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de vivre sans toucher à ses revenus pendant le séjour de près de trois années qu'il fit en Angleterre. Il était content, calme tout au moins, vivait au milieu des chevaux, peignait un peu et dessinait beaucoup. Cette existence anglaise, telle que son état de fortune lui permettait de la mener, allait à ses goûts; il écrivait à M. Dorcy en date du 12 février 1821 : « Mon cher Dorcy, vous m’auriez sans doute accusé déjà mille fois, si vous étiez capable de fiel, pour l’oubli où je semble vous laisser depuis mon départ; mais la première cause en est sans doute dans l’extrême confiance que j’ai en votre bonne amitié, qui fait que je manque des premiers égards pour me la conserver. Je n’alléguerai donc aucune bonne raison, parce que je n’en ai pas, et je ne vois à vous offrir comme excuse que mon insipide paresse; mais ce n’est vous apprendre rien de nouveau, et comme vous en êtes un peu niché là aussi, je compte sur cette utile indulgence qu’on doit avoir entre confrères. Vous supposez peut-être, mon cher ami, d’après la disposition naturelle de votre esprit pour le plaisir que j’en prends beaucoup ici; rien cependant n’est moins vrai. Je ne m’amuse pas du tout, et ma vie est absolument celle que je mène à Paris, travaillant beaucoup dans ma chambre et rôdant ensuite pour me délasser dans les rues où il y a toujours un mouvement et une variété si grande que je suis sùr que vous n’en sortiriez pas; mais le motif qui vous y retiendrait m’en chasse. La sagesse, je le sens, devient de jour en jour mon lot, sans cesser, malgré cela, d’être le plus fou de tous les sages, car mes désirs sont toujours insatiables, et quoi que je fasse, c’est toujours autre chose que je voudrais faire; je suis cependant plus raisonnable que vous, puisque au moins je travaille et que je lithographie à force. Me voilà voué pour quelque temps à ce genre qui, étant tout neuf à Londres, y a une vogue inconcevable. Avec un peu plus de ténacité que je n’en ai, je suis sùr qu’on pourrait faire une fortune considérable. Je me flatte que ce ne sera pour moi que l’affiche, et que bientôt le goût des vrais amateurs qui auront ainsi appris à me connaître m’emploieront à des travaux plus dignes de moi. Vous appellerez cela de l’ambition, mais, ma foi, il n’est rien de tel que de battre le fer tandis qu’il est chaud, et puisque je commence à être encouragé, j’envoie au diable tous les Sacré cœur de Jésus L C’est un vrai métier de gueux à mourir de faim. J’abdique le cothurne et la sainte Écriture pour me renfermer dans l’écurie dont je ne sortirai que cousu d’or. Si Charlet voulait suivre ce parti-là, il serait bientôt en état de nous payer à dîner. Dites, je vous prie, bien des choses
I. Allusion au tableau qui lui avait été commandé après l'exposition du Radeau de la Méduse.
de nia part à ce gueux-là. J’ai été extrêmement malade, mais cela va mieux; n’en parlez pas à mon père, il s’aiïecterait trop. Je lui dis seulement que j’ai été enrhumé, et vous pourriez lui dire la même chose : cette concordance l’empêchera de supposer que cela a été plus grave. J’ai eu quelques bons amis qui m’ont bien soigné et désennuyé. Le sort veut que je ne rencontre que des gens meilleurs que moi, et je me fatigue à chercher ce qui peut me mériter leur amitié. Une conquête aussi, mon cher Dorcy, car je dois tout vous dire... »
Je passe la conquête. Tout cela est encore trop près de nous! Mais on conviendra que cette lettre n’est pas précisément celle d’un splénétique, et je ne crois pas que Géricault ait jamais eu l’esprit plus dispos et mieux portant.
Cliarlet n’était pas resté longtemps à Londres; il s’y ennuyait à mourir et n’y fit presque rien. Les soldats, les bonnes d’eiifants, les gamins de Paris, ses modèles ordinaires, lui manquaient, et la lourde ivresse des buveurs d’ale et de gin ne disait rien à cet esprit gaulois; pendant ce séjour de près d’une année, il ne trouva pas peut-être à placer dix calembours. 11 avait soif du vin frelaté des cabarets de la barrière qui éveillait sa verve goguenarde et inspirait son facétieux et mordant crayon. Au commencement de 1821 il était de retour, et depuis assez longtemps, semble-t-il, car Géricault lui écrit, en date du 23 février : « Je croyais la susceptibilité attachée seulement à mon malheureux caractère; lorsque la passion vient avant le jugement, on est à plaindre alors, et en quelque sorte excusable de se montrer susceptible; mais chez vous, mon cher, la susceptibilité devient un défaut plus que ridicule, puisqu’il ne peut être que le résultat d’une petite cause. Si vous eussiez vu les passages de mes lettres où j’aifectais de vous tenir rancune, vous auriez senti le vrai sens que j’y attachais ; et au lieu de me voir d’un mauvais œil, vous m’auriez conservé le bon que j’aime tant, quoique je le redoute pour mes défauts. S’il était donné à tout le monde d’entendre la plaisanterie, mon père ne vous eût pas rendu au sérieux ce qu’il avait ainsi compris. Mes lettres en font foi, et comme je ne vous cacherais pas plus ma rancune que mon amitié, vous les trouveriez, au contraire, pleines de cette colère exagérée qui n’est, entre amis, qu’une manière comique et affectueuse de caresser sans fadeur. Chassez donc jusqu’au souvenir de cette fâcheuse impression, et si, dorénavant, je vous paraissais ou fantasque ou brutal, n’en accusez encore que ma misérable constitution et accordez-moi amitié et pardon. Que mon portrait ne trouble plus à l’avenir vos séances gastronomiques et qu’il vous inspire seulement l’idée de boire à ma santé; je fête ainsi le vôtre quelquefois.
ÜÉRICAULT.
J’ai fait part à M. Jules de votre souvenir et il tn’a chargé de vous dire aussi mille choses. Quant à M. Gabriel de M..., je ne lui ai pas encore répondu; mais je le ferai; c’est cependant grâce à votre bon avis. Je vous avouerai que je l’avais oublié; il y a de certains gens, si bons qu’ils soient, auxquels on ne pense qu’en les voyant. Toute lettre qui n’est pas écrite du cœur est une corvée pour moi. Je ne sais en l’honneur de quel saint ce brave homme m’a honoré de sa prose ou de sa poésie, car les plaisirs champêtres y sont longuement décrits. Il prend aussi la peine d’expliquer le bonheur domestique, les pénates, la tendresse paternelle et l’amour fdial..., puis les avantages de la patrie sur le sol étranger, et les ah et les ho!... Hélas! je sens combien j’aurai de peine à le dédommager de ses frais; mais il est si bon, qu’il me passera encore celle-là.
J’ai un texte heureux cependant pour commencer... Cher ami, ou trop bon ami... la fortune ennemie... a permis que de ce pays... Ah ! quand pourrais-je sur le sol précieux, désirable... de la patrie chérie...
Vous trouverez que je me laisse un peu trop aller à une passion que je blâme si fort en vous ; cela est vrai, je l’avoue ; mais je déteste la froide chaleur et cette sensibilité qu’excitent seulement les vents, les orages et le clair de lune avec les pénates.
Mais vous, ne me blâmez-vous pas, malicieuse vipère? Vous vous réjouirez au contraire de me voir aussi méchant que vous, et vous profiterez de cela pour donner un libre cours au venin dont vos poumons sont pétris. Mon père traduirait cette phrase par : Théodore vous garde rancune. La candeur de cet excellent père ne lui permet même pas de supposer que Ton puisse exprimer ainsi son amitié. Il prend tout au pied de la lettre et je voudrais pouvoir vous montrer de quel sérieux il me demandait quelquefois l’explication de certaines grignadésiardes qui m’étaient échappées.
Avouez, cher ami, que nous n’avons, avec cette ingénuité, aucune analogie, et que le seul rapport qu’il y ait entre mon père et nous, c’est de boire le même vin '.
Adieu, mon cher Gharlet, portez-vous bien, écrivez-moi quelquefois
1 . A propos de la naïveté du père de Gcricault, Gharlet racontait cette anecdote : Le brave homme, entendant un jour son Tils se plaindre de ne pouvoir trouver les blancs de Schnetz, courut chez Gharlet, et, l’abordant d'un air suppliant, lui dit : « Vous êtes l’ami de mon fils, rendez-moi un grand service. J’entends toujours Théodore se lamenter de ne pouvoir trouver les blancs de Schnetz, informez-vous, je vous prie, où ils se vendent, et, coûte que coûte, je veux lui en acheter; le pauvre garçon est trop malheureux . »
ÜÉRICAULT.
et engagez particulièrement Ledieu à se méfier de vous. — Géricault*.»
A quelque temps de là, Géricault écrivait à Vernet, d’un ton plus sérieux et sur des sujets plus importants, une lettre datée de Londres, 1'^'' mai, que je veux encore citer. « Mon cher Horace, j’ai reçu enfin un petit mot de vous ; j’ai eu bien de la peine à l’arracher, mais enfin je suis content de mes efforts; vous ne m’avez pas oublié entièrement, c’est tout ce que je désirais le plus de savoir. Le bon Pugeol est venu me voir avec Jemmeville ; ils m’ont remis plusieurs lettres que je n’ai point voulu lire avant que j’eusse arraché d’eux tout ce qu’ils pouvaient me dire de vous et de vos travaux. Vous ne doutez pas du plaisir que j’ai ressenti du succès de votre dernier ouvrage, mais cependant je remettrai à vous faire mon compliment quand j’aurai vu; il me semble que c’est la seule manière entre artistes et amis ; vous n’avez que trop déjà de ces louangeurs insipides qui répètent plus qu’ils ne peuvent sentir, et qui dégoûteraient presque de faire bien par leur incapacité à le découvrir.
Je disais l’autre jour à mon père qu’il ne manquait qu’une chose à votre talent, c’était d’être trempé à l’école anglaise, et je vous le répète parce que je sais que vous avez estimé le peu que vous avez vu d’eux. L’Exposition qui vient de s’ouvrir m’a plus confirmé encore qu’ici seulement on connaît ou l’on sent la couleur et l’effet. Vous ne pouvez pas vous faire une idée des beaux portraits de cette année et d’un grand nombre de paysages et de tableaux de genre; des animaux peints par Ward et par Landseer, âgé de 18 ans; les maîtres n’ont rien produit de mieux en ce genre ; il ne faut point rougir de retourner à l’école ; on ne peut arriver au beau, dans les arts, que par des comparaisons. Chaque école a son caractère. Si l’on pouvait parvenir à la réunion de toutes les qualités, n’aurait-on pas atteint la perfection? Cela demande de continuels efforts et un grand amour. Je les vois ici se plaindre de n’avoir pas un bon caractère de dessin et envier l’école française comme beaucoup j)lus habile : que ne nous plaignons-nous aussi de nos défauts? quelle est celte sotie orgueil qui nous porte à fermer les yeux dessus, et est-ce en refusant de voir le bien où il est et en répétant follement que nous sommes ce qu’il y a de mieux, que nous pouvons honorer notre patrie? Serons-nous toujours nos juges, et nos ouvrages, un jour, mêlés dans les galeries, ne porteront-ils pas témoignage de notre vanité et de notre présomption? Je faisais, à l’Exposition, le vœu de voir placés dans notre