août
Le Joueur de cornemuse (1821) Lithographie.
Tout d'ailleurs s'effaçait devant les discussions véhémentes que provoquait le Radeau de la Méduse.
Il faut le proclamer : le succès de Géricault n'était pas uniquement dû à son mérite artistique. S'il avait escompté un scandale politique, il n'avait que trop bien calculé. Tout d'abord, l'administration avait refusé de laisser imprimer sur le livret le nom de la Méduse et avait substitué au vrai titre la rubrique anodine : une Scène de naufrage. Le public rétablit aisément le nom véritable, et les passions politiques se donnèrent cours. Les uns félicitaient Géricault d'avoir fait acte de courageux citoyen, d'autres le blâmaient avec véhémence du choix de son sujet.
Géricault réussit donc, comme il l'avait espéré, à attirer l'attention sur lui, mais il fut puni de n'avoir pas désiré le succès par l'autorité seule de son talent. Les haines qu'il avait réveillées nuisirent à l'appréciation sereine de son travail. Il fut un peu sa propre dupe. On manifesta sur son nom. Les attaques de la Ga\ette de France visaient moins le peintre que l'adversaire politique. Géricault s'en plaignit : « Cette année, écrivait-il, nos gazetiers sont arrivés au comble du ridicule. Chaque tableau est jugé d'abord selon « l'esprit )> dans lequel il a été composé. Ainsi, vous entendez un article libéral vanter dans tel ouvrage un pinceau vraiment patriotique, une touche nationale. Le même ouvrage, jugé par l'ultra, ne sera plus qu'une composition révolutionnaire où règne une teinte générale de sédition. Les têtesdes personnages
auront toutes une expression de haine pour le gouvernement paternel. Enfin, j'ai été accusé par un certain Drapeau blanc d'avoir calomnié, par une tête d'expression, tout le ministère de la Marine. »
Géricault était-il fondé à se plaindre ? Il semble bien qu'il récoltait ce qu'il avait semé.
Parmi tant de commentaires ardents, l'opinion ne fut point, à l'égard du tableau même, aussi divisée qu'on serait tenté de le croire. Les adhésions sans réserves et les complets éreintements furent rares. O'Mahony fut à peu près le seul à louer de tous points un tableau « exécuté avec une surabondance de verve, une vérité de dessin, une énergie de touche, une hardiesse de pinceau et de couleur qui en centuple les épouvantables effets i » et à s'écrier : « Quel spectacle hideux, mais quel beau tableau ! » La Galette*, de son côté, qui déclarait le tableau «d'un effet très heurté, d'un coloris mort, d'un dessin qui est peut-être un peu loin de notre école », Gauit de Saint-Germain3, pour qui cette œuvre « sans coloris, sans caractère, sans expression », semblait « n'être remarquable que parce qu'elle fixait l'attention », montraient une exceptionnelle sévérité.
D'une manière générale, on ne se déroba point à l'expression d'horreur que dégageait cette composition tragique, et l'on reconnut la verve et la chaleur
i. Le Correspondant, 1819, p. 190.