A M. llis do la Salle cl a .M. Mahérault
GI'MUCAUI/r.
mon voyage lionneurs et protections. Hile m’avait encore annoncé des lettres de mes amis; hélas! elle s’est trompée sur ce point. Je n’en ai pas reçu une seule, ce qui m’alllige beaucoup comme vous pouvez le croire; je me tiens à quatre pour ne pas me désespérer. »
Cependant, Géricault se trouvait très-seul à Florence; il ne tarda pas à s’y ennuyer, et après y avoir passé à peine un mois il partit pour Rome. Aussitôt arrivé, il courut à la chapelle Sixtine. C’est un mouvement de stupeur qu’il éprouva d’abord, et il disait plus tard à M. Feuillet de Couches, « qu’il avait tremblé devant les maîtres de l’Italie, qu’il avait alors douté de lui-même et avait été longtemps à se retrouver de son trouble. » Il a décrit ses impressions devant le monument du géant llorentin dans une lettre admirable, adressée, si mes souvenirs ne me trompent pas, à M. Musigny. Je n’ai malheureusement pas gardé la copie de cet inappréciable document, et si je le signale, c’est dans l’espoir que cette publication le fera sortir du portefeuille jaloux où il se cache. Géricault se mit aussitôt à l’ouvrage. Il dessina une partie considérable du Jugement dernier de Michel-Ange, fit la belle copie de la Pielù de Raphaël au palais Borghèse, que possède M. His de la Salle; celle du Cheval qui se cabre dans la bataille de Constantin ; une étude de la ligure de femme, un vase sur la tête, dans \' Incendie du Bourg, que l’on a revue à la vente Yan Cuyck; plusieurs compositions assez importantes, entre autres une esquisse représentant une Exécution capitale au moment où le bourreau montre au peuple la tête du supplicié; puis un Pauvre portant un enfant, aquarelle d’un très-beau caractère, me dit-on. Ces deux peintures ont disparu. Je ne puis donner aucune indication [irécise sur l’ordre dans lequel il fit ces travaux, car la plupart des personnes qui l’ont connu à Rome n’existent plus. Ce qui est plus aisé, c’est (le voir dans ses correspondances son âme affectueuse et bonne, et l’état de son esprit agité.
Sa première lettre datée de Rome n’est pourtant pas par trop sombre; elle témoigne d'un certain entrain et du désir où était Géricault de ne pas se laisser envahir par les souvenirs douloureux et par les chimères de son imagination. (( J’ai enfin reçu votre aimable lettre, mon bon ami, écrit-il à M. Dedreux, après en avoir été longtemps privé; car j’étais arrivé à Rome depuis longtemps lorsqu’elle est arrivée à Florence. Je commen- <;ais vraiment à me désespérer, ne recevant absolument aucune espèce de nouvelles. Il est vrai que j’avais annoncé devoir rester à Florence plus longtemps, mais on ne raisonne guère quand on est loin de toute consolation; les choses se montrent dans le plus vilain côté, et il est difficile de retrouver une idée saine. J’étais arrivé au point d’accuser
tout le inonde d'indifférence et d’inliumanité, et j'aurais voulu pouvoir ne plus me souvenir de personne. Il me semblait impossible de vivre davantage dans cet état, qui est vraiment horrible et que rien ne peut calmer. J’en parle délicieusement à présent que je n’ai plus d’inquiétude. J’ai reçu en même temps des lettres de tout le monde, et je vois combien j’aurais eu tort d’en vouloir un seul instant : tout a été causé par ma faute, par mon départ trop précipité de Florence; mais je m’y trouvais tout seul, et par cette raison je m’y ennuyais beaucoup et je suis venu à Rome retrouver quelques visages de connaissance dont j’avais tant besoin, et puis aussi des gens qui entendissent et parlassent ma langue; c’est une grande consolation quand on en a été un mois privé ! J’y suis actuellement assez heureux ; il ne me manque qu’un bon ami avec lequel je pourrais vivre et travailler. Tout seul, je suis presque incapable; mon cœur n’est jamais bien content; il est trop plein de souvenirs; il aurait ici besoin de votre an)iiié pour diminuer ses regrets. Je m’étais flatté un moment que vous viendriez avant le printemps, mais votre lettre m’ôte entièrement cette espérance. Je ne sais comment je vais faire pour attendre jusque-là. Je tâcherai de m’occuper; je vous écrirai quelquefois, et puis j’attendrai quelques lettres de vous. Ne soyez pas paresseux pour cela, je vous en prie; ce sera une de mes jouissances tant que vous ne m’aurez pas rejoint. Je ne sais pas encore où je m’établirai; j’ai trouvé plusieurs endroits qui peuvent servir d’atelier; mais chacun a des désagréments et des avantages, en sorte que je balance et suis indécis sur celui que je choisirai. Jusqu’à présent j’ai été logé chez de bonnes gens qui ont bien soin de moi, et, comme je ne puis pas encore peindre, je travaille pour Albums, et cela ne laisse pas que de donner quelque occupation. J’ai, aussitôt après, le projet de faire un tableau ou plusieurs; cela me tiendra beaucoup et me préservera peutêtre de l’ennui auquel je suis sujet à Rome. Je crois aussi qu’on doit faire de meilleures choses quand on se trouve au milieu de cette quantité de chefs-d’œuvre. Je vous le dirai positivement quand cela sera fait. Vous ne m’avez pas dit un mot de votre tableau; je ne sais si vous l’avez abandonné ou bien s’il est terminé. Vous ignorez, mon cher ami, que l’on ne doit pour ainsi dire parler que de soi dans une lettre, car tout ce qui se rapporte à autre chose est superflu et n’intéresse pas. C’est de vos nouvelles que je voudrais avoir ; être instruit de vos plaisirs et de votre travail. Mon père fait de même : il m’engage continuellement à me soigner, à ménager ma santé, etc. Voyez combien c’est inutile et ennuyeux ; au lieu de me dire toutce qu’il fait, tout ce qu’il voit, comment mes amis et comment Paris se portent; un peu de politique au bout de tout cela, et
GÉHICAULT.
ce seraient des lettres très-intéressantes qui me mettraient au courant de tout ce qui se passe loin de moi. 11 y a pis que tout cela encore ; c’est que l’on ne m’écrit vraiment pas assez. Mon père sait parfaitement que je suis à Rome, puisque votre sœur en est informée et l’a marqué à Dedreux; eh bien, je n’ai rien reçu de lui; je ne le conçois vraiment pas. Si vous le voyez, faites-moi le plaisir de lui dire sérieusement que ce n’est pas bien de me négliger ainsi ; ensuite que je me porte à merveille, que je suis très-sage et que je n’ai besoin que de nouvelles bien fréquemment pour être tout à fait content. Mille choses à nos bons amis, à Berton s’il a fini son voyage, et mes respects à M. Guérin dont les lettres (de recommandation) me procurent tous les jours les plus grands témoignages de bienveillance. Chacun se souvient de lui avec un plaisir que vous devez concevoir, et son élève en est mieux accueilli partout. Votre sincère ami, Théodore Géricault * . »
Malgré les jouissances vives et profondes que donnait à Géricault la vue des chefs-d’œuvre si longtemps rêvés, les distractions et l’intérêt qu'il trouvait dans un pays si pittoresque et si nouveau pour lui, son humeur ne tarda pas à s’assombrir tout à fait. On dit qu’il vivait presque seul, qu’il travaillait beaucoup par accès, puis, qu’il se décourageait et se laissait aller à une mélancolie profonde. C’est qu’il avait emporté avec lui son cœur troublé, la source de ses chagrins. La lettre suivante qu’il écrivit assez longtemps, semble-t-il, après celle que nous venons de citer, montre bien l’état d’affaissement où il était tombé.
(( Mon cher Dorcy. Je suis un monstre, vous le savez bien ; mais vous le dire, m’en accuser, vous disposera peut-être à me le pardonner. J’ai d’ailleurs un tel regret des procédés que j’ai eus à votre égard, qu’il serait difficile à vous-même d’avoir autant de haine que j’en ai pour moi. Que de pitié cependant vous m’accorderez lorsque je pourrai causer tranquillement avec vous des embarras terribles où je me suis jeté imprudemment .
. et de la force qu’il m’a fallu opposer à mille traverses
fâcheuses. Une lettre convient si peu pour l’ouverture de mon pauvre cœur trop rempli, et j’ai si peu d’amis, du moins j’en connais peu qui se plaisent à recevoir et à faciliter un entier épanchement. Livré presque seul à moi-même, je ne suis capable de rien. Pourquoi m’avez-vous quitté mon ami, ou plutôt pourquoi un sort contraire se plaît-il à nous tenir divisés? Vous m’entendiez bien et je vous aimais. C’était pour moi une source véritable de tranquillité et de bonheur. Maintenant j’erre et
1. Rome ce 27 novembre 1801. — Monsieur Dorcy-Dedreux^ rue Taitboul, n“ 9. Paris.
GÉIUCAULT.
m’égare toujours. Je clierclie vainement à m’appuyer; rien n'est solide, tout m’échappe, tout me trompe. Nos espérances et nos désirs ne sont vraiment ici-bas que vaines chimères, et nos succès, des fantômes que nous croyons saisir. S'il est pour nous sur terre quelque chose de certain, ce sont nos peines. La souffrance est réelle, les plaisirs ne sont qu’imaginaires. Mais de quelle série ennuyeuse de réflexions viens-je vous accabler? Vous trouverez le texte de mon début pour relier correspondance bien triste et insipide, et serez autorisé à dire : que n’a-t-il continué à se taire? J’aime mieux son silence ! Ridicule appréhension. Vous ne seriez plus Dorcy du moment que vous cesseriez d’avoir indulgence pour mon caractère lamentable.
« Votre chère sœur et votre frère n’ont que des reproches à me faire, s’ils se souviennent encore m’avoir connu. Il est cependant peu de jours où je ne repasse tous ceux que je préfère, et certes ils sont des premiers et des plus chers. Veuillez être médiateur entre tous mes bons amis et moi. Qui mieux que vous pourra plaider la cause des paresseux à écrire, ([uoique assurément vous m’ayez cette année prévenu plusieurs fois, sans cela j’eusse pris avec vous le ton superbe d’un accusateur? N’allez |)as vous taire à votre tour pour me punir. Tout à vous. Théodore Géricault »
Cette disposition découragée n’était certainement pas favorable au travail, et à Rome Géricault perdit certainement beaucoup de temps dans les tristesses et dans les rêveries dont cette lettre est un écho. Mais s’il y avait un homme sensible à l’excès chez lui, il y avait un peintre amoureux de son art et qui prétendait bien ne pas s’endormir. C’est en effet au milieu des préoccupations dont témoigne sa correspondance que Géricault conçut l’une de ses plus admirables compositions, la Course des chevaux libres, et qu’il en fit les études préparatoires et les esquisses.
Toutes les personnes qui ont passé le carnaval à Rome ont vu la course des Uarheri. C’est une des fêtes les plus brillantes, les plus bruyantes, les plus gaies, les plus populaires de cette ville aussi éprise de spectacles sous les papes qu’elle Tétait sous les empereurs. Le théâtre