‹ GéricaultChapitre 9 sur 26 · I . Sans date ni adresse · texte numérisé non relu

I . Sans date ni adresse

lui-même est admirable. Sur la place du Peuple, on réunit les quinze ou vingt petits chevaux barbes à demi sauvages qui doivent courir et se disputer le prix. Ils sont là sur une ligne, impatients, hennissants, se cabrant, couverts de rubans et de paillons, à grand’peine retenus devant la barrière par de jeunes paysans vêtus du pittoresque costume de la campagne de Rome. Au signal ils s’élancent dans le Corso, excités par les cris et par les gestes d’une immense population qui couvre la place,

‘ les marches des églises, les estrades, les terrasses du mont Pincio, les toits des maisons, qui se pousse et s’étouffe dans la longue rue bordée de palais et ouvre à peine un passage étroit aux chevaux affolés, qui passent comme un tourbillon dans ses flots frémissants et pressés. C’était bien là une scène faite pour plaire à Géricault et pour le séduire d’emblée. Ces chevaux ardents, libres et nus, ce peuple impressionnable, surexcité, qui exprime par des pantomines vives et vraies ses moindres impressions, ces costumes variés et éclatants, tout cela sous la pleine lumière d’un ciel superbe... c’était un tableau. Géricault fit aussitôt quelques dessins et une esquisse peinte que nous possédons. C’est la fête de la place du Peuple telle qu’il la vit, dans toute sa vérité, dans sa réalité la plus crue : un portrait. ,

Cette première esquisse* ,que Géricault exécuta certainement très-peu de temps après la course, c’est-à-dire au printemps de 1817, d’une exécution un peu lourde, est en somme bien inférieure à celles qu’il peignit plus tard. Elle est néanmoins d’un grand intérêt, car elle marque le point de départ de cette longue suite d’études dans lesquelles, de pas en pas, il s’éleva si haut et où il montra avec tant d’évidence de quel amour il était possédé pour son art et par quels efforts il tendait à la perfection. Amateur passionné non-seulement de chevaux, mais de courses, de sport, Géricault s’était placé près de la barrière et un peu en avant, de manière à ne rien perdre des péripéties du départ. De ce point, il voyait chevaux et palefreniers sur une ligne oblique d’un effet assez désagréable; en arrière l’obélisque, et vis-à-vis les tribunes dressées au pied du terreplein couvert de cyprès, qui fait face au mont Pincio, chargées de spectateurs, et garnies de leurs tentures de mauvais goût. C’est là ce qu’il représenta. Ce sont les jeunes hommes bien découplés de la campagne de Rome, couverts de leurs costumes brillants tout enrubannés, les petits chevaux à la tête mutine et carrée, secs et nerveux, dont les muscles d’acier s’accusent sous la peau fine et transparente. C’est une scène pleine de mouvement et aussi de caractère, mais qui appartient au

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