iM. Batissipf, p
GÉRIGAULT.
châssis peint comme le reste de la boiserie, en rouge d’acajou. Ce fond plut à Géricault. 11 dessine à la hâte la diligence et son postillon; mais il avait usé la plupart de ses couleurs, il n’a plus que du jaune. Il court chez l’épicier, achète tout ce qu’il trouve de stil-de-grain qu’il écrase avec son couteau à palette, et le voilà peignant pendant deux heures, monté sur une chaise. Il voulait rendre tout ce qu’il avait vu; il essaya même de rendre les roues tournant vite, les rayons confus, se rapprochant par la rapidité du mouvement et ne représentant plus qu’une suite non interrompue de traits brillants. L’effet était assez bien saisi ; mais dans la vivacité de son exécution il se trompa, et comme il avait vu le postillon de son côté, il le mit sur le cheval du premier plan, c’est-àdire à droite ‘...A mon retour à Paris, j’allai plusieurs fois chez Géricault. Dans une séance, je le vis improviser avec une vivacité qui n’appartenait qu’à son pinceau cette belle chevelure d’une tête renversée qu’on voit au milieu de son tableau. Il était mécontent de celle qu’il avait faite d’abord, il la gratta et la repeignit en moins d’une demi-heure. Je regardais sa tête à lui pendant qu’il travaillait; il ne disait mot et était comme absorbé, il semblait copier une chevelure réelle qu’il voyait. Quand elle fut finie, il n’y retoucha jamais ^ »
Vers le commencement de l’hiver, au mois de novembre me semblet-il, Géricault ayant entièrement terminé ses esquisses et ses études préparatoires, et même déjà tracé au carreau sa composition sur la grande toile, se retira dans son nouvel atelier du faubourg du Roule où il resta, tout le temps que dura l’exécution de son tableau, dans une solitude presque absolue. Il s’était résolu à cet exil, non-seulement parce qu’il avait besoin d’un espace qu’il ne trouvait pas dans l’atelier de la rue des Martyrs, mais surtout pour être plus loin du monde, et pour se mettre dans l’impossibilité de succomber aux tentations auxquelles il ne savait guère résister. 11 n’admettait dans son intérieur qu’un petit nombre de personnes; son ami intime M. Dedreux-Dorcy, son élève M. Jamar, ses deux jeunes amis MM. Montfort et Lehoux, ainsi que MM. Robert Fleury et Steuben. 11 couchait avec son élève Jamar dans une chambre attenante à l’atelier, ne sortait même pas pour prendre ses repas qu’il se faisait apporter du dehors ou que lui préparait la vieille portière de la maison, la mère Doucet, dont il fit à cette même époque un très-beau portrait. Il ne quitta pour ainsi dire sa retraite qu’une fois pour faire une rapide excursion au Havre, afin d’y étudier le ciel de son tableau. C’est cette
I. C’est la superbe pochade connue sous le nom de la Diligence de Sèvres. 2 Lettre de M. Lebrun à M. Feuillet de Conches.