I . Et en marge
Avec moi désormais bannissez la rougeur
Qui de votre beau front dépare la candeur
('.harlel, etc., par le colonel de La Combe, p. 19 et suiv.
musée une quantité de tableaux que j’avais sous les yeux. Je désirais cela comme une leçon qui serait plus utile que de penser longtemps. Que je voudrais pouvoir montrer aux plus habiles même plusieurs portraits qui ressemblent tant à la nature, dont les poses faciles ne laissent rien à désirer et dont on peut vraiment dire qu’il ne leur manque que la parole ! Combien aussi seraient utiles à voir les expressions touchantes de Wilky (sic)! Dans un petit tableau, et du sujet le plus simple, il a su tirer un parti admirable. La scène se passe aux Invalides; il suppose qu’à la nouvelle d’une victoire ces vétérans se réunissent pour lire le Bulletin et se réjouir. 11 a varié tous ses caractères avec bien du sentiment. Je ne vous parlerai que d’une seule figure qui m’a paru la plus parfaite et dont la pose et l’expression arrachent les larmes, quelque bon que l’on tienne. C’est une femme d’un soldat qui, tout occupée de son mari, parcourt d’un œil inquiet et hagard la liste des morts... Votre imagination vous dira tout ce que son visage décomposé exprime. 11 n’y a ni crêpes ni deuil; le vin, au contraire, coule à toutes les tables, et le ciel n’est point sillonné d’éclairs d’un présage funeste. Il arrive cependant au dernier pathétique comme la nature elle-même. Je ne crains pas que vous me taxiez d’anglomanie. Vous savez comme moi ce que nous avons de bon et ce qui nous manque. Tout à vous, Géricault*. »
Comme on a pu le voir par une de ses lettres, Géricault s’était beaucoup occupé de lithographie pendant son séjour en Angleterre, et la grande suite de douze pièces, ainsi que quelques autres estampes de moindre importance, qu’il a faites et publiées dans ce pays, sont certainement au nombre de ses plus importants ouvrages en ce genre. Mais il avait commencé beaucoup plus tôt, dès l’année 1817, à dessiner sur la pierre. Cet art nouveau s’était rapidement naturalisé chez nous, et il y arriva en peu de temps à la perfection.
La découverte du Bavarois Senefelder n’était connue que depuis quelques années, et déjà la France avait des imprimeurs lithographes tels que le comte de Lasteyrie, Motte et Engelmann, dont les premiers essais offrent des résultats excellents qui n’ont guère été sur-
1 . «A M. Horace Vernet, rue des Martyrs, n” M, à Paris.» — Lalettre porte le timbre de mai 1821 .
passés. Les artistes les plus en renom, Carie et Horace Vernet, Girodet Gros, Guérin, Prud’hon, Hersent, Léon Cogniet, avaient adopté le crayon lithographique. La nouveauté produisait son effet ordinaire. On s’arrachait ces faciles et brillantes estampes. C’est dans ces circonstances, et au moment le plus vif de l’engouement, que Géricault revint d’Italie. H comprit aussitôt le parti qu’il pouvait tirer du nouveau procédé. Dès l’abord, il le mania avec la plus grande supériorité, et on peut dire qu’il en est l’un des créateurs. Quelques-unes de ses lithographies sont des modèles du genre, des œuvres d’une haute portée, magistrales et accomplies. On y lit plus facilement peut-être que dans sa peinture même ses grandes qualités d’inventeur, de dessinateur, de dramaturge. On voit sans voiles, pour ainsi dire, dans ces simples compositions, dépouillées de la magie du coloris, tout son savoir, toute la puissance pathétique de son génie. On ne saurait, sans les connaître, apprécier le grand artiste tout entier, et son crayon vaut bien son pinceau. Je ne m’arrêterai cependant qu’à un petit nombre de planches principales, renvoyant poulies moins importantes, ainsi que pour tous les détails, au catalogue spécial que j’ai publié *.
La première pièce que Géricault ait exécutée, les Bouchers de Rome, est un souvenir du pays qu’il venait de quitter. C’est une scène très-simple, légèrement crayonnée, mais du plus beau caractère de dessin. Deux bouchers à cheval, dans le pittoresque costume des paysans de la campagne de Rome, la longue pique à la main, conduisent quelques bœufs qu’un chien irrite par ses aboiements. On aperçoit un troisième cavalier à droite, dans le lointain. Cette charmante planche est de 1817 et a été imprimée chez Lasteyrie, comme le prouve une épreuve d’essai unique, et des plus précieuses, qui fait partie de la riche collection de M. His de la Salle. Une autre pièce de grande dimension dessinée à la plume et d’une rareté telle, que pour ma part je n’en connais que les deux épreuves du Cabinet des estampes et de la collection de M. de Triqueti, le Trompette de lanciers, doit être de cette même époque, ainsi que le Porte-étendard, portrait de jeune homme vu à mi-corps, vêtu d’un costume noir à crevés, avec une large fraise blanche, et portant un drapeau sur l’épaule droite, exécuté au crayon et au lavis. Ces premiers essais ont un intérêt tout particulier. Géricault cherche sa manière et tâte en quelque sorte le terrain. H emploie le crayon, la plume, le lavis, soit seuls, soit simul-
1. On possède un essai lithographique de Girodet daté de juillet 1816, et de Gros deux pièces très-recherchées, l’une datée de 1817, l’autre publiée en 1818.