‹ GéricaultChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Géricault s'installe à Londres. — La peinture anglaise en 1820. — Impressions de Géricault. — Géricault et Charlet. — Lithographies. — Le Derby d'Epsotn.

pplaudi ou contesté, Géricault, après la Méduse, s'était fait sa place ; il n'avait plus besoin de forcer le ton pour être entendu, il était sûr d'être désormais écouté. Nous qui savons combien sa destinée devait être brève, nous voudrions qu'il eût employé à un travail intense les quatre années que la mort, jalouse, allait encore lui accorder et qu'il se fût hâté de dire à ses contemporains et à la postérité les poèmes qu'il était capable de chanter.

Mais quoi ! il était jeune et robuste, riche, libre de son temps, d'un caractère d'ailleurs impressionnable, mobile, excessif. Au lieu de retourner à son atelier, il s'en alla séjourner trois ans en Angleterre, dans un autre milieu, sous des influences nouvelles, et nous nous féliciterions peut-être de cette fugue,

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s'il avait eu le loisir de nous prouver, par de décisifs chefs-d'œuvre, le bénéfice qu'il en avait su tirer.

L'Angleterre artistique était alors presque absolument inconnue en France. Seules, quelques gravures pouvaient en donner une lointaine idée. L'une d'elles, qui reproduisait la Mort d'Ugolin de Reynolds, avait eu un grand succès. On avait accusé Guérin de s'être inspiré de la tête d'Ugolin pour son Marcus Sextus, et Kératry renouvela cette imputation contre Géricault, auquel il reprocha de s'être inspiré à la fois de son maître et de Reynolds, pour la figure du père qui pleure son fils, dans la Méduse. En somme, nul ne se doutait de la puissante école qui brillait par delà le détroit. Une émigrée, Mme Vigée-Lebrun, avait visité Londres en 1802, vu Reynolds et examiné ses tableaux, sans en comprendre parfaitement le mérite, trop éloigné des conceptions françaises. « Ils sont, avait-elle noté, d'une excellente couleur qui rappelle celle de Titien, mais, en général, sont peu terminés, à l'exception des têtes. »

C'était une terre inconnue que Géricault allait explorer, et lui-même ne soupçonnait pas les richesses qu'il y pourrait découvrir. Le hasard seul l'y conduisit. Un industriel avait promené à travers l'Angleterre les toiles de Lethière en une exhibition payante qui avait fort bien réussi. Géricault, mécontent de l'accueil fait à son œuvre en France, s'aboucha avec le manager et s'entendit avec lui.

La Méduse fut transportée en Angleterre, où elle circula plusieurs mois ; on payait un shilling pour la voir et le public afflua, puisque Géricault retira de cette entreprise 17.000 francs. Telles sont les circonstances qui lui inspirèrent l'idée de visiter Londres. Gharlet se joignit à lui, ainsi qu'un troisième compagnon, Brunet, et ils quittèrent la France au début de 1820.

En 1820, Reynolds et Gainsborough étaient depuis longtemps entrés dans la gloire, et la plupart de leurs disciples directs avaient eux-mêmes disparu. L'art prestigieux qu'ils avaient développé s'éteignait. Lawrence, qui en était alors le plus illustre représentant, s'était cantonné dans le portrait. Avec lui, la libre inspiration de Reynolds s'était amoindrie et transformée en habileté trop sûre de ses recettes. L'âge héroïque était terminé et les artistes anglais du début du siècle portaient leurs visées moins haut pour un public moins sensible aux beautés purement techniques.

Tandis que Turner s'isolait dans son rêve et poursuivait pour son plaisir personnel la série de ses géniales visions, l'Angleterre artistique prit une orientation nouvelle. Des artistes érudits, Eastlake ou Stothard, essayèrent en vain d'implanter l'art académique et le goût de la grande peinture. La rupture avec la tradition de Reynolds se fit avec le concours des petits maîtres hollandais, et Constable la prépara par son influence personnelle. Il avait

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