‹ GéricaultChapitre 14 sur 26 · I . Rome, 21 septembre · texte numérisé non relu

I . Rome, 21 septembre

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dans les notes que M. Montfort a bien voulu me communiquer une page (jui le peint dans ce premier accès de bonheur, au moment même du retour, allant voir au débotté son camarade Vernet et l’embrasser. « Un matin de l’automne 1817, dit M. Montfort, entra dans l’atelier de mon maître, M. Horace Vernet, un jeune homme qui lui sauta au cou. Aux premières paroles, il me fut aisé de comprendre qu’il arrivait d’Italie et qu’il était peintre, puis, comme dans le courant de l’entretien M. Vernet l’appela plusieurs fois par son nom, un autre élève placé près de moi me demanda si ce n’était pas là M. Géricault l’auteur d’un Chasseur à cheval et d’un Cuirassier exposés au Salon quelques années auparavant. A ce mot, je me rappelai confusément les deux tableaux ; mais c’était tout, et je ne pus satisfaire la curiosité de mon petit compagnon. Toutefois, cette circonstance nous porta à beaucoup regarder le jeune ami de M. Vernet, et voici sous quel aspect il m’apparut. M. Géricault, qui avait alors environ vingt-six ans, était assez grand, et de tournure élégante. Son visage, plein d’animation et d’énergie, respirait en même temps un© grande douceur. J’observai alors, comme je le fis souvent plus tard, qu’il rougissait facilement à la plus légère émotion. M. Horace Vernet et lui parlèrent longuement de l’Italie, des belles peintures qu’elle renferme, et de différents artistes dont les noms m’étaient entièrement inconnus et l’étaient même alors de la foule. L’un d’eux, Schnetz, fut celui dont le nom revint le plus fréquemment à la bouche de M. Géricault, qui semblait faire un cas extrême de son talent.

Le lendemain et les jours suivants je revis M. Géricault à l’atelier, et j’appris que de la demeure de son père, située dans le voisinage, on pouvait, par les jardins, venir chez M. Horace Vernet. J’avais un grand plaisir à entendre causer mon maître et M. Géricault qui, bon et affectueux, regardait parfois ce que je faisais, me donnait des conseils et m’encourageait. Je commençai ainsi à faire plus ample connaissance, jusqu’à ce qu’un jour il me demanda de poser chez lui, revêtu d’un costume persan qu’on lui avait prêté, et dont il fit plusieurs croquis.

Mon maître, Horace Vernet, lui rendait pleine justice, et un jour, devant moi, il releva le talent du jeune peintre, alors complètement inconnu, et qu’un de ses élèves, déjà homme fait, rabaissait inconsidérément et peut-être dans l’intention de le flatter.

Chargé par M. Vernet d’un petit message pour M. Géricault, j’entrai pour la première fois dans son atelier situé en face, dans le jardin. 11 était absent, et je ne trouvai que l’élève en question qui avait obtenu de M. Géricault, j’ignore à quelle occasion, l’autorisation de travailler chez lui. Après m’être enquis de M. Géricault, je m’arrêtai frappé

d’étonnement devant les deux tableaux, le Chasseur et le Cuirassier, qui étaient à terre, appuyés contre la muraille, et je donnai tout haut un libre cours à mon enthousiasme. Soit par esprit de contradiction, soit qu’il ne fût pas en état d’apprécier ces beaux ouvrages, l’élève qui s’était levé de sa chaise pour juger à distance son travail, s’écria tout à coup : Taisez-vous donc avec vos exclamations ! et comme je ripostais : Ah bah! ajouta-t-il, Horace fait bien autre chose que ça. Au même instant, M. Vernet entrait dans l’atelier; l’élève courut alors vers lui, et lui plaçant familièrement les mains sur les côtés en le regardant fixement : N’est-ce pas, gros père, que vous en faites d’autres? Comme M. Vernet ne savait trop où il en voulait venir, il lui expliqua que j’étais là à me pâmer devant les deux tableaux de M. Géricault. Mais je ne vois pas, répliqua alors notre maître, qu’il ait si grand tort. Il y a de bien belles parties dans ces tableaux; puis s’approchant du Chasseur et montrant la tête du cheval : Cette tête est vivante, dit-il, et qui aurait jamais mieux peint cette peau de tigre? ajouta-t-il, en désignant la fourrure qui recouvre la selle. »

Il ne semble pas que Géricault ait fait aucun ouvrage très-important pendant les quelques mois qui s’écoulèrent entre son retour de Rome et le moment où il commença la Méduse. Le 7'rain d'artillerie que Ton a vu longtemps chez M. le comte d’Espagnac, d’une composition si originale, d’un dessin si hardi, d’une exécution si vive, est peut-être de cette époque, mais je n’oserais l’aflirmer. 11 est très-difficile, pour ne pas dire impossible, d’établir la chronologie des œuvres de Géricault, sur lesquelles on ne possède pas de renseignements précis, car sa vie fut très-courte, son développement très-rapide, et il atteignit presque d’emblée sa plus grande force. C’est pendant cette période qu’il fit, vraisemblablement, une partie au moins de ses admirables études d’animaux : les TAons accroupis autour de débris et d’ossements, de M. Schickler; les Deux Tigres, de M. Alfred Baudry; le Lion debout, la Tête de Bouledogue, de M. His de la Salle; le Tigre couché, au colonel Bro de Comènes, une foule de natures mortes et autres travaux, épars dans les collections des amateurs*. A ce même moment, la lithographie était dans toute sa nouveauté. Avec sa fougue accoutumée, Géricault s’était épris de ce moyen énergique et facile d’exprimer rapidement la pensée et l’impression pittoresques. Quelques-unes de ses plus belles planches : les Bouchers de Rome, le Factionnaire suisse, le Porte-étendard, le Trom-

1. Je donnerai plus lard, dans le catalogue raisonné de l’œuvre peint de Géricault, des renseignements plus complets sur ces ouvrages et sur un nombre considérable d’autres peintures que je ne peux relater dans cette partie générale de mon travail.

PREMIÈRE PENSÉE POUR LE NAUFRAGE- DE LA MÉDUSE. — (Collectioti de M. His de la Salle.)

pelle de lanciers, le Mameluck défendunl un Irompelle blessé conlre un Cosaque qui arrive au galop, sont de 1817 et 1818 C’est ainsi qu’il allait et venait, variant et complétant ses études, dans cet état d’incertitude qui précède une grande résolution. Il cherchait, se recueillait, rassemblait ses forces, avant de commencer l’ouvrage qui devait soulever les anathèmes de l’École, alTirmer sa valeur et asseoir sa réputation ^

Je l’ai dit déjà, Géricault appartenait à cette race d’artistes sensibles, impressionnables, et sur lesquels les événements extérieurs agissent puissamment. Cette fois encore, les circonstances se chargèrent de lui fournir le sujet qu’il cherchait. MM. Corréard et Savigny, deux des survivants d’un épouvantable désastre maritime, venaient de publier l’émouvant récit de leurs aventures et de celles de leurs compagnons d’infortune. Le livre était dans toutes les mains; les péripéties de ce drame faisaient l’objet de toutes les conversations. Les passions politiques s’en mêlaient, car on imputait à l’incapacité bien reconnue du commandant la perte du navire, et on faisait remonter la responsabilité de l’événement jusqu’au ministre qui avait confié un poste périlleux à un homme qui n’avait pour lui que son nom et des protections. Aussi l’opinion publique, surexcitée par l’atroce réalité des faits et par les commentaires qui les aggravaient, était-elle arrivée à un véritable paroxysme d’horreur et d’indignation. L’imagination de Géricault s’empara aussitôt de cette dramatique donnée que quelques lignes extraites de la relation de M. Corréard déterminent suffisamment. La frégate la Méduse, accompagnée de trois autres bâtiments, la corvette l'Echo, la flûte la Loire, et le brick l'Argus, quitta la France le 18 juin 1816, portant à Saint-Louis (Sénégal) le gouverneur et les principaux employés de cette colonie. Il y avait à bord environ quçitre

1. Voir le catalogue des lithographies de Géricault que j’ai publié. Gazelle des Beaux-Arls, Juin et juillet 1866.

2. Géricault avait étudié le corps de l’homme et celui du cheval avec un soin et même une minutie que ne dépasserait pas un anatomiste de profession. M. de Varenne possède une trentaine de feuilles d’anatomie de l’homme et du cheval que Géricault avait probablement préparées en vue de les publier, car chaque pièce myologique est accompagnée de la pièce ostéologique correspondante, et les feuilles sont chargées de notes manuscrites donnant les noms des os et des muscles et correspondant à des numéros placés dans les dessins. On comprend, en voyant ces admirables ouvrages, si larges, si simples, si vrais, d’une exécution si ferme et si magistrale, cette force constante, cet imperturbable savoir, que l’on retrouve dans les moindres croquis de Géricault. La structure intérieure lui était si familière, qu’il se jouait des difficullés de la forme et du mouvement. On ose à peine le dire, mais Michel-Ange lui-même n’aurait peut-être pas mis dans de pareilles études plus de souplesse unie à une si rigoureuse précision.

cents hommes, marins ou passagers. Le 2 juillet, la frégate tombait sur le ban d’Arguin, et après cinq jours d’inutiles efforts pour remettre le navire à Ilot, un radeau fut construit, et cent quarante-neuf victimes y furent entassées, tandis que tout le reste se précipitait dans les canots. Bientôt les canots coupèrent les amarres, et le radeau qu’ils devaient traîner à la remorque resta seul au milieu de l’immensité des mers. Alors la faim, la soif, le désespoir, armèrent ces hommes les uns contre les autres. Enfin, le douzième jour de ce supplice surhumain, Y Argus recueillit quinze mourants*. Ce récit présentait au moins trois épisodes successifs qui pouvaient fournir le sujet d’un tableau : le moment où le radeau, séparé d’un coup de hache des canots qui le remorquaient, est abandonné à son sort affreux; c’était une scène d’indignation, de désespoir, de terreur; puis celui où les matelots se révoltent contre les officiers et sur cet étroit théâtre, entre le ciel et l’eau, au milieu de la vaste solitude de l’Océan, s’entr’égorgent pour assouvir leur faim; c’était un motif d’épouvante et d’horreur, un spectacle affreux, un véritable cauchemar; celui enfin où la vue du navire ranime l’espérance des malheureux. Ici le peintre rencontrait en abondance et comme à souhait les éléments les plus dramatiques et les plus variés : toutes les nuances, depuis le morne désespoir de ceux qui ont trop perdu pour vouloir être consolés, jusqu’à la joie fébrile de ceux qui renaissent au sentiment de la vie en apercevant le vaisseau sauveur. Voilà la scène douloureuse, déchirante, mais éclairée pourtant d’un rayon qui suffit pour que l’âme ne reste pas écrasée sous une impression d’épouvante et d’horreur. Géricault hésita beaucoup entre ces différents sujets, et on connaît un grand nombre de dessins et quelques esquisses qui témoignent de son anxiété. Sa fougueuse nature le porta d’abord à préférer les premiers, et ce n’est qu’à la longue que son instinct, si sûr lorsqu’il avait le temps de s’exercer, lui conseilla d’adopter celui qui offrait évidemment le plus de ressources pittoresques. L’intéressante esquisse qui appartient à M. Henri Chenavard, et qui a été gravée % reproduit la révolte des matelots contre les officiers. C’est une composition dramatique pleine de mouvement et de vigueur, et qui, autant qu’on en peut juger d’après un projet aussi peu arrêté, aurait fourni un ouvrage d’un effet très-émouvant. 11 existe aussi un superbe dessin à la pierre noire et rehaussé de blanc sur papier de couleur, qui

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