‹ GéricaultChapitre 7 sur 26 · Lithographie par Ch, Bouquet · texte numérisé non relu

Lithographie par Ch, Bouquet

GÉRICAL'LT.

le plus remarquable de ces ouvrages à notre sens est la Scène du Déluge, qui appartient à la vicomtesse de Girardin. D’après l’aspect de la peinture, elle ne fut exécutée que beaucoup plus tard, et si j’en parle maintenant, c’est pour n’avoir pas à revenir à ce genre de sujet. La composition n’est pas absolument originale. C’est à bien peu de chose près le Déluge de Poussin. Au premier plan, quatre personnages viennent d’arriver près d’une roche presque submergée. L’un d’eux, qui y est déjà monté, reçoit des mains d’une jeune femme qui se trouve encore sur le radeau, un très-jeune enfant. A droite, un cheval porte une femme, morte ou évanouie, qu’un homme à la nage soutient d’une main en se tenant cramponné de l’autre au cou de l’animal. Le ciel très-sombre dans le haut du tableau, plus clair vers l’horizon, projette sur les eaux lourdes et troublées des lueurs blafardes. C’est une peinture achevée d’un aspect très-saisissant et d'une admirable exécution. Ce sont ces grandes scènes dramatiques de la nature que Géricault comprenait et exprimait avec une vraie puissance. La grâce, la fraîcheur, l’agrément, le touchaient peu. C’est partout le pathétique qu’il voyait.

Les événements politiques troublèrent un moment la vie de Géricault et faillirent la modifier profondément. Les Bourbons venaient de rentrer en France; il prit subitement la détermination de s’engager dans les mousquetaires, et tint pendant deux ou trois mois garnison à Versailles, On se demande ce qui put engager le jeune artiste à entrer dans cette carrière. Plus d’une raison, je crois: d’abord le désœuvrement qu’eniraînent les commotions politiques; puis le goût qu’il eut toujours pour les spectacles militaires ; la perspective de vivre au milieu des chevaux et d’en avoir à lui ; l’exemple de ses amis royalistes, ses compagnons de monde et de plaisir; peut-être aussi le brillant et galant uniforme rouge des mousquetaires. Il ne faut pas chercher plus loin. Ce fut d’abord pour lui une partie de plaisir, un moyen d’échapper par une vie active aux déboires de l’atelier. Mais quand vint la débâcle momentanée des Centjours, l’infortune le trouva à son poste. 11 suivit le roi jusqu’à Béthune. Nature loyale, la trahison et la lâcheté sous toutes les formes le révoltaient. 11 rentra en France déguisé en charretier, et fut licencié bientôt après. Ses amis libéraux le raillaient volontiers sur sa campagne royaliste. 11 se défendait par des arguments qu’il tirait de son bon et noble cœur. « Nous allâmes de nuit aux Tuileries, disait-il; la cour était encombrée de gens qui vociféraient, et lorsque je vis la lâcheté de tous ces soldats qui jetaient leurs armes et reniaient leur serment, je résolus de suivre le roi. » Cependant il ne parlait qu’avec un peu d’embarras de cette escapade, et n’aimait pas qu’on la lui rappelât.

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Celle incursion dans la polilique el dans la vie active n’avait pas réussi à Géricault. De la lin de 1815 au milieu de 181(5 il ne travailla guère, et nous ne connaissons point d’ouvrages un peu importants que l’on puisse rapporter à cette époque. Il était comme tout le monde sous l’empire des événements extérieurs. Des raisons plus intimes augmentaient l’agitation, l’anxiété de son esprit. Une aiïection partagée, irrégidière, orageuse, et qu’il ne pouvait avouer, où il avait apporté toute la violence de son caractère et de son tempérament, et sur laquelle il ne m’est pas permis d’insister davantage, le troublait jusqu’au fond. Il était dévoyé et malheureux. 11 résolut de partir pour l’Italie, espérant trouver dans l’éloignement et dans l’étude un adoucissement à ses chagrins. Dès ses premiers pas d’ailleurs dans la carrière des arts, il avait eu le désir et l’intention de voir les grandes œuvres murales des peintres de la Renaissance, celles surtout de Michel-.Ange qu’il ne connaissait que par les reproductionsde la gravure, mais qui, à travers ces insulTisantes interprétations, lui apparaissaient déjà comme le plus prodigieux effort qu’ait jamais fait l’esprit humain. Son père traversait ses projets. D’un esprit assez obtus, il ne s’expliquait pas ses motifs. Il ignorait peut-être les uns, il ne pouvait apprécier les autres. Il aimait son fils, mais il le tourmenta beaucoup de son affection inintelligente et jalouse. 11 voulait le garder. Mais cette fois le parti de Géricault était arrêté. 11 avait mûri son plan et ne s’en laissa pas détourner. 11 comptait rester absent au moins deux années, et avec la méthode qu'il apportait à tout il mit ses affaires dans l’ordre le plus parfait. 11 étiqueta ses carnets et ses dessins, marqua de numéros ses études, ses moindres pochades, et jusqu’à ses palettes et ses couleurs, et confia le tout à son père U Mais il ne voulait pas partir seul, l’idée de ce complet isolement l’effrayait. Son ami, M. Dedreux-Dorcy, lui avait promis de l’accompagner; des circonstances indépendantes de sa volonté l’en empêchèrent. Un autre de ses amis, M. Lebrun, longtemps directeur de l’École normale de Versailles avait

1. Celte cxaclitu le minulicuse est l’un des traits les plus curieux, les plus inattendus, les plus marqués, du caractère de Géricault. Du reste, le soin qu’il prit dans cette occasion donne un excellent moyen matériel de reconnaître ses peintures antérieures a son voyage d'Italie; celles (jui n'ont pas été rentoilées et qu’il possédait à cette époque portent un n" d'ordre sur le châssis.

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eu la même intention, mais ce nouveau projet n’eut pas un meilleur résultat. « Nous devions faire un voyage ensemble, dit M. Lebrun, et nous avions formé le projet de consacrer deux années entières à cetle tournée faite dans un but d’observation et de travail. Tous nos arrangements étaient faits; l’époque du départ était fixée. Étant allé le voir un soir pour faire avec lui les dernières dispositions, je le trouvai à sa toilette, se préparant à aller au bal. Il était jeune, et à cette époque il soignait assez sa personne. Ses cheveux étaient en papillotes et il se disposait à les friser. Les soins de sa toilette ne nous empêchèrent pas cependant de causer longuement de notre voyage, et je le quittai toujours enchanté d’avoir un compagnon tel que lui. Malheureusement, à quelque temps de là, des empêchements impérieux m’obligèrent à renoncer à ce bonheur, et malgré mes vifs regrets je fus forcé de lui écrire qu’il m’était impossible de quitter Paris. L’excellent Géricault crut que sa toilette avait fait sur moi une fâcheuse impression, et que je ne voulais plus voyager avec un homme à papillotes. Il le dit à un de ses amis. Je m’empressai d’aller le rassurer sur le jugement qu’il supposait que je portais de lui, mais il fallut lui dire les raisons qui me privaient d’un voyage dont je m’étais fait une si grande fête; cette crainte qu’il avait de passer pour un fashionable lui avait fait un vif chagrin '. »

Géricault partit seul en septembre ou au plus tard au commencement d’octobre 1816. C’est par Florence qu’il débuta, mais il ne fit guère qu’y passer. C’est là qu’il se trouva pour la première fois en face de Michel- Ange. 11 fit aussitôt des dessins très-étudiés que l’on possède, d’après les figures des tombeaux des Médicis ^ Il visita les musées, les églises, fit quelques croquis, une copie ou deux peut-être, alla dans le monde et eut dans cette aimable ville de Florence un moment d’abandon et presque de gaieté. « J’ai ici, écrit-il à M. Dedreux-Dorcy, des connaissances excellentes. J’étais hier soir à l’Opéra, dans la loge de l’ambassadeur français; mes bottes étaient sales et ma toilette fort négligée. Néanmoins, j’ai eu la place d’honneur auprès de M‘"® la duchesse de M***, qui devait partir le lendemain pour Naples et à laquelle l’ambassadeur m’a fortement recommandé; aussi, m’a-t-elle beaucoup engagé à aller la voir à mon passage. Elle m’a beaucoup parlé de ma modestie et m'a assuré que c’était le cachet du talent; jugez si c’est flatteur pour moi. Mais je m’attendais à tout cela. Une bonne femme avec qui j'ai fait route m’avait promis et même juré (par le secours des cartes) que je trouverais dans

t. LcUre à M. Feuillet de Couches.

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