moi, l'historien de tant de personnages bons et mauvais?

Puis, la plume tenait encore un peu debout :

— Allons, fit-il, usons-la jusqu'au bout.

Il la retailla avec un soin particulier et reprit, là où il s'était arrêté :

« C'est ici que se termine en quelque sorte cette histoire universelle de l'Église catholique , à partir depuis l'origine du monde. Pour que l'on en comprenne bien l'esprit, l'ensemble et le but, qu'il nous soit permis d'exposer par quelles voies la Providence nous a amené à concevoir, entreprendre et finir ce long travail '. »

Et, sans autre préambule, le bon Rohrbacher entame son autobiographie.

« Né le 27 septembre 1789, à Langatte, près de Sarrebourg, alors du diocèse de Metz, maintenant du diocèse de Nancy, j'ai eu pour parrain mon curé même, René-François de Frimont , grand ami de mon père ', qu'il

d'oifi qu'il taillait habilement et qui suffirent, ajoule-t-on, pour écrire les vingt-huit volumes de son histoire. (Fèvre, Vie et travaux de l'abbé Hohrbacher, p. 71.)

' RoiiuBACUER, Hlst. de VÉglise, t. XXVII, p. 299, l" édition.

' Nicolas Rohrbacher. La mère de notre historien s'appelait Catherine Gantener : tous deux religieux conime on lest en Allemagne, pieux comme on l'est dans l'Église.

avait attiré dans la paroisse, pour être chantre de l'église et tenir les écoles, après qu'il fut revenu de Brest, où il avait servi quelque temps dans la marine. Mon parrain s'était fait représenter au baptême par un de ses frères, officier de hussards; un autre de ses frères, le plus jeune, a été le baron de Frimont, général en chef des armées d'Autriche.

« Né à Fénétrange, mon parrain et curé y eut lui-même pour curé un excellent prêtre , mais imbu d'idées jansénistes, importées dans le diocèse de Metz par quelquesuns de ses évêques. L'abbé de Frimont s'en ressentit et dans son esprit et dans sa bibliothèque. Lors de la Constitution civile du clergé, il quitta sa paroisse pour être vicaire épiscopal de l'évêque intrus de la Meurthe, Lalande : il revint dans sa paroisse après la Terreur, et y resta au Concordat de 1801, après lequel je fis ma première communion.

« Cette adhésion de mon curé et parrain au schisme a été plus tard pour moi un motif pressant d'étudier et de démasquer à fond les erreurs et les opinions janséniennes, gallicanes et autres, qui ont fait tant de mal à l'Église et fourvoyé tant de personnes d'ailleurs recommandables.

« Le premier livre d'histoire que je me souvienne d'avoir lu, à l'âge de sept ou huit ans, c'est un petit catéchisme historique de l'Ancien et du Nouveau Testament. J'y prenais un si grand plaisir, que je me réunissais à deux ou trois camarades , dans un coin du cimetière , pour le lire ensemble par manière de conférence : nous promettions même et donnions de petits prix à celui qui racontait bien une histoire quelconque.

(( Quelque temps après, vint demeurer avec nous mon

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grand-père paternel : il passait tout son temps à lire, en français, en allemand, tout ce qu'il trouvait de livres à la maison, tout ce que lui prêtait le curé, histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, histoire romaine, vies des saints; il me racontait volontiers ce qu'il avait lu. Cette circonstance me facilita singulièrement les premières études du latin : quand il fallut traduire VEpHome de l'histoire sainte, et les Hommes illustres de la ville de Rome, je retrouvai presque partout les histoires de mon grand-père, que je savais par cœur.

tf Ce qui éveilla chez moi un désir extrême d'étudier, ce fut un décret de Bonaparte, qui promettait à chaque famille de sept fils d'en mettre un dans un lycée ou dans une école d'arts et métiers. Trois familles se trouvaient dans ce cas à Langatte : je transcrivis les actes qu'il fallait à mes camarades qui devaient jouir de ce privilège; je regrettais vivement de n'avoir pas le même bonheur. A la fin, mon père, qui était veuf, dit à mon curé et parrain qu'il fallait absolument trouver moyen de me faire étudier, autrement je mourrais de chagrin. »

Nicolas Rohrbacher avait raison : son fils n'annonçait guère de disposition pour un métier vulgaire. Tout jeune, raconte un de ses biographes', il aimait la promenade solitaire au milieu des bois; il s'en allait souvent, un livre sous le bras, tantôt lisant, tantôt ruminant, se délectant à cet exercice si plein d'attrait pour les âmes fortes. D'aventure, il trouva un vieux chêne, poussé sur un sol rocailleux, dont les racines capricieuses avaient formé, par leurs saillies et leurs croisements, des fauteuils singu-

• FÈYRE, pp. cit.,\). 74.

liers. Une pierre, placée à propos, fit office de bourrelet élastique; quelques poignées de mousse tinrent lieu de velours. Sur ce siège rustique, le jeune Rohrbacher, grave comme un patricien de Rome, lisait ou plutôt dévorait les livres, même les plus ennuyeux comme celui de Tillemont, empruntés à la bibliothèque de son parrain.

Un jour, son père, le voyant revenir de sa laborieuse promenade , se prit à se dire : u Voici mon hibou ! » Ce mot pittoresque exprimait, sous certain rapport, la vérité. Rohrbacher, en effet, n'aimait pas le monde, il lui opposait même une certaine rudesse, légèrement affectée : il ne se plaisait que dans la solitude, avec les livres, sans avoir, du reste, la voix gémissante, ni l'humeur chagrine de l'oiseau nocturne. Au contraire, après avoir épuisé sa force au travail, il se délassait comme un gai compère et un conteur amusant. Nous aurons l'occasion d'en citer plus d'un trait charmant.

Cet amour du travail et ces promenades studieuses lui donnèrent en même temps un singulier amour pour le pays natal. Par un phénomène qu'on trouve chez toutes les natures analogues , le cadre où s'est écoulée une enfance laborieuse s'unitsi bien, dans les souvenirs, aux impressions des premières études, qu'on y revient toujours, même à longs intervalles, comme chez soi. Le biographe des dernières années de Rohrbacher en cite un trait curieux, qu'on ne saurait lire sans s'émouvoir avec un sourire.

Rohrbacher, dit-il', prenait ordinairement trois jours de vacances; il les consacrait aux trois personnes de la Sainte Trinité, et les prenait ordinairement à Langatte, au

' FÈVRF, op. cil.,\). 74.

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sein de sa famille, qu'il aimait de la plus' tendre affection. En passant dans son humble village, il aimait à serrer la main des amis d'enfance, à visiter les bois, confidents de ses premières pensées; à raviver, dans son âme, le souvenir poétique et pieux du sol natal. Puis, il reprenait au plus vite la route de Nancy, se disant que la vie est donnée à l'homme pour le travail ; que la mort sera le dernier acte de notre sacrifice; que le repos nous est réservé au sein du sépulcre, ou plutôt dans le sein de Dieu.

Mais reprenons le récit de Rohrbacher. Aussi bien, rien, à mon sens, ne remplacerait la bonhomie, fine et simple, de cette autobiographie, que son humilité porta l'auteur à supprimer, dans les éditions postérieures à 1847 :

a C'était en 180/j : il n'y avait encore ni petit séminaire ni école ecclésiastique ; cependant, grâce à la divine Providence, je pus étudier cinq mois à un petit collège, à Sarrebourg, puis huit ou neuf mois au collège de Plialsbourg, et j'avais fini ce qu'on appelle les classes d'humanités, à l'âge de dix-sept ans.

« Je restai encore trois ans au collège, comme professeur ou maître d'étude, quelquefois l'un et l'autre, continuant à lire et à étudier. 11 s'y trouvait un fort savant homme de Suède, M. Hosen, réfugié politique, qui enseignait à qui voulait les éléments de beaucoup de sciences, entre autres la botanique, le grec et l'hébreu. Je profilai de sa bonne volonté.

o Comme j'aspirais à être prêtre, je lisais des cours de philosophie et de théologie, avec d'autres écrits en faveur des bonnes doctrines. Je parcourus toute V Année littéraire de Fréron, pour bien connaître la littérature de son époque, et aussi parce qu'on m'avait dit que c'était la meilleure école pour se former le goût. Mais je lus avec ravissement le Génie du Christianisme de Chateaubriand, qui venait de paraître, puis ses Martyrs. Pendant les vacances, à la tendue, au milieu des bois, je lisais encore, assis au pied d'un chêne, dont les racines, contournant le tronc, formaient un siège tapissé de mousse : c'est là que je fis connaissance avec V Histoire des Empereurs de Tillemont et son Histoire de l'Eglise.

« Non-seulement le curé de Langatte, mon parrain, me prêtait des livres, mais encore le curé de Sarrebourg, M. Georgel, et le curé de HolT, M. Uhrich, deux prêtres savants et exemplaires, qui avaient montré une fidélité à toute épreuve pendant la Révolution. Non contents de me prêter leurs livres, ils y ajoutaient d'excellents conseils pour bien diriger mes lectures et mes études. L'abbé Uhrich fut le premier à me signaler les altérations que les préjugés gallicans ont fait commettre dans l'histoire : dès lors, je me trouvais dans le cas de contredire mon parrain en plusieurs choses. »

Je m'attarde complaisamment à ces détails : ils forment, à mon sens, la plus lumineuse exposition d'une genèse dont nous ne tarderons pas à admirer le fruit, et, quand je vois, entre les mains du jeune Alsacien, Chateaubriand alternant avec les œuvres des deux autres précurseurs de Lamennais, de Maistre et de Ronald, je m'arrête volontiers devant ce chêne au pied duquel lit r\. médite leur futur

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héritier, saluant en ces trois grands hommes, à qui l'Église de France doit l'aurore de sa rénovation, les pères intellectuels de celui qui, nourri de leurs œuvres dès sa plus tendre adolescence, y puisa le goût, les initiations et la passion généreuse de ses futures revendications contre la grande conspiration historique dirigée par l'erreur contre l'Église.

On allait vite à cette époque. Tant de vides étaient béants au sein de la France! Les églises, en se rouvrant de toute part, appelaient à grands cris de nouveaux pasteurs, et, sur bien des points, les petits enfants, dont parie Jérémie, ne trouvaient personne pour leur rompre le pain qu'ils demandaient.

Vainement, les deux frères Lamennais adjuraient les pasteurs des diocèses, les suppliant de ne point se hâter :

— La disette de ministres, écrivent-ils dans leurs éloquentes Réflexions sur l'état de l'EcjUse en France, pourrait peut-être engager quelquefois à abréger le temps des études et des épreuves-, ce qui aurait des inconvénients très-graves... Aucune considération ne doit porter à se départir des règles si sagement établies par l'Église; car enfin, c'est moins encore de prêtres que de prêtres tout ensemble zélés et éclairés qu'on a besoin !

Les voltairiens, jaloux de voir se reformer les cadres ecclésiastiques, utilisaient volontiers cet argument, tiré de l'incapacité notoire de quelques ordinands trop hâtivement façonnés, et, comme l'observe justement Mgr Fèvre, c'est alors que fut inventé l'éteignoir dont les caricaturistes de haut goût aiment à coiffer la tête des prêtres.

Pris à partie à ce sujet et à bout d'arguments, un évêque d'alors crut trancher la difliculté par un aveu , d'ailleurs plus spirituel que juste :

— C'est vrai, j'en conviens, mes curés sont des ignorants; mais il vaut mieux encore labourer ses terres avec des ânes , que de les laisser en friche.

« De 1810 à 1812, époque à laquelle eurent lieu les premières ordinations, les évêques n'avaient plus, pour le service des paroisses, que quelques rares confesseurs qui avaient blanchi en exil et d'autres prêtres qui avaient plus ou moins failli pendant la Révolution. Ces prêtres trop âgés, quelquefois trop peu exemplaires, étaient souvent chargés de trois ou quatre églises : leur vie était plutôt la vie errante du missionnaire, que la vie stable, pieuse et réfléchie, du pasteur des âmes. Au moment où l'on songea à recréer des séminaires les vieux curés choisirent, parmi leurs paroissiens, les jeunes gens que la maturité de l'âge et l'intégrité de la conduite paraissaient destiner au sacerdoce. Ces jeunes gens furent stylés au latin en très-peu de temps, et après cinq, six, sept ans d'études en moyenne, élevés au sacerdoce. L'étude des lettres et de la théologie exige aujourd'hui un temps double. Mais il ne faut pas oublier que ces jeunes gens, plus avancés en âge que les étudiants d'aujourd'hui, travaillaient avec plus d'ardeur, comprenaient plus vile et avaient à examiner moins de sciences accessoires et de questions oiseuses. Pour ces populations qui, pendant les dix années de la Révolution, avaient été privées de toute culture morale; qui, pendant dix autres années, avaient reçu peu d'instruction religieuse, ces jeunes prêtres avaient donc toute la science suflisante. Leur ordination était la meilleure fortune de l'avenir. D'ailleurs, si leur promotion avait été précipitée , rien ne les empêchait de suppléer , par des études particulières, à ce qui pouvait leur manie.

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quer. Enfin, on nous permettra de dire que, parmi ces ânes de 1812, figurent le cardinal Gousset, Gerbet, Salinis, Parisis, Lamennais, Guéranger, Sibour, Donnet et des centaines d'autres prêtres illustres, qui sont les vrais Pères de nos églises restaurées'. »

Rohrbacher fut de cette pléiade, et, de bonne heure, malgré la hâte de son ordination et la précipitation de ses études théologiques, il montra de quel cœur ces jeunes vaillants savaient bàlir d'une main et combattre de l'autre sur les remparts démantelés d'Israël.

Laissons-le encore nous raconter lui-même, comment il s'y prenait pour cela :

« J'approchais de l'âge de vingt ans, Napoléon se brouillait avec le Pape, la conscription enlevait à peu près tous les jeunes gens : dans cette position, je m'appliquai un peu à l'algèbre et à la géométrie, pour le cas où je dusse faire le métier des armes. Tout à coup, à la promenade, on m'apprit qu'un décret impérial exemptait ceux qui se destinaient à l'état ecclésiastique. J'allai, à Nancy, recevoir la tonsure des mains de Mgr d'Osmond, le vendredi saint 1809. J'entrai en théologie au grand séminaire en

« Au séminaire, je m'attachais particulièrement à M. Mi-

' FÈviiE, op. cit., p. 6.

chel, professeur de dogme, supérieur du séminaire, ancien déporté de Rochefort, et qui est mort en \Sho, curé de la cathédrale.

« Pour commencer, nous vîmes le traité de l'Église : c'était en 1810 et. 1811, au plus fort de la persécution de Bonaparte contre Pie VII et l'Église romaine. On étudiait à fond ce traité capital, d'autant plus que d'un moment à l'autre on pouvait s'attendre à donner sa vie pour les vérités qu'on enseignait et qu'on étudiait.

« JNous avions pour directeur des exercices spirituels, d'abord l'abbé Donzey, ancien Jésuite, chanoine de Strasbourg, mais comm.e exilé à Nancy, par suite des tracasseries de l'évêqae Saurine, vieux constitutionnel incorrigible, qui ne pouvait digérer les bons prêtres. Nous eûmes ensuite un moment l'abbé Recorbet, supérieur d'un petit séminaire de Lyon, exilé par Bonaparte dans le département de la Meurthe : la police impériale ne lui permit point de demeurer au séminaire. L'évêché ne savait trop par qui le remplacer, lorsque la congrégation de Saint-Sulpice lui demanda, pour elle-même, l'abbé Mansuy, vicaire à Verdun, ancien chirurgien militaire et médecin habile, mais devenu prêtre à Saint-Sulpice. Au lieu de l'envoyer à Paris, l'administration diocésaine le Gt venir à Nancy. C'est lui qui me fit faire connaissance avec les ouvrages de MM. de Bonald, de Maistre, Marchetti, et autres semblables, tels que les premiers ouvrages anonymes de M. de Lamennais. »

On sait l'influence d'un maître, surtout quand il s'agit de la formation d'un prêtre, sur l'avenir intellectuel et moral d'un jeune homme. Si Rohrbacher a été un savant historien de l'Église et un théologien hors ligne, s'il a su revêtir

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son âme d'une vertu admirable , si son caractère est demeuré ferme et droit en un temps où des causes diverses devaient affadir tristement les virilités natives, c'est à ceux dont il vient de citer les noms qu'il le doit.

(( Ces deux hommes, dit-il, Michel et Mansuy, ont été pour moi des amis et des conseillers, non-seulement au séminaire, mais encore après.

« Je demandai un jour au premier si e devais m'efforcer à devenir plus souple et plus acile; me repondit : « Non, car ce qui nous manque le plus, c'est la fermeté <i dans le caractère ! » Je suivis son conseil, plus tard contre lui-même; car je me suis trouvé dans le cas de le contredire, comme avant cela mon parrain, en particulier sur les changements qu'il se permit dans le bréviaire et le missel, contrairement aux règles de l'Église romaine. Quand nous nous étions disputés, je retournais dîner chez lui le lendemain, je le consultais sur un point d'histoire ou de doctrine, et il me faisait part de ses conseils et même de ses livres, ce qui était chez lui une marque extraordinaire de confiance et d'amitié. »

Une anecdote de son temps de séminaire va nous livrer le secret des méthodes auxquelles Rohrbacher dut cette singulière fermeté d'esprit et celte façon originale de féconder ses connaissances par la réflexion personnelle, qui caractérisent son œuvre. Il l'a narrée lui-même, en se mettant en scène bonnement, mais sans orgueil, comme il convient au vrai mérite, qui ne fait point consister l'humilité à se refuser les mérites qu'il possède.

« Pendant ma première année de théologie, dit-il, il y eut parmi les élèves de philosophie une discussion sur les moyens de concilier la bonté de Dieu avec l'éternité des

peines. Comme ils en parlaient à la récréation et à la promenade, il me vint une série de considérations, qu'ils trouvèrent concluantes. La voici :

« — Dieu, étant infiniment bon, a dû vouloir procurer à l'homme son plus grand bonheur possible, et le lui procurer par les moyens les plus eflicaces. Or , quel est le plus grand bonheur possible de l'homme? N'est-ce pas un bonheur mérité? Et, pour mériter, ne faut-il pas être libre? Donc, pour procurer à l'homme son plus grand bonheur possible, Dieu a dû le créer libre. Maintenant, quels sont les plus puissants motifs, et par là même les moyens les plus efificaces, que Dieu pouvait employer pour porter l'homme à faire un bon usage de son libre arbitre? N'est-ce pas de lui proposer, d'une part, un bonheur éternel à gagner, et, de l'autre, un malheur éternel à éviter? De là cette conclusion finale : Dieu est bon, donc il y a un enfer; Dieu est infiniment bon, donc il y a un enfer éternel. »

J'ai dit que Rohrbacher dut à ses excellents maîtres une vigoureuse trempe d'esprit et de méthode. Il leur dut mieux et plus encore. Grâce à eux, lorsque sa vertu sera exposée aux plus rudes assauts qu'un esprit comme le sien devait subir, il n'hésitera pas un instant à immoler son esprit et à marcher sur son cœur, en se séparant d'un maître en qui il avait aimé le génie le plus séduisant de son époque.

De cela, il n'en dit mot dans son autobiographie. Si nous le savons aujourd'hui , c'est parce qu'il l'avait confié à son journal, comme c'est l'usage dans les séminaires où les jeunes clercs aiment à noter leurs souvenirs de retraites, pour s'y retremper plus tard, en les relisant aux

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heures de l'épreuve. Les cahiers du séminariste vont nous révéler les délicatesses de cette âme vertueuse :

« Vous avez dit, mon divin Sauveur : Si quis vnlt po$t me venirc, ahncget scmctipsum, et tollat cniccm suam quolidie, et scquatur me. Oh! donnez-moi la force de me renier moi-même, de haïr et de crucifier ma chair, et faites-moi la grâce d'être fidèle aux résolutions suivantes , que je vous conjure de rendre efBcaces par la vertu de votre croix :

(( D'abord je mortifierai ma volonté par une stricte observance de tous les points de la règle, je rechercherai les occasions d'obéir aux autres, et, toutes les fois que je ne l'aurai pas fait ou que je le ferai avec dillicullé, je dirai un Pater et un Ave, et je m'imposerai une pénitence corporelle;

« 2" Toutes les fois que je sentirai une envie naturelle et inquiète de faire quelque chose qui n'est pas commandé ou que je peux omettre, je ne le ferai pas; je tâcherai sans cesse de contrarier ma curiosité, mes répugnances et mes fantaisies ;

« 3" A tous les repas, je mortifierai mon goût et mon appétit, en quelque manière que ce soit, me rappelant souvent ce verset : Dcderunt in escam meamfcl, et in siti mea potavcrunt me aceto ;

« 4° Toutes les premières fois que je m'éveillerai la nuit, je sortirai de mon lit, et, me prosternant à terre, je

dirai : 0 cmx, ave, etc. , et je ferai quelque mortification corporelle.

« Pour pratiquer l'humilité, que je n'espère, ô mon Jésus! que de votre infinie miséricorde : 1» j'aurai toujours un grand soin qu'il n'y ait rien dans mon extérieur, ma démarche, mon ton, mes paroles, qui sente l'orgueil ou la vanité; 1" je ne dirai jamais rien à ma louange, soit directement, soit indirectement, et j'éviterai de parler de ma propre personne -, 3° toutes les fois qu'il m'arrivera quelque humiliation, je dirai un Paler et un Ave pour celui qui me l'aura faite, et si j'en ai été fâché, j'en dirai deux et je m'imposerai de plus une pénitence; j'aurai une affection et des intentions particulières pour celui qui m'aura humilié. ..

« Et vous, mon Jésus crucifié, auteur et consommateur de ma foi, sans lequel je ne peux rien, qui m'avez tiré à vous par votre grâce, dès aujourd'hui, je veux mourir entièrement au péché et ne plus vivre pour moi, mais pour vous seul, ô mon divin Jésus! qui êtes mort pour moi. Ou plutôt, je ne veux plus vivre du tout, mais je veux, je désire, je vous demande instamment, par les douleurs de votre croix, que vous viviez seul en moi; je ne veux plus savoir que vous et votre croix : Nihil scire nisi Jesum, et hune cvucijixum, je ne veux plus rien apprendre, désirer, entreprendre, qu'avec vous et par vous, ut, sivevigilemus, sive dormiamus, simulcum illo vivamus. Seigneur Jésus, qui m'avez inspiré ces bonnes résolutions, faites-moi la grâce ■d'y être fidèle. Je veux vous suivre, sequar te quocumque ieris, non pas parce que je le veux ou par mes propres efforts, mais j'espère en votre ineffable miséricorde : Non mlentis neque currentis, sed miserentis est Dei. »

Il écrivait cela, la veille de son entrée dans les Ordres

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