Le 17 juillet
2. A la sanguine par Louis Schaal. Je n’ai pas vu la peinture, et je dois dire que la planche a l’apparence d’un fac-similé d’après un dessin. Cependant cette gravure porte ; « Fac-similé d’une esquisse, etc., » et en langage technique une esquisse est toujours un projet peint.
représente cette scène de massacre. On l’a vu longtemps dans l’atelier d’Ary Scheffer, et il appartient aujourd’hui à M. Lamm, directeur du Musée de Rotterdam K Géricault a fait encore une esquisse très-terminée, qui offre une variante intéressante et importante^. Elle représente la délivrance des naufragés. Le radeau n’occupe que la moitié du tableau. A l’avant, six marins debout ou agenouillés, les bras tendus ou les mains jointes, attendent avec anxiété un canot qui vient à leur secours ; derrière eux, cinq autres personnages exténués se traînent avec effort; à l’arrière, un nègre prie à côté d’un soldat impassible et d’un cadavre mutilé. Debout, adossé au mât, Gorréard parle avec un de ses compagnons, probablement le chirurgien Savigny. On aperçoit à l’horizon le brick l’Argus. On trouve dans les collections de M. Camille Marcille et de M. His de la Salle des croquis à la plume qui se rapportent à cette composition, et qui en ont sans doute été le point de départ. Je ne m’arrête pas à une foule d’autres ouvrages de la même nature qui remplissent les portefeuilles des amateurs et qui donnent, soit l’ensemble, soit quelques détails, quelques figures séparées de ces premiers essais. 11 me suffit de les signaler pour indiquer la longue route que Géricault a suivie avant d’arriver à son projet définitif.
Une fois ce projet à peu près arrêté, Géricault en fit deux esquisses peintes qui ont été conservées. L’une, qui appartient à M. Schickler, diffère considérablement du tableau. Le nombre des personnages est moindre; les deux matelots qui font des signaux et qui cherchent à attirer l’attention du brick sont debout sur le plancher du radeau. C’est le germe de la composition définitive. Elle existe déjà; mais elle a besoin d’être développée et complétée. L’autre, la seconde esquisse qu’il peignit d’après les renseignements très-précis que donnent MM. Montfort et Jamar, est presque identique, à l’égard des grands traits, tout au moins, au tableau du Louvre. Géricault avait eu d’abord l’intention de faire de cette ébauche un ouvrage terminé. Il avait dessiné ses figures à la plume, sur la toile, d’une manière très-arrêtée ; après avoir couvert tout l’entourage, il avait exécuté le groupe du père qui a le cadavre de son fils étendu sur ses genoux, au premier plan à gauche, puis Savigny ainsi que l’homme debout sur le tonneau et celui qui le soutient. 11 n’accomplit pas son dessein, et les autres figures restèrent tracées à la plume et ombrées au bitume seulement. Cette intéressante esquisse a appartenu à
1. Ce dessin offre une particularité remarquable. C'est, à re que je crois, le seul de ses projets pour la filéduse où Géricault ait introduit des figures de femmes.
2. Elle est restée dans la famille et appartient à mademoiselle Clouard, à Morlain.
GÉHICAULT.
M. Jamar, et plus tard à iM"‘® la duchesse de Montebello : elle est aujourd’hui l’une des pièces les plus précieuses du cabinet de M. Moreau. En dehors de ces croquis, dessins d’ensemble, esquisses peintes, Géricault entreprit encore, sur une toile de deux mètres environ, une répétition en moyenne dimension du projet tel qu’il était indiqué dans la dernière esquisse. Après avoir arrêté son trait avec une grande précision, suivant son habitude, il peignit d’après nature deux ou trois figures très-achevées; mais il abandonna bientôt ce travail. M. Montfort lui en demanda la raison. « Si je le continuais, répondit-il, j’épuiserais ma verve et je ne pourrais plus faire le tableau. » Je n’ai jamais vu cette toile, et tout porte à croire qu’elle aura été détruite.
Un fait bien digne de remarque et qui prouve une fois de plus combien Géricault, qui exécutait avec une rapidité et une sûreté qui tiennent du prodige, mettait de temps, employait d’efforts à formuler d’une manière complète sa pensée pittoresque, c’est que dans les deux esquisses que j’ai signalées le personnage enveloppé d’une draperie qui se trouve à la droite de la composition n’est pas même indiqué ‘. Bien plus, Géricault conduisit jusqu’au bout son tableau, sans s’apercevoir de cette énorme lacune. Cette figure, d’une importance capitale, l’une des plus nécessaires de l’ensemble, ne fut ajoutée, comme je le dirai en détail plus tard, qu’au dernier moment, dans le foyer du Théâtre-Italien. C’est à peine croyable, mais les témoignages des contemporains sont unanimes sur ce point.
Géricault employa le printemps et l’été de 1818 à compléter ses informations et ses études. Avec ce besoin d’exactitude qui est l’un des traits caractéristiques de notre temps et qui était plus accusé chez lui que chez personne, il dressa le procès-verbal de cette affaire avec l’âpreté, la persistance et la minutie qu’y mettrait un juge d’instruction.
1. On peut être certain que toutes les esquisses de la Méduse où se trouve cette figure sont des faux ou des copies. L’une de ces copies a cependant un véritable intérêt, parce qu’elle a été faite sous les yeux de Géricault: c’est celle de M. Lehoux, qui servit pour la gravure de Reynolds. Géricault avait chargé aussi M. Montfort de faire une autre copie d’après l’esquisse qui appartient aujourd’hui à M. Schickler. Il avait l’intention de l’offrir comme un souvenir à M. Corréard. Cet ouvrage, qui était à peine terminé au moment de la mort de Géricault, est resté entre les mains de M. Montfort.
(iÉRICÂULT.
Il rassembla un véritable dossier bourré de pièces authentiques, de documents de toute sorte. 11 s’était beaucoup lié avec MM. Corréard et Savigny, les principaux survivants parmi les acteurs de ce drame dont il se faisait raconter toutes les navrantes et horribles péripéties. Il fit d’après eux plusieurs études qui lui servirent pour son tableau. Tout l’intéressait; il voulait tout savoir. 11 avait retrouvé le charpentier de la Méduse, qui était l’une des quinze personnes échappées au désastre, et il lui avait fait faire un petit modèle du radeau qui reproduisait tous les détails de la charpente avec la plus scrupuleuse exactitude, et sur lequel il avait disposé des maquettes de cire. Il l’avait dessiné à part, et M. Camille Marcille conserve un de ces curieux croquis. Comme son atelier de la rue des Martyrs était trop petit pour qu’il pût songer à y exécuter son tableau, il en avait loué un autre de très vastes dimensions dans le haut du faubourg du Roule; il était ainsi à deux pas de l’hôpital Beaujon. C’est là qu’il allait suivre avec une ardente curiosité toutes les phases de la souffrance, depuis les premières atteintes jusqu’à l’agonie et les traces qu’elle imprime sur le corps humain. Il y trouvait des modèles qui n’avaient pas besoin de se grimer pour lui montrer toutes les nuances de la douleur physique, de l’angoisse morale; les ravages de la maladie et les terreurs de la mort. Il s’était arrangé avec les internes et les infirmiers, qui lui fournissaient des cadavres et des membres coupés. C’est à cette^époque qu’il fit cette tète de voleur mort à Bicètre et qu’on lui avait apportée ainsi que la magnifique étude représentant deux jambes vues par les pieds avec un bras jusqu’à la clavicule que possède M. Claye, et qui est sans doute un des plus beaux morceaux de peinture qu’il ait exécutés*. Pendant quelques mois son atelier fut une manière de morgue; il y garda, assure-t-on, des cadavres jusqu’à ce qu’ils fussent à moitié décomposés; il s’obstinait à travailler dans ce charnier, dont ses amis les plus dévoués et les plus intrépides modèles ne bravaient qu’à grand’peine et pour un moment l’infection. Il fit aussi à part, et avant de commencer sa grande toile, quelques études pour les personnages vivants de son tableau, entre autres celle du nègre vu de dos que possède M. Lehoux. Il était en quête de modèles, en cherchait partout, et était tout à fait content
1. Un peu plus tôt peut-ôtre, car il l’exécuta à son atelier de la rue des Martyrs. Il garda son modèle quinze jours sur le toit. Il se servit de cette étude en la retournant pour la tête du personnage couché à gauche du radeau. Il y a sur la môme toile une tête de Jeune fille : c’est celle d’une petite bossue qui posait dans les ateliers. On connaît cet ouvrage sous le titre des Suppliciés. Elle appartient à M. Binder.
2. M. Lehoux possède une répétition presque identique de cette étude, mais peinte à la lumière de la lampe.
(JKIUCAULT.
lorsqu’il en trouvait d’alFreux; son ami M. Lebrun raconte, à cette occasion, une anecdote qui mérite d’être rapportée. Elle montre Géricault à l’œuvre; c’est Tardent artiste pris sur le fait et peint lui-même d’après nature.
« A l’époque, dit M. Lebrun, où il peignait son tableau, j’eus une jaunisse qui dura longtemps et qui fut très-intense. Après quarante jours de souffrances et d’ennuis, je me décidai à quitter Paris et à aller à Sèvres pour y être seul et attendre ma guérison qui n’était plus qu’une affaire de temps. J’eus bien de la peine à trouver un gîte; ma figure cadavéreuse effrayait tous les aubergistes, aucun ne voulait me voir mourir chez lui. Je fus obligé de m’adresser à un logeur de roulage qui eut pitié de moi... J’étais chez lui depuis huit jours, lorsqu’une aprèsmidi, m’amusant sur le port à examiner les passants, je vois venir Géricault avec un de ses amis. 11 me regarde, ne me reconnaît pas d’abord, entre dans l’auberge sous prétexte de prendre un petit verre, me considère avec attention, puis tout à coup me reconnaissant, court à moi et me saisit le bras : « Ah mon ami! comme vous êtes beau ! » s’écriet-il. Je faisais peur, les enfants fuyaient, me prenant pour un mort; mais j’étais beau pour le peintre qui cherchait partout de la couleur de mourant; il me pressa d’aller chez lui poser pour la Méduse. J’étais encore trop souffrant et j’éprouvais tellement cet ennui qui accable les hommes frappés du mal dont j’étais atteint, que je ne pus m’y décider. « Faites mieux, dis-je à Géricault, venez ici, apportez des toiles, des brosses, des couleurs; venez faire des études, passez huit jours avec moi; pendant ce temps je me rétablirai, et alors j’irai à votre atelier, ma couleur sera plus vraie encore; elle ne s’efface que lentement, et pendant plus d’un mois je pourrai vous servir de modèle. » Géricault vint en effet à Sèvres passer quelques jours avec M. Lebrun. 11 fit d’après lui plusieurs têtes, celle entre autres du père qui tient son fils mourant sur ses genoux. 11 peignit aussi pour son ami, sur un petit bout de toile, ce qu’on voyait de la maison du parc de Saint-Cloud, le pavillon de Breteuil avec les toits et la rue. Cette esquisse fut enlevée en une demi-heure C « 11 la terminait ajoute M. Lebrun, quand une diligence vint à passer. Géricault ouvre à Tinstant la fenêtre, et le voilà dans l’admiration. Les chevaux montaient la butte au grand trot. 11 s’extasie, il n’a pas assez d’yeux pour voir, et, quand il ne voit plus la voiture, il faut qu’il la peigne; mais il n’a plus
de toile . comment faire? La chambre où nous étions avait une alcôve,
et de chaque côté une porte vitrée; au-dessus de chacune des portes, un