Jal, l'Ombre de Diderot au Salon de 181 g, chap. V
îoo LES MAITRES DE L'ART
devenir par pratique; dessinateur encore imparfait, étudiez Fart des David et des Girodet ».
Malgré tout le tapage, nul, en somme, ne comprit la gravité du fait artistique qui venait de s'accomplir; nul, ce qui est plus surprenant, ne se rappela que Géricault avait déjà, par deux lois, donné des preuves d'indépendance et de talent.
Géricault fut très sensible à cette inintelligence de la critique ; il essayait de se cuirasser contre elle : « Je suis plus flatté, écrivait-il à M. de Musigny, de vos quatre lignes et du gracieux présage que vous aviez formé de mon succès que de tous ces articles où Ton voit dispenser avec tant de « sagacité » les injures comme les éloges. L'artiste fait ici le métier d'histrion et doit s'exercer à une indifférence complète pour tout ce qui émane des journaux et des publicistes. L'amant passionné de la vraie gloire doit la respecter sincèrement dans le beau et le sublime et rester sourd au bruit que font les vendeurs de vaine fumée ».
Il se montrait aussi touché d'un propos que Ton faisait circuler et qu'on attribuait à Guérin ou à Gros : « Il faudrait lui tirer quelques palettes de sang ».
Une dernière mortification lui était réservée, qu'il eût pu d'ailleurs prévoir. Le gouvernement n'acheta pas son tableau ; il lui était difficile de le faire, mais l'artiste, qui n'avait pas lieu de s'en étonner, en fut néanmoins fâché. Pourtant, l'administration ne lui
tenait pas rigueur1; le directeur des musées, le comte de Forbin, lui faisait obtenir la commande, au prix de six mille francs, d'un Sacré-Cœur destiné à une chapelle de Nantes. « Je me félicite, lui écrivaitil, d'avoir pu contribuer à vous obtenir une distinction aussi flatteuse, et je ne doute pas que vous vous attachiez à la mériter par de nouveaux efforts dont je trouve la garantie dans les preuves de talent que vous avez données à l'Exposition de cette année. Le succès qui vous attend me fournira, j'espère, l'occasion de vous signaler encore à la bienveillance du roi et de vous faire obtenir de nouvelles marques de munificence. » Ce témoignage de sympathie n'était pas simplement destiné à désarmer chez un peintre de talent un ennemi dangereux du pouvoir. Les bons offices du comte de Forbin étaient sincères et c'est en grande partie à ses instances réitérées, à son obstination, que le Radeau de la Méduse dut d'être enfin, après la mort de Géricault, acheté par l'Etat, pour trouver la place véritable qui lui était due, au musée du Louvre2.
i. Il eut une médaille d'or. « Le baron Gérard, dit Gigoux (Causeries, p. 140), m'a raconté l'anecdote que voici sur le roi Louis XVIII. C'était à la distribution des prix du Salon. Géricault avait exposé sa Méduse, et le roi lui dit, en lui remettant sa médaille : « Monsieur Géricault, vous venez de faire » un naufrage qui n'en est pas un pour vous. »
2. Le récit de ces négociations dans Clément, op. cit.y p. 176-181.