‹ GéricaultChapitre 5 sur 26 · Chez M. de Triqueü · texte numérisé non relu

Chez M. de Triqueü

GKRICAULT.

dans une écurie, le cheval turc du musée du Louvre ainsi qu’une foule d’ouvrages du même genre, épars dans les collections, sont peut-être de cette époque. Il ne servirait à rien de s’y trop arrêter. Ils ont tous le même caractère. Ce ne sont pas des tableaux. Ce sont des exercices, des études. Géricault veut posséder son cheval. Il le tourne et retourne dans tous les sens. C’est une sorte de gymnastique qu’il s’impose. Il l’apprend dans ses moindres détails. 11 ne néglige rien, ni son anatomie, et sa forme intérieure, ni les jeux de la lumière sur sa robe, ni ses mouvements si difficiles à saisir et à exprimer. 11 n’a de préférence pour aucune race et pour aucune couleur. 11 copie tout, depuis le noble étalon de Perse ou de Syrie, jusqu’à la rosse qui traîne en boitant un tombereau d’immondices, jusqu’à la bête exténuée, décharnée, affreuse, qu’on abat à Montfaucon. 11 cherche le vrai; ce qui n’empêche pas que dans ces premières études du jeune peintre naturaliste il y ait très-souvent déjà une interprétation inconsciente peut-être, mais très-intéressante de la forme.

On s’arrête avec plaisir à ce premier moment. A la fleur de l’âge Géricault était heureux. Une vie pleine de promesses s’ouvrait devant lui. 11 aimait la gloire et il s’était préparé à la conquérir par les plus sérieux efforts. 11 n’était entravé par aucune de ces difficultés matérielles qui gênent l’essor du talent, qui inquiètent, qui détournent du but les plus fermes esprits. Il demeurait alors avec son père, rue de la Michodière, n“8. Mais cette vie commune ne gênait pas gravement sa liberté de jeune homme. Sa mère en mourant lui avait laissé une dizaine de mille livres de rente. C’était assez pour lui permettre de satisfaire ses goûts, pour lui assurer l’indépendance; c’était trop peu pour lui imposer les ennuis, et pour l’exposer aux dangers de la fortune. Tout jeune il était exalté, ingénu et très-timide. 11 aimait le monde quoiqu’il y ait toujours été un peu embarrassé. Il ne se décourageait pas, prenait ses mésaventures du bon côté et les racontait en riant et en se raillant lui-même à ses amis. Malgré cela il plaisait. Souple, élégant, rompu à tous les exercices du corps, il était d’un extérieur accompli. Son visage, sans être d’une régularité remarquable, était sympathique au plus haut degré. 11 était bon musicien et chantait d'une manière agréable. D’une force peu commune, il se livrait au plaisir avec l’ardeur de sa nature et de son âge. Mais il avait si bien réglé sa vie que les distractions n’empiétaient ni sur son travail ni surtout sur ses devoirs. On en donne un exemple frappant. Quoique son père eût toujours contrarié ses projets et qu’il n’y eût entre eux que bien peu de rapports et de sympathie naturelle, il l’entourait de respects et de soins. Lorsqu’il devait sortir le soir, ce qui lui arrivait souvent.

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plutôt que de le laisser seul, il s’arrangeait pour que l’un de ses amis restât à dîner avec lui. C’était en général M. Dorcy qui se dévouait. Il faut qu’il ait eu une force de séduction vraiment extraordinaire, car encore aujourd’hui ceux qui l’ont connu n’en parlent que les larmes aux yeux. On l’a dit : c’était un charmeur. Lorsqu’il vous rencontrait dans la rue, il sortait de son habituelle rêverie en disant : « Ah ! bonjour » avec un accent si tendre et si pénétrant, que ce simple mot résonnait comme un doux écho dans le cœur. On se demande d’où lui venait ce pouvoir d’attirer, de séduire. C’est bien simple : il savait aimer. J’ai eu beau fouiller sa vie, je n’y ai pas trouvé la moindre trace d’égoïsme ou de jalousie. Ce n’était pas, je l’ai dit, un esprit extraordinaire. C’était un grand talent avec un grand cœur; une nature foncièrement noble et bonne, et qui estimerait autant les regrets de ses amis, le culte qu’ils lui ont voué, que la gloire qu’il avait rêvée et que de plus en plus il obtiendra. Je n’oserais dire cependant que même à cette première heure de jeunesse, de plénitude, d’épanouissement, où il nourrissait les plus vastes espérances, où il visait un but élevé qu’il se sentait capable d’atteindre, son bonheur fût complet et que ses souhaits fussent remplis, Il était souvent triste, sombre, absorbé. C’est que nos plus nobles désirs dépassent nos forces et restent toujours inassouvis; mais il y a aussi dans cette lutte avec l’impossible une jouissance profonde, une âpre volupté qui valent bien les faciles satisfactions de l’ambition commune et que ne connaissent pas les natures ordinaires.

On était en 1812. Le Salon allait s’ouvrir; Géricault, qui se sentait de force, voulait exposer. Mais il fallait un sujet. Il n’y en avait que deux sortes possibles en ce moment : les sujets mythologiques ou héroïques — il n’y songea même pas — et des sujets empruntés à la vie réelle. Il fit comme Gros, comme son maître Carie et comme son camarade Horace Yernet. Il se lança dans le courant. On était bien las de la guerre en 1812; mais elle était pourtant la principale, et on peut dire l’unique préoccupation d’un peuple qui jouait de gré ou de force, et chaque jour, son sort dans les batailles. Avec .son instinct de la réalité, de la vérité actuelle et palpable, Géricault se tourna tout naturellement de ce côté. C’était d’ailleurs pour lui un prétexte pour peindre des chevaux. 11 ne cherchait qu’une occasion, et elle ne se fit pas attendre.

La première idée de son Chasseur lui vint un jour qu’il allait à la fête

de Saint-(doud. Il vit sur la route une de ces grandes tapissü'res, que les artisans de Paris louent à frais communs et transforment en omnibus dans ces occurrences, attelée d’un cheval gris, non point beau, mais plein de feu et d’une magnifique couleur. L’ardent animal, peu habitué à cet attelage, l’œil sanglant, la bouche écumante, la crinière au vent, se cabrait au milieu de la poussière et sous un soleil éclatant. L’artiste avait trouvé son tableau. Ce soleil, c’est celui d’Austerlitz. Cette poussière, c’est la fumée du combat. Ce cheval, c’est le coursier de guerre enivré, affolé par l’odeur de la poudre, par l’éclat des armes, par le tonnerre du canon. Il le voit monté par un de ces jeunes officiers hardis, brillants, par un de ces fils de Mars, les héros, les demi-dieux du temps. Ce fut comme une vision. Il rentre chez lui, se met aussitôt à l’œuvre ; il fait coup sur coup une vingtaine d’esquisses, assure-t-on, qui presque toutes ont disparu. Plusieurs d’entre elles différaient notablement du tableau, et, de l’avis unanime des contemporains, sans manquer de couleur et d’énergie, elles étaient d’une extrême faiblesse et ne faisaient point pressentir l’ouvrage définitif. Aussi, lorsque le Chasseur fut exposé, les camarades d’étude de Géricault ne voulaient-ils pas croire qu’il fût de lui et attribuaient-ils méchamment les meilleures parties du tableau à son premier maître. Carie Vernet. L’une de ces esquisses ‘ cependant, qui s’est conservée, ne confirme pas le renseignement que nous avons dû rapporter. Elle est d’une grande beauté, d’une exécution très-vive, trèsbrillante, et, à ce point de vue, Géricault n’a peut-être jamais mieux fait. Il est probable que c’est la dernière, celle qui se rapprochait le plus de ce qu’il cherchait et à laquelle il s’arrêta : son projet définitif en un mot. Aussi s’en est-il peu écarté dans l’exécution en grand. Elle présente pourtant quelques variantes qui méritent d’être notées : au lieu de marcher à droite, le cheval marche à gauche, et le cavalier se retourne moins complètement que dans le tableau du Louvre . L’un des amis du

1. A M. His de la Salle, lithographiée par Eug. Le Roux. — Je connais deux autres esquisses de ce tableau. L’une, qui appartient à M. de Varennes, est identique à celle de M. de la Salle, mais beaucoup moins avancée; elle semble en être la préparation. L’autre, à M. Feuillet de Couches, exécutée sur le verso d’une copie de la Descente de croix de Jouvenet, offre une variante intéressante. Le cavalier porte un drapeau, sur lequel il se détache. Le haut de la composition seul est peint; le reste est tracé à grands coups de pinceau. Une troisième et petite esquisse du même sujet était, il y a quelques années, entre les mains de M. Villot; je ne sais ce qu’elle est devenue. M. Léon Cogniet possède aussi une étude pour cet ouvrage, qu’il a achetée à la vente de Géricault. C’est un cheval blanc couvert d’une peau de tigre et dressé sur ses jambes de derrière. Cette ébauche, peinte avec beaucoup de verve, a malheureusement souffert.

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peintre, M. Dieudonné, lieutenant des guides de l’iïnipereur, posa pour la tête. Géricault lit, d’après lui, une belle étude qui appartient à M. Tripier.

Une fois son projet à peu près arrêté, au moins pour ce qu’il cliercliait dans de pareilles esquisses, véritables improvisations, où il ne se préoccupait que d’indiquer l’allure générale et l’elfet, Géricault se mit à sa grande toile avec une ardeur extrême. Comme il n’avait pas alors d’atelier, il avait loué une arrière-boutique sur le boulevard Montmartre, à l’endroit précisément où se trouve aujourd’hui le passage JoulTroy. C’est là qu’il acheva en très-peu de temps, un mois ou deux tout au plus*, ce grand ouvrage, et dans des circonstances qui rendent le résultat encore plus surprenant. Quelques années plus tard, M. Montfort lui ayant demandé s’il s’était servi de la nature pour son cheval, il lui raconta qu’il se faisait amener chaque matin un cheval de fiacre parfois tout ruisselant d’eau ou couvert de boue; « il n’avait, ajoutait-il, rien de l’action qu’il me fallait; mais je le regardais, et cela me remettait du cheval dans la tête. »

Il n’est pas nécessaire de décrire en détail ce bel ouvrage, l’un des plus connus et des plus populaires de Géricault. Le cheval gris pommelé, vu de trois quarts, par la croupe, et marchant à droite, gravit au galop les escarpements d’un terrain rocheux. Le jeune ofTicier qui le monte, le sabre au poing, la pelisse flottante, se retourne sur la selle, commande du geste et de la voix et enlève l’escadron de chasseurs que l’on voit au second plan, tout à la gauche du tableau. Dans son effort le cheval se cabre, et, effrayé par l’éclat d’un obus, rejette la tête du côté du spectateur, en faisant un mouvement contrarié de la plus grande énergie; l’une de ses jambes de derrière est repliée presque jusqu’à terre; il tend l’autre dans un écart démesuré, au point de ne plus toucher le roc que du tranchant du sabot. Les deux figures se détachent en force sur le fond éclairé des lueurs fauves du combat, et la lumière, pittoresquement distribuée, ne tombe en plein que sur la croupe et sur la tête du cheval, sur la cuisse et sur le visage du cavalier. On peut voir déjà dans cet ouvrage avec quel talent Géricault fait jouer la perspective et le clair-obscur, l’importance qu’il donne au ciel et à l’atmosphère;

1. J’avoue que sur ce point je ne puis accepter la légende qui rapporte que Géricault exécuta ce tableau en douze jours. Ce laps de temps me paraît matériellement insutfisant. Ce qui est certain, c’est qu’il le peignit très-vite, puisque la fête de Saint- Cloud commençait alors, comme nous nous en sommes assuré, le 7 septembre ou le dimanche suivant quand le 7 n’était jias un dimanche, et qu’il avait fait entre ce moment et le mois de décembre- les esquisses et le tableau.

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toutes ces grandes qualités de coloriste et à'harmonisle, si nouvelles alors dans notre école, se trouvent en germe, tout au moins, dans ce premier tableau. C’est une peinture d’une exécution superbe, large, pleine, savante, et qui garde toute la chaleur, la vivacité, l’entrain d’une étude faite sur nature. Le mouvement est d’une effrayante vérité et tout concourt à l’action. Une impression simple, forte, d’une clarté parfaite, saisit le spectateur; on entend la voix de l’intrépide officier, le bruit des sabots sur la pierre; cheval et cavalier sont également frémissants, également enivrés de l’odeur du combat. Ce n’est pas là une simple imitation de la nature, une image brutale, et l’exécution n’en fait pas le seul mérite. Le Chasseur est une œuvre d’art dans toute l’acception du mot. Géricault a su donner au fait particulier, qui, sous une autre main, n’aurait été que la reproduction vulgaire d’un fait ordinaire, un sens général, poétique. Il ne s’agit plus seulement de M. Dieudonné, d’un officier de chasseurs de la garde chargeant à la tête de son escadron; dans ce soldat, l’artiste nous fait voir le héros. Cette forme exprime une idée. Tout n’est pourtant pas parfait dans ce bel ouvrage. Le fond roux n’est pas d’un effet agréable; il enlève quelque chose de sa solidité au cheval; la physionomie du cavalier a peu d’intérêt. Le costume, d’une fidélité parfaite, ne me paraît pas des plus heureux au point de vue purement pittoresque. Et d’une manière générale il semble que le vêtement embarrassait Géricault; il était bien plus à l’aise avec le nu. C’est l’être en lui-même, homme ou animal, qui l’intéressait; sa forme, sa couleur, son mouvement surtout. Il avait plus de savoir, de sentiment pittoresque, d’imagination grandiose et poétique, que de goût. Ici le cheval est supérieur au cavalier; c’est lui qui est le personnage important, significatif, et sa tête en particulier est admirable de type, de sentiment, de facture. C’est un des plus excellents morceaux qu’ait peints Géricault. Cependant il faut remarquer que l’exécution de l’ensemble si pleine, sans la moindre nuance d’académisme, n’a pourtant pas la souplesse et la liberté que l’on admire dans la Méduse.

La foule, le grand public fut très-frappé de cette œuvre saisissante, exprimée avec tant de nouveauté et d’une main si magistrale. L’étonnement redoubla lorsqu’on sut que l’auteur de ce tableau était un jeune homme de vingt et un ans. Géricault eut un moment de popularité et une sorte de succès à ce Salon de 1812 où les chefs de l’école impériale étaient largement représentés : Gros, par l'Entrevue des Empereurs de France et d' Autriche, Guérin par la Fuite de Caïn, Heim par Jacob et liachel. Chez les fanatiques eux-mêmes c’est la surprise qui domine, la colère ne s’en môle pas encore ; elle ne devait éclater qu’à

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l)ropos de la Méduse. On ne mesurait pas la portée de ce premier coup. David lui-même remarqua le Chasseur. « D’où cela sort-il? dit-il, je ne reconnais pas cette louche. » Et M. Boulard, le critique distingué du Journal des Débats, écrit dans son compte rendu du Salon : « Il y aurait un mérite à avoir inventé la ligure d’un officier de housards {sic) annoncé sous le n" 415. Cette figure est parfaitement en rapport avec l’ajustement et les habitudes du cavalier militaire. Le mouvement de l’homme et surtout le mouvement du cheval, fort exagérés ce me semble, ont cependant de l’eiret; la couleur, à laquelle on pourrait désirer un peu plus de chaleur, ne manque pas d'harmonie; la touche est facile et spirituelle. Je pense que l’auteur traiterait avec succès le tableau de batailles de moyenne dimension. 51. Géricault se montre au Salon pour la première fois’. » De son côté, l’auteur de l’article des Annales du Musée Landon (M. Delécliise, je crois) en parlait ainsi ; « Ce portrait a été vu avec d’autant plus d’intérêt à l’exposition publique, que c’est le premier ouvrage d’un jeune peintre qui, dit-on, manie le pinceau depuis deux ans tout au plus. Il est élève de M. Guérin. Ce tableau, placé au Salon en regard du portrait équestre de S. 51. le roi de Naples, par 51. Gros, s’y soutenait sans désavantage. Le mouvement du cheval et celui du cavalier, un peu forcés peut-être, annoncent du moins une grande vivacité d’exécution. L’ouvrage est rendu avec chaleur et avec une facilité rare, et le pinceau ne laisse à désirer qu’un peu plus de fermeté dans quelques parties ‘L » Le début de Géricault fut donc, en somme, apprécié et encouragé. 11 obtint même une médaille d’or, et M.Denon, directeur du5Iusée, luifit des compliments, mais on ne lui acheta pas son tableau, 11 en fut peiné et assez découragé; il s’expliquait cet échec par la mention du livret qui indiquait cet ouvrage comme un portrait. On assure qu’il avait résolu de ne pas exposer au Salon suivant. 11 se remit pourtant à travailler avec acharnement, et quelques-unes de ses plus belles études de chevaux sont de cette époque. C’est en particulier dans le courant de l’année 1813 qu’il fit à Nersailles les deux magnifiques suites de croupes et de poitrails, qui appartenaient à lord Seymour, qui ont été vendues il y a quelque années et que le Louvre a eu la maladresse de laisser échapper. Ces chevaux sont des portraits. Ils sont étudiés avec un soin minutieux et en même temps avec une largeur extraordinaire. Chacun d’eux a sa physionomie particulière, les traits de sa race, son âge, sa couleur, avec toutes ces nuances si rares et si char-

t. Journal de l’Empire, 16 novembre 1812.

2. Annales du Musée Landon, 1812. Planche 13. Portrait équestre de M. D..., par M. Géricault.

mantes, modifiées de mille manières par les jeux de la lumière sur la robe, et que Géricault a si admirablement rendues sans compromettre la vérité de la forme. Comme morceau de peinture je ne crois pas que Géricault ait jamais rien fait de supérieur à ces deux tableaux. La couleur en est splendide, chaude, riche et variée, et cet effet, pour ainsi dire extérieur, est obtenu sans aucun sacrifice. La structure de tous ces nobles animaux est irréprochable, et il faut remarquer combien Géricault est supérieur sur ce point à nos coloristes modernes, pour lesquels la forme n’est qu’un simple prétexte à tons et à valeurs. C’est dans ces travaux de moyenne importance qu’il passa cette année 1813 et une grande partie de la suivante L 11 ne paraît pas que Géricault ait essayé aucune composition importante pendant cette période. 11 se complaisait dans ses études d’après nature. 11 y revenait sans cesse. 11 ne croyait jamais en savoir assez, et il se préparait de jour en jour davantage à réagir contre ces peintres académiques, dont Constable disait si bien : a Ils font leurs ouvrages avec des tableaux et des plâtres et ne connaissent pas plus la nature que les chevaux de fiacre ne connaissent les pâturages. »

Un changement assez notable s’était fait dans la vie de Géricault pendant le courant de l’année 1813, semble-t-il. Il avait quitté la rue de la Michodière, et était venu s’installer dans la rue des Martyrs, n“ 23, dans une maison qu’habitèrent plus tard Iléranger et Manuel. 11 était tout à fait émancipé. 11 avait un atelier à lui pour la première fois. Cet atelier donnait sur des jardins par lesquels on pouvait gagner celui d’Horace Vernet situé dans une maison voisine, un peu plus bas dans la rue. Les deux jeunes gens se connaissaient. Ils se voyaient beaucoup, quoique la légèreté et la vivacité bruyante et un peu commune de Vernet ne convinssent guère à Géricault. Mais ils étaient du même âge, du même bord-, ils sortaient de la même école, et ils aimaient tous les deux les chevaux. Ce n’est peut-être qu’un peu plus tard qu’Horace Vernet vint habiter rue des Martyrs, où son atelier devint le rendez-vous d’artistes, d’hommes de lettres, de militaires mécontents, de libéraux de tout

1. Le Troinpellc de chasseurs, à M. DinanI; le Cuirassier, vu de dos cL elevanl le bras droit, à M. Haro; l’admirable Train d’artillerie, à !VI. Lacesne, doivent être de cette époque.

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genre. Il en a laissé le portrait dans un de ses plus jolis tableaux , et M. Montfort a donné une sorte de clef de la peinture de son maître qui nous fait assez bien connaître la société que Géricault vit habituellement pendant la période la plus active de sa vie, et surtout un peu avant et un peu après son voyage d’Italie. « Horace Vernet, dit M. Montfort, la cigarette aux dents et la palette à la main, faisait des armes avec un ancien officier de l’Empire, M. Ledieu, aujourd’hui directeur du Montde-piété; M. Amédée de Beauplan jouait du piano; M. Eugène Lami soufflait dans une trompette et à côté de lui M. Montcarville jouait de là caisse.

« 11 y avait ensuite le groupe des causeurs : le général Boyer, M. de Lionne, le général Athalin, M. de Lariboisière, le graveur Jazet, M. Couturier de Saint-Clair, le colonel Bro et les deux frères de M*"® Vernet, MM. Pujol.

« Ladurner se promenait avec un singe sur l’épaule, etM.Guyot, tout en feuilletant un album, agaçait un bouledogue en arrêt devant lui. Un cheval que l’on appelait le Régent, et qui avait été donné à Horace Vernet parle duc d’Orléans, servait de modèle.

« Le colonel Langlois, en bonnet de police, lisait un journal et rêvait déjà sans doute aux magnifiques panoramas qu’il nous a donnés depuis. Le docteur Hérault tenait à la main une tête de mort et l’examinait. M. Duchesne faisait l’exercice. Deux peintres, MM. Montfort et Lehoux, nus jusqu’à la ceinture, se chauffaient près du poêle et attendaient pour boxer que l’assaut de leur maître fût terminé.

« Seul un jeune homme travaillait obstinément au milieu de ce tohubohu. C’était M. Robert Fleury qui depuis, dans sa brillante carrière, a recueilli le fruit de son application. »

C’est au milieu de ce monde passablement hétéroclite que vivait Géricault. H n’en était pourtant qu’à moitié. Ce tapage ne convenait guère à son humeur rêveuse, tendre et un peu mélancolique, mais il a plus ou moins connu les hôtes d’Horace Vernet, il était particulièrement lié avec plusieurs d’entre eux. C’était assez pour nous engager à jeter un coup d’œil dans cet étrange et célèbre atelier.

Cependant l’exposition de 181A approchait, et Géricault n’avait rien préparé. 11 était même décidé à s’abstenir pour cette fois, mais il finit par céder aux instances de son père et de ses amis, et tout au dernier moment il entreprit son Cuirassier comme une sorte de pendant au chasseur. Ce furent encore les événements qui lui fournirent son sujet. En 1814 il ne s’agissait plus de victoire; l’ivresse des combats était passée, les espi its étaient sous l’impression de nos désastres récents. L’écho du for-

midable cri de détresse que poussèrent nos armées en succombant dans les déserts de la Russie résonnait encore. Les âmes étaient pleines de terreur et de pitié. C’est ce sentiment universel que Géricault exprima dans son tableau, qu’il résuma dans la figure pathétique du Cuirassier blessé -, mais on aurait tort de voir là une antithèse, comme un historien célèbre l’a fait. Géricault était sous l’impression des événements de son temps. En 1812 on croyait au succès, en I8IZ1 on croyait et on était payé pour croire à la défaite. 11 n’y a pa,s eu de parti pris, d’intention à priori. Chez Géricault, le peintre dominait le penseur; c’est l’histoire qui en se déroulant lui a fourni ses sujets. 11 a peint ces deux représentations de la gloire heureuse et de la gloire malheureuse, comme il a peint à Rome la Course des Chevaux libres, et plus tard, de retour à Paris, et sous le coup de l’émotion publique, le Radeau de la Méduse.

Abattu, harassé, le soldat vaincu descend avec peine une pente glissante en tenant parla bride son cheval, compagnon fidèle de ses infortunes, en s’appuyant de l’autre main sur son sabre désormais inutile.il retourne la tête et regarde une dernière fois la colline où s’est consommée la défaite. La souffrance est empreinte dans ses traits, dans toute son attitude. Tout est bien perdu ; le ciel lui-même, d’un aspect funèbre, n’est éclairé que par une lueur à l’horizon. Les jours mauvais sont venus. Le soufile le plus puissant inspire cette composition sublime, et à l’égard du sentiment pathétique Géricault ne s’est jamais élevé plus haut. C’est une conception gigantesque, homérique, du plus admirable caractère. Mais là doit s’arrêter la louange. L’exécution de cet ouvrage est incomplète et imparfaite; elle ne résiste pas à l’analyse. L’ensemble est peu achevé; ce n’est guère qu’une ébauche. Le dessin de la figure est vague : elle paraît un peu vide, et le cheval replié sur lui-même n’est pas possible. On dirait que le peintre, ayant mal pris ses mesures, l’a fait entrer de force dans sa toile. Lorsque Géricault exécuta ce tableau, il était dans de très mauvaises disposilions. Il le fit très-vite*, en quinze jours ou trois semaines et sans entrain. Il en était très-mécontent et disait de la tête du cuirassier : « C’est une tête de veau avec un grand œil bête !» 11 y a du vrai dans cette appréciation, et l’artiste savant avait le droit d’être sévère pour lui-même. A l’exposition où cet ouvrage parut en compagnie du Chasseur, qu’on y mit pour la seconde fois, il produisit un mauvais effet -.

1. M. Lehoux m’écrit: « Le temps que M. Géricault m’a dit avoir employé à ce travail est vraiment tel que je n’ose presque pas le dire, craignant que ma mémoire ne me trompe. Il me semble que c’était au plus une quinzaine de jours. »

2. Il y avait quelques ouvrages importants ;i cette exposition : la Chapelle Sixline,

cuirassier bi. essé, par géricaui.t.

Fac-similé d’un dessin de la collection de M. His de la Salle.

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l.es jüuniaux en parlèrent peu. Je ne trouve que cette sèche etbrève mention dans les Annales du Musée Landon : « M. Géricault exposa au dernier Salon un hussard chargeant, figure de grandeur naturelle. Ce premier ouvrage d’un jeune artiste donnait des espérances qu’il n’a pas encore réalisées. Son Cuirassier blessé qu’il vient d’offrir comme pendant du premier tableau est d’un dessin colossal et d’une touche lourde et lieurtée. »

Malgré la faiblesse relative de son exécution, ce tableau n'est pourtant pas tout à fait une improvisation. On a cru longtemps que Géricault l’avait peint d’emblée sur la grande toile, sans aucune étude préliminaire. C’est une erreur. Il en existe une très-belle esquisse' où, par le fait d’une dimension plus restreinte, les erreurs du dessin, la faiblesse du modelé, frappent moins que dans le tableau auquel elle est, du reste, presque identique. Peinte avec beaucoup de verve et de largeur, cette excellente petite toile est d’une conservation parfaite et d’une fraîcheur que les ouvrages de Géricault ont rarement conservée. C’est peut-être aussi en vue de ce tableau que Géricault peignit le Cuirassier à mi-corps conservé au Musée du Louvre. Un fait digne de remarque, c’est qu’il n’existe que peu ou point de dessins relatifs à ces premiers tableaux. Suivant en cela une méthode universellement répandue dans l’école impériale, Gélicault cherchait ses compositions au bout du pinceau. Son projet une fois arrêté dans une esquisse plus ou moins avancée, il exécutait les morceaux d’après nature. Plus tard, il se servit beaucoup du crayon ; il cherchait très-longuement et laborieusement son trait, mais il n’a pour ainsi dire jamais fait de dessins ombrés.

Géricault fut très-abattu par son insuccès. Il n’avait eu cette fois ni médaille, ni paroles flatteuses; de commandes il n’en était pas question. Ses deux tableaux lui restèrent. Ils lui pesèrent toujours, et il ne les revoyait qu’avec répugnance. Quelques années plus tard, M. Montfort les vit et lui témoigna son admiration. Géricault commença par en faire une verte critique, et comme son interlocuteur reprenait qu’il n’était pas seul de son avis, qu’il avait entendu M. Horace Vernet en faire de grands éloges, il repartit tristement : « C’est égal, vos amis ont beau vous assurer que vous avez du talent, lorsqu’on voit que personne au monde ne consentirait à débourser un liard pour vos ouvrages, il est impossible de ne pas douter de soi et de ne pas se sentir découragé ! « Puis s’ani-

don Pedro de Tolède, Raphaël et la Fornarina,A’\n"reü \ \e Portrait de Louis XVIIl, de Gérard. Le Lëonidas, que tout Paris allait voir, était exposé au même moment dans l’atelier de David.

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