Gazelle des Beaux-Arls, l'-' juin et 1" juillet
ÜÉRICAULT.
tanément. C’était un esprit curieux, cherclieur, et, niêine dans les petites choses, ennemi de toute routine. 11 se servait du procédé qui convenait le mieux au sujet, et souvent de l’instrument quelconque qu’il avait sous la main et qu’il ployait à son but. Dans les Boxeurs^ l’une de ses plus admirables planches, le torse de l’un des combattants, un nègre, est dessiné à la plume, le reste de la figure est au crayon; c’est l’inverse pour l’autre personnage. Les moyens importent peu du reste : tout est bien qui finit bien ; et dans cette estampe, Géi icault a obtenu de la réunion de ces deux procédés les plus excellents résultats. Cette lithographie, d’une étonnante vigueur, est de la plus grande beauté. Le modelé du torse du nègre en particulier est d’une puissance extraordinaire; le dessin des jambes de l’autre figure est superbe; les personnages qui suivent le combat et qui discutent le mérite des coups sont indiqués avec beaucoup de vivacité, et complètent de la manière la plus heureuse cette composition capitale. Nous citerons aussi comme une œuvre hors ligne appartenant à cette première époque : le Mameluk de la garde impériale, défendant un jeune trompette blessé contre des cosaques qui arrivent au galop. La composition est d’un effet saisissant, et la figure du mameluk admirable de résolution, de courage impassible, d’héroïsme sans emphase. Une pièce également d’une grande beauté et des plus rares, puisque la pierre s’est brisée après le tirage de la quatrième ou de la cinquième épreuve, les Deux chevaux qui se battent dans une écurie est de cette première époque et mérite aussi de nous arrêter. C’est un des sujets que Géricault affectionnait et qu’il relevait par le grand caractère qu’il savait leur donner. Deux chevaux dans une écurie se mordent au cou en se cabrant. Un garde -écurie en manches de chemises, et coiffé d’un bonnet de police, s’efforce d’arrêter le combat en les frappant d’un balai. Dans l’ombre, au premier plan, on voit un hussard couché sur la paille: il se réveille au bruit, se relève à demi et regarde les animaux furieux. C’est bien peu de chose; mais quel bel effet! quelle manière grandiose de comprendre la forme du cheval! quelle ardeui’, quelle passion, quelle vérité dans tous leurs mouvements, et comme la composition est habilement combinée pour concentrer l’intérêt sur les acteurs principaux ! Cetté lithographie est une œuvre complète, et il est bien regrettable qu’elle soit d’une si grande rareté, et partant si peu connue.
Les événements politiques et militaires ont, comme on peut le croire, fourni de nombreux sujets à Géricault. Le Factionnaire suisse nu Louvre est une interprétation pittoresque d’un article de 1817 du Constitutionnel qui faisait alors de l’opposition bonapartiste. Un factionnaire de la garde
royale suisse arrête un ancien soldat avec une jambe de bois, coiiïé d’un chapeau rond et en redingote, qui se présente pour traverser le Louvre ; le militaire indigné déboutonne sa redingote et fait voir sa croix d’honneur en disant : « Sentinelle, portez arme! » D’autres personnages au second plan regardent et applaudissent. Les fonds, qui représentent les Tuileries, ont été, assure-t-on, dessinés par Horace Vernet.
Malgré leur beauté, malgré leur actualité, ces premières lithographies de Géricault n’avaient aucun succès. Lorsqu’il fit une de ses plus vigoureuses planches : Un caisson d’artillerie, il chargea M. Jamar, son élève, d’aller chez l’imprimeur, M'”® Delpech, lui en chercher quelques épreuves. « Puisque M. Géricault n’a pas besoin de travailler pour vivre, lui dit celle-ci, il ferait bien mieux de renoncer à ce métier. » Cette fortune contraire chagrinait et irritait Géricault sans le décourager; le premier moment passé, il recommençait de plus belle; il y mettait une incroyable ardeur. Quelques-unes de ses lithographies sont des œuvres très-mûries, très-soignées, et pour lesquelles il avait fait un grand nombre de travaux préparatoires, études ou croquis dont nous possédons une partie; mais d’autres, au moins par leur exécution définitive, sont de véritables improvisations. Tel est le cas pour cette superbe pièce ; Artillerie à cheval changeant de position. Elle fut exécutée par Géricault dans son atelier du faubourg du Roule, pendant qu’il travaillait à son tableau de la Méduse. 11 avait peint jusqu’à la nuit; vers cinq heures, M. Jamar sortit pour dîner; la planche n’était pas commencée, il rentra vers onze heures et la trouva terminée. Géricault était dans une vive agitation, et si impatient de voir le résultat de son travail, qu’il demanda à M. Jamar de courir avec la pierre chez l’imprimeur Motte et de lui en faire tirer une épreuve. L’honnête Motte était couché; il finit pourtant par venir parlementer, et de sa fenêtre dit en riant à M. Jamar : « que ces artistes étaient de bien drôles de corps, et qu’on ne venait pas réveiller les gens à pareille heure. » L’impatient artiste dut attendre au lendemain. Dans ce même ordre de sujets, Géricault a fait encore deux planches trèsimportantes pour {'Histoire de Napoléon, d’Arnault : la Marehe dans le désert et le Passage du mont Saint-Bernard.
Tous ces excellents ouvrages sont cependant surpassés, à mon avis, par l’admirable planche intitulée Retour de Russie. A l’égard de l’élévation de la pensée et du sentiment, de la conception poétique et dramatique, Géricault n’a peut-être rien fait de plus complet et de plus puissant. C’est la même inspiration que celle du Cuirassier ble.'isé, mais avec une exécution plus savante, et une impression plus grandiose et plus navrante encore. Au milieu de la plaine glacée, s’avance un grenadier manchot qui
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mène par la bride le cheval harassé d’un cuirassier aveugle et qui porte le bras gauche en écharpe; un chien à demi mort de fatigue les suit. Plus loin, à droite, on voit un soldat d’infanterie qui porte son camarade sur son dos. Ces figures résument de la manière la plus dramatique cet horrible désastre. L’expression des têtes est admirable et déchirante. C’est de la résignation chez l’un, une profonde douleur et presque du désespoir chez l’autre. Le Retour de Russie est un de ces ouvrages d’une inspiration franche et puissante, et, quoique les figures paraissent un peu courtes, d’une facture admirable, qui s’empare absolument des yeux et de l’imagination. M. Jamar, chargé parGéricault de vendre cette pièce, n’en put trouver que cent francs; la pierre seule en avait coûté soixante ou soixante-dix.
Peu de temps après son arrivée en Angleterre, Géricault s’était mis en rapport avec Hullmandel, le meilleur imprimeur lithographe de Londres, et avec les éditeurs Rodwell et Martin, chez qui il publia dans les premiers mois de 1821 les douze pièces (treize en comptant le titre) qui forment la suite des grandes lithographies anglaises, Ces estampes eurent beaucoup de succès; cependant elles furent la cause d’un nouveau mécompte pour l’artiste, car l’éditeur le frustra de tout le profit qu’il en pouvait attendre; je crois même qu’en fin de compte Géricault dut mettre quelque chose de sa poche pour couvrir les frais. Ces planches sont toutes d’une grande beauté, et trois d’entre elles en particulier : le Pauvre homme à la j^orle d’un boulanger, le Joueur de cornemuse et la Femme paralytique me paraissent être au nombre de ses œuvres les plus pathétiques et les plus accomplies. La première a pour titre ces deux vers tirés d’une de ces poésies si populaires en Angleterre, nommées nursery rhymes.
Pity the sorrows of a poor old man Wtiose trembling limbs bave borti bina to your door.
Elle représente en effet un malheureux tombé d’épuisement à la porte d’un boulanger. Son chien est assis entre ses jambes et lève la tête vers lui. On aperçoit à travers la fenêtre de la boutique un homme âgé qui parle à la boulangère appuyée des deux mains à son comptoir. Cette scène si simple est pleine de sentiment. La figure du malheureux exprime de la manière la plus poignante l’affaiblissement que produit la plus extrême misère; tout est mort chez lui, hormis le sentiment du besoin journalier. Le joueur de cornemuse, the piper, est un vieillard aveugle vêtu d’une houppelande sordide, qui, accompagné de son chien, marche en jouant de son instrument dans une rue solitaire de Londres. Son
expression est navrante; personne ne répond à son appel; il n’aura pas d’aurnône. De pas en pas, dans ses ténèbres, il s’est égaré loin du centre dans quelque faubourg abandonné, car on ne voit dans le fond du tableau qu’un mur à demi démoli et quelques constructions sans fenêtres. La mise en scène est parfaite. C’est bien ce jour blafard de Londres, cetle atmosphère humide qui glace jusqu’aux moelles, cette mélancolie profonde, intense, cet ensemble navrant qui caractérise the merry England, la joyeuse Angleterre. La femme paralytique est une composition plus importante. La pauvre impotente est assise enveloppée de misérables vêtements dans une sorte de fauteuil grossier, de brouette à roues pleines. Le malheureux (moins homme que bête) qui la traîne se repose appuyé contre le dossier du fauteuil. A gauche, au premier plan, une jeune fille, qui tient un enfant par la main, les regarde avec une expression et un mouvement de pitié et de terreur. A droite, pour faire contraste à cette scène de douleur, l’artiste a mis l’avant-train d’une voiture élégante. La figure de l’homme est d’une réalité elfrayante; c’est bien cet être abruti par le vice et par la misère, hébété par le gin, que l'on ne rencontre que dans les carrefours de Londres. 11 est incroyable combien Géricault s’est pénétré d’emblée du caractère anglais, et rien rie prouve mieux que ces admirables planches la puissance d’assimilation dont il était doué.
La figure de la jeune fille est ravissante, et elle est presque une exception dans l’œuvre du maître. Géricault, en effet, n’a pour ainsi dire pas représenté de femmes. On pourrait pourtant en citer une autre, dans le même sentiment gracieux et naïf, qui se trouve dans une des pièces de la grande suite française ; le Vieux cheval à la porte d’une écurie, mais ce serait à peu près tout L 11 ne semble pas que le peintre audacieux et savant ait compris la beauté féminine dans ce qu’elle a de délicat et de distingué. 11 a dit lui-même : « Je commence une femme et ça devient un lion ; » et aussi très-familièrement en frappant sur l’épaule
d’un de ses amis : « Nous deux X, nous aimons les grosses f . » Il lui
fallait des formes amples et robustes, des mouvements accusés et violents, des expressions énergiques; toujours le drame et la passion avec une nuance d’ardeur, de sensualité, de brutalité même, que l’on trouve dans ses Femmes enlevées par des Centaures, dans les bacchantes du Silène de M. Eudoxe Marcille, dans la figure de négresse de l’un des plus
1. On pourrait ajouter la jeune fille qui se cache le visage avec les deux mains dans le dessin de la Traite des nègres que j’ai publié, ainsi que les deux jolis croquis gravés sur bois que donnons plus haut.
beaux dessins de M. de la Salle. Cette disposition étonne d’autant plus chez Géricault, que l’on a pu apprécier par cent preuves l’élévation de son caractère, la sensibilité, l’excellence, la tendresse de son cœur.
En quittant Paris, Géricault avait emporté une provision de cartons lithographiques , beaucoup plus légers et plus faciles à transporter que les pierres d’ailleurs encore rares et très-chères à cette époque. Il s’en servit pour dessiner sept estampes qui ne sont pas au nombre des mieux réussies qu’il ait faites. 11 faut citer pourtant une pièce charmante et d’une extrême vérité locale : le Portrait d’une jeune femme et de ses trois enfants. Ce procédé présentait de graves inconvénients. Géricault ne l’a pas employé davantage, et depuis lors on l’a, avec raison, tout à fait abandonné.
Ces estampes avaient fait du bruit: aussi, lorsqu’il revint à Paris, les éditeurs demandèrent-ils des lithographies à Géricault. C’est alors qu’il se lia avec les frères Gihaut, avec qui il conserva jusqu’à la fin les meilleures relations. C’est pour eux qu’il fit la suite des douze petites pièces imprimées par Engelmann, celle des cinq petites pièces par le même imprimeur, et une troisième série également de cinq petites pièces tirées par Villain. Ces planches sont presque toutes des variations sur le thème qu’il préférait : le Cheval. Il a représenté son animal favori sous toutes ses faces, dans toutes ses variétés de race, d’âge, de robe, dans toutes ses allures, de manière à satisfaire aussi bien le sportman que l’artiste. C’est un monument de science hippique tracé par un crayon prodigieusement habile et que dirige le goût pittoresque le plus distingué.
Le public français avait enfin pris goût aux lithographies de Géricault; les frères Gihaut lui demandèrent une répétition de sa grande suite anglaise; mais on ne voulait que des chevaux. On conserva six des sujets de cette nature qui avaient paru dans la publication anglaise, et Géricault fit des aquarelles qui devaient servir de modèles pour les six autres. Il chargea de l’exécution du tout MM. Léon Gogniet et Volmar, dirigeant, revoyant et cori igeant çà et là. Tout le travail de grattoir en particulier est (le lui. Géricault n’était pas fâché de reprendre au moins quelques-unes de ses lithographies anglaises; il n’en était pas complètement satisfait. Je tiens de M. Cogniet lui-même qu’il trouvait que dans ces planches, si admirables cependant, la lumière était trop disséminée. 11 recommandait à ses collaborateurs, surtout au peintre distingué, très-jeune alors, qu’il avait chargé de reproduire les six pièces déjà publiées, d’élaguer le blanc ((ui se trouvait dans les noirs, de renforcer les ombres de manière à donner plus de franchise et quelque chose de pins gras au travail. Malgré ces améliorations de détail, la surveillance et les corrections du maître, ces
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pièces, quelque belles qu’elles soient, n’égalent pas les estampes anglaises. Klles sont très-connues, et je ne m’y arrête pas davantage. Les pierres existent, et on en tire encore d’assez bonnes épreuves. Géricault lit également pour Gihaut une suite de quatre pièces au tampon et au grattoir, puis pour M'"® Hulin la suite de cinq pièces encadrées. Il exécuta sur la pierre quelques autres pièces encore, et aussi une petite gravure à l’eau-forte représentant un gros cheval gris pommelé vu de trois quarts, qui porte à cent et une le nombre des planches sorties de sa main.
Comme la plupart des peintres de la Renaissance, Géricault a fait de la sculpture. On connaît son cheval écorché, dont le moulage est dans tous les ateliers, chef-d’œuvre aussi bien parle choix des formes que par la science anatomique et la perfection du rendu ‘. C’est le plus beau cheval qui existe. Géricault a aussi sculpté sur une pierre du mur de son atelier de la rue des Martyrs un Checal retenu par un homme ^ d’un très-faible relief et qui a été moulé. Il s'était mis à ce travail, d’inspiration, creusant le moellon à la grâce de Dieu avec un ciseau de menuisier. M. Jamar, voyant son embarras, monta la rue des Martyrs, et trouva près de la barrière des tailleurs de pierre qui lui vendirent quelques outils ; c’est avec ces instruments grossiers que Géricault termina cet ouvrage. On peut encore citer un Bœuf terrassé par un tigre, ébauche très-largement exécutée; un Satyre enlevant une femme, en ronde bosse; un groupe en terre cuite, représentant un Nègre qui brutalise une femme. Enfin, il fit une maquette en cire d’une statue équestre de l’empereur de Russie, k ce que je crois. Le cheval , très-énergique et très élégant, se cabre et est presque debout sur les jambes de derrière; le cavalier, en costume militaire, se porte un peu en avant et regarde au loin; il appuie la main qui tiendrait la bride sur le garrot du cheval, et élève le bras droit. Le cheval est du reste beaucoup plus avancé que la figure, restée à l’état d’ébauche ^ Géricault ne reculait pas devant l’idée d’exécuter ce groupe dans de grandes proportions, et il ne nous paraît pas douteux qu’il eût réussi dans un art où il pouvait déployer, autant que dans la peinture, son audacieuse imagination et appliquer soff savoir.
1. La cire originale a longtemps appartenu à M. Susse. Elle vient d'être achetée par M. Maurice Cottier, l'un des amateurs les plus distingués de Paris.
2. La jambe droite du cheval et l'avant-bras du cavalier sont brisés.
(lÉHIGAULT.
En Angleterre, Géricault ne s’était pas occupé uniquement de lithographie. Il y avait fait quelques tableaux et un grand nombre d’importantes aquarelles. La plupart de ces ouvrages sont restés de l’autre côté du détroit et nous sont inconnus. Parmi ceux que nous possédons, nous n’en voyons que deux ou trois que nous osions, avec quelque certitude, rapporter à cette époque. C’est d’abord le grand Derby d’Epsom, que le Louvre vient d’acquérir, le plus achevé peut-être de ses tableaux de chevalet, un peu sec d’exécution, mais du dessin le plus précis, le plus savant, le plus admirable, d’un mouvement, d’une furia indescriptibles, d’un effet superbe; puis, la charmante Course de chevaux moulés., qui appartient à M. de la Salle, peinture claire, légère, de la plus excellente qualité; enfin, une aquarelle qui est en Angleterre représentant un Arabe conduisant un étalon noir pour saillir une jument, et dont la lithographie, par Andrew, donne la plus haute idée L 11 est probable que c’est peu de temps après son retour qu’il peignit la Forge de village QiY Enfant donnant à manger à un cheval-, qui parurent, après sa mort, à l’Exposition de 1824, ainsi que l'Ecurie^ et un Cheval bai brun sortant d’une écurie, tableau acheté cette même année 1824 par la Société des Amis des arts^. Nous pouvons être plus affirmatif à l’égard du Four à plâtre du musée du Louvre. C’est pendant une promenade qu’il fit à Montmartre, avec M. Dedreux-Dorcy, qu’il vit cette masure dans son nuage gris, sous un ciel terne, avec ces quelques chevaux mangeant leur maigre pitance dans ce lieu mélancolique. Ce motif le frappa. Il en fit sur l’heure un léger croquis, rentra et peignit aussitôt l’excellent petit tableau qui devait avoir une influence si marquée sur les peintres contemporains. On trouve sans doute Géricault dans tous ces jolis ouvrages; mais il est impossible de ne pas remarquer qu’ils sont d’une médiocre importance pour l’auteur de la Méduse, alors dans toute la force de l’âge et du talent. Géricault était revenu mal portant d’Angleterre où il avait beaucoup souffert d’une sciatique prise dans une promenade sur