I. Le Morlainais, 17 mai
blaient guère à ceux que Géricault avait vus et dessinés dans les prairies normandes, dans les rues de Paris ou dans les écuries de Versailles; mais c’étaient des chevaux, et le fanatique jeune homme n’en demandait alors pas davantage. Cette première période d’études fut très-courte, et elle n’a laissé que fort peu de traces. Je ne connais guère que trois dessins qu’on y puisse rapporter; l’un, qui appartient à M. His de la Salle, représente un hussard; les autres : un maréchal de France au galop, à l’aquarelle, et un cavalier, à la sépia, sont entre les mains de M. Jamar. L’influence de Carie Vernet est manifeste dans ces ouvrages, d’ailleurs peu importants. C’est son dessin élégant, mais maigre et chétif, et on a quelque peine à y distinguer de vagues indications qui font reconnaître la main de Géricault. L’artiste habile et spirituel, qui disait de lui-même avec tant de finesse et une nuance de mélancolie : « Fils de roi, père de roi, jamais roi», ne pouvait rien apprendre à l’auteur futur du lîadeau de la Méduse et de la Course de chevaux libres. Géricault s’aperçut bientôt de sa méprise, et quitta l’atelier de Vernet pour entrer dans celui de Guérin, en 1810.
Le peintre de Phèdre et Hippolyte, éé Andromaque et Pyrrhus, de Clylemnestre, jouissait alors d’une réputation que nous comprenons peu aujourd’hui, et l’atelier du plus fidèle des élèves de David était alors le rendez-vous de la plupart des jeunes peintres qui allaient lever l’étendard de la révolte et se mettre à la tête du mouvement romantique. Géricault y rencontra Léon Cogniet, Champmartin, Henriquel-Dupont, les deux Scheffer, Paul Huet, Pierre Berton , Jadin , Destouches, Champion. Ce n’est pas là, comme on le dit généralement, qu’Eugène Delacroix se lia avec Géricault, dont il était le cadet de huit ans. Il ne suivit les leçons de Guérin que beaucoup plus tard, à partir de 1817. Aussi les relations qu’il eut avec le peintre de la Méduse ne furent-elles jamais celles d’un camarade, et sur ce point comme sur tant d’autres on ne doit accueillir la tradition que sous bénéfice d’inventaire. Lorsque Delacroix commença à peindre, Géricault avait déjà exposé le Chasseur et le Cuirassier. 11 accueillit avec bienveillance son jeune confrère, dont il avait distingué le talent. Il l’encouragea et le conseilla, mais c’est tout.
Malgré les quelques beaux ouvrages qu’elle produisit encore, cette école de David, à laquelle Géricault venait demander des enseignements, était tombée alors au dernier degré de l’impuissance et du marasme; mais avant de disparaître elle donnait les armes d’une éducation sérieuse à tous ces jeunes gens qui devaient la combattre, la vaincre et la remplacer. Cependant rien à l’intérieur n’annonçait sa fin prochaine. Gomme un arbre qui n’a plus que l’écorce, elle gaidait les apparences
GÉUICAULT.
de la vie et de la santé. Elle régnait encore, et plus que jamais, sans conteste. Mais l’ordre et la règle n’étaient qu’au dehors. Une secrète inquiétude , une fermentation sourde travaillait la génération nouvelle. On sentait les souffles avant-coureurs de cet orage romantique qui devait aller grandissant et éclater dans toute sa force pendant les dernières années de la Restauration. Comme il arrive d’ordinaire, un mouvement littéraire important avait précédé le développement des arts du dessin. Chateaubriand, Byron, M'"® de Staël, Walter Scott, répandaient dans l’atmosphère des éléments nouveaux qui germaient dans les esprits. Quoique comprimées par une main de fer, les aspirations vers l’alTranchissement intellectuel, civil et politique soulevaient toutes les poitrines. On voulait respirer, briser des entraves qui paraissaient de jour en jour plus intolérables, et si le mot de liberté n’était pas sur toutes les lèvres, il était dans tous les cœurs. Ce sont de belles et heureuses époques celles où la société se sent possédée d’une vie nouvelle, où elle s’élance avec confiance vers l’avenir incertain, vers un horizon magique tout peuplé de ses chimères. L’ambition du mouvement romantique fut plus grande que sa puissance. Il n’a pas rempli ses espérances, il n’a pas tenu ses promesses. Mais tous ses rêves n’étaient pourtant pas des illusions.
En entrant à l’atelier, Géricault avait sans doute la meilleure intention de se soumettre à la discipline sévère de son maître; mais à chaque instant sa nature fougueuse l’emportait. Sa manière de procéder déroutait complètement le méthodique et méticuleux Guérin. Il portait cependant un véritable intérêt à son bouillant élève, mais il ne comprenait rien à cette façon de voir la nature et de l’interpréter. On raconte qu’un jour, Géricault lui ayant demandé l’autorisation de copier un de ses tableaux, il lui fit entendre qu’il n’était pas en état d’entreprendre un travail de cette importance, et lui expliqua même, avec tous les ménagements possibles, qu’il n’était pas né pour la peinture, et qu’il ferait mieux d’y renoncer. J’avoue que je mets peu de confiance dans cette anecdote, trop d’autres faits prouvent que Guérin ne méconnaissait pas à ce point le talent de Géricault, et s’il a tenu ce propos, ce ne fut, je me figure, que pour entrer dans les vues de la famille, qui persistait à combattre la vocation du jeune artiste. Ce qui est plus vraisemblable, ce sont les emportements et les impatiences qu’on lui prête : « Votre coloris n’est pas vrai, lui disait-il ; tous ces contrastes de clair-obscur me feraient croire que vous peignez toujours au clair de la lune; quant à vos académies, elles ressemblent à la nature comme une boîte à violon ressemble à un violon. » Ce qui inquiétait visiblement Guérin, c’était l’influence
extraordiniihe que GéiicauU avait prise de très-bonne heure sur ses condisciples' : « Pourquoi, disait-il à ses élèves, cherchez-vous à l’imiter? Laissez-le faire, il y a en lui l’étoffe de trois ou quatre peintres, mais il n’en est pas de même de vous. » Il y a loin de là au sentiment de jalousie qu’on lui a prêté. On a été pourtant jusqu’à prétendre que Guérin, prétextant la manière excentrique dont Géricault menait ses études, l’avait renvoyé de l’atelier. C’est une fable, et voici l’anecdote qui y a donné lieu, telle quelle a été racontée par Géricault lui-même à M. Montfort, dont le récit m’a été confirmé par M. Léon Gogniet. Géricault avait obtenu, ce qu’il regardait comme une grande faveur, de copier dans l’atelier personnel de Guérin \' Im'ocalion àEsculape, l’un de ses tableaux importants qui a figuré longtemps au Louvre. L’atelier du maître était dans la même maison que celui des élèves, et à l’étage au-dessus. Or, un jour, pendant l’absence de Guérin, nos rapins se mirent à se jeter de l’eau, s’attaquant surtout à Géricault, qui, placé au-dessus d’eux, était dans une excellente position pour leur répondre, et qui se défendait de son mieux. Les élèves de l’atelier d’en bas escaladaient quelques marches de l’escalier de communication, et, après avoir jeté leur potée d’eau, s’enfuyaient pour éviter les représailles. Géricault, toujours ardent, ripostait sans trop y regarder. Pour son malheur, au moment où il vidait un énorme seau sur ses adversaires, Guérin, qui montait l’escalier, le reçut en plein. S’apercevant de la maladresse qu’il venait de faire, honteux et contrit, comme on peut penser, Géricault courut reprendre sa place à son chevalet. Le maître, sans mot dire, s’essuya le visage, et il se passa un moment bien long pour le pauvre Géricault, qui, assis devant sa toile, n’osait lever les yeux, et n’avait à cœur que de se faire oublier. Mais bientôt Guérin, d’une voix forte, lui dit : « Monsieur Géricault, vous allez me faire le plaisir de prendre votre boîte et votre chevalet, et de descendre dans l’atelier des élèves. » Et, tandis que Géricault remettait silencieusement sa palette et ses brosses dans sa boîte à couleurs, Guérin s’approcha de lui et reprit: «Et d’ailleurs, voulez-vous que je vous le dise? ce que vous faites là est le travail d’un insensé. » —
« Et il avait bien raison, ajoutait Géricault, car, vous comprenez, je copiais bien le tableau exactement, mais j’avais imaginé d’y mettre de l’énergie, et vous pouvez juger quelle belle chose cela devait faire. » Telle est l’histoire qu’on a tant brodée. Géricault ne travailla plus désor-
1 . Cette influence fut surtout grande à partir d’une étude très-réussie que Géricault fit à l’atelier, d’après un modèle italien. Cette pointure est restée longtemps dans sa chambre. J’ignore ce qu’elle est devenue.
GÉUICAL'LT.
mais dans l'alclier personnel de Guérin, mais il resta dans celui des élèves, où le maître continua à lui donner ses directions.
Du reste , Géricault a gardé toute sa vie une grande reconnaissance et un véritable respect pour Guérin , qu’il ne manqua jamais de consulter chaque fois qu’il avait terminé un ouvrage de quelque importance. Mais sa nature violente lui faisait transgresser très-souvent les sages préceptes de l’école. « 11 me passait un jour par la tête, disait-il dans cette même conversation, de faire à ma figure un fond à la Paul Véronèse, et à la correction suivante M. Guérin me trouvait tout occupé à peindre une longue suite de colonnes et de chapiteaux; une autre fois, c’étaitautre chose; puis il arrivait qu’ayant terminé ma figure dès la troisième ou la quatrième séance, je changeais de place, retournais ma toile et faisais une seconde étude sur le canevas sans impression, si bien que M. Guérin, qui m’avait vu précédemment à un bout de l’atelier, était tout étonné de me trouver à l’autre. C’était absurde, mais j’étais incorrigible, et le maître se contentait de sourire. » Pour se fortifier, pour s’assouplir, pour se rompre à son art, Géricault s’ingéniait à imaginer des difficultés qu’il surmontait déjà alors avec une rare habileté, et ses amis ont gardé la mémoire d’un tour de force qu’ils lui ont vu faire bien souvent. Au lieu de se borner à copier, il intervertissait, et si le modèle posait, par exemple, le bras droit levé, c’était le gauche qu’il exécutait. Il coloriait alors plus qu’il ne l’a fait depuis. 11 aimait les tons frais et roses du grand peintre d’Anvers. 11 empâtait beaucoup, et ses camarades l’appelaient « le pâtissier. » Isabey le père avait fait une variante et le nommait « le cuisinier de Rubens. »
Il ne suivit régulièrement l’atelier que pendant six mois environ. Plus tard, sans l’abandonner tout à fait et sans ralentir en rien ses études, il les menait avec plus de liberté, comme on le voit par une note écrite de sa main* et qui détermine la manière dont il réglait son temps :
« Dessiner et peindre les grands maîtres antiques. — Lire et composer. — Anatomie. — Antiquités. — Musique. — Italien. — Suivre les cours d’antiquités, les mardis et samedis à deux heures. — Décembre, peindre une figure chez Dorcy. — Le soir, dessiner d’après l’antique et composer quelques sujets. — M’occuper de musique. — Janvier, aller chez M. Guérin pour peindre d’après nature. — Février, m’occuper uniquement du style des maîtres et composer sans sortir et toujours seul. »