Chronique des Arts
sins, les uns à Y Anatomie à V usage des peintres de Charles Monnet, peintre du roi, ouvrage aujourd'hui rarissime, et les autres à Y Anatomia per nso dei pittori e scnltori, éditée à Rome en 1 8 1 1 par Giuseppe del Medico.
Le mérite de Géricault ne se réduit pourtant pas à avoir eu du zèle et de la patience. En copiant des dessins souvent médiocres, il les a certainement contrôlés par l'étude des pièces anatomiques et il les a parfois transfigurés. Les planches de Giuseppe del Medico paraissaient lâchées, faites de chic. « Copiées ou plutôt interprétées par Géricault, [elles] ont, témoigne M. Éd. Cuyer, pris un tout autre caractère. Le maître a su leur donner, dans les dessins qu'il en a faits, un aspect tel qu'on croirait ceux-ci dessinés d'après nature, d'après le cadavre disséqué; nous sommes absolument convaincus qu'ils seront toujours jugés ainsi par les observateurs non prévenus. Que l'on compare les dessins de Géricault et les planches qui lui ont servi de modèle, et l'on partagera certainement notre opinion. Nous pourrions même presque
nous féliciter de l'erreur qui a été commise parce
qu'elle nous permet, ayant trouvé une des sources auxquelles Géricault a puisé, de voir ce que devient en passant par l'intelligence d'un véritable artiste une œuvre pauvrement conçue et médiocrement exécutée. »
Il convient de l'ajouter, ce zèle et cette supériorité ne témoignent pas seulement du génie artistique de
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Géricault, ils marquaient encore chez lui cette volonté de connaître, ce désir d'analyse dont a été possédé le xixe siècle. Peu littéraire, peu livresque, dépourvu des raffinements spirituels ou sentimentaux qui rapprochent souvent l'artiste de l'homme de lettres, ce qui sommeillait en lui, ce n'était pas un poète lyrique, c'était un savant.
Il est facile de préjuger les prédilections que devait entraîner une telle inclination : par la prédominance de l'esprit scientifique, la porte était ouverte au réalisme. Géricault n'y était pas entraîné par esprit de révolte, par souci de nouveauté, par l'effort pour se débarrasser d'une tradition obsédante, il y glissait par l'effet de son tempérament intime et par le jeu des forces dont il était environné. Tout, d'ailleurs, semblait alors concourir à le soustraire à l'influence davidienne. Le siècle naissant dressait un réquisitoire contre l'École, et il suffisait à Géricault de s'éveiller à la vie vers 18 10 pour être entraîné à la Liberté.
La Révolution, lorsqu'elle avait brisé l'ordre politique et social de l'ancienne France, avait rompu les liens qui jusqu'alors enchaînaient les individus et bornaient leurs horizons et leurs essors. En proclamant l'égalité de tous, elle avait déchaîné les ambitions légitimes. Ce qu'elle avait fait pour la liberté, Napoléon le maintenait par le despotisme.
La guerre conviait à une émulation désespérée, où la vie était l'enjeu et l'appoint la gloire, mais
une action héroïque n'était pas seule capable de faire retentir un nom, la veille inconnu ; une grande découverte, une œuvre d'art retentissante avaient la même efficacité. Un million était promis à l'inventeur d'une machine à filer le lin. La fortune, les honneurs, la célébrité attendaient l'industriel de génie, et si quelques âmes d'élite méprisaient les titres, elles ne dédaignaient pas la renommée.
La génération à laquelle appartenait Géricault grandissait avec des appétits illimités, nobles ou bas. Les uns rêvaient d'argent, les autres de « la gloire pure d'un grand nom». Géricault lui-même, bien qu'il fût riche, qu'il eût, par l'héritage de sa mère, dix mille francs de rentes personnelles, n'était pas exempt, nous le verrons, des calculs de la cupidité. Surtout, il aspirait à se distinguer. Il avait besoin d'affirmer sa valeur, de la voir reconnaître, de ne point passer inaperçu. Les encouragements officiels ne lui semblaient ni insignifiants ni vains.
De tels instincts n'étaient plus compatibles avec les enseignements de l'École. Pour aspirer à se confondre dans une grande cohorte, pour mettre son idéal à tenir sa partie dans un concert, pour travailler à une gloire impersonnelle, il fallait une abnégation dont désormais les timides seuls et les faibles allaient être capables. L'Ecole avait plus de trente ans d'existence, trente ans pendant lesquels elle avait prétendu à l'infaillibilité et au cours desquels elle n'avait pas évolué. Cette monotonie, à tout autre
époque, aurait été une cause de ruine : l'ennui aurait fini par la tuer. Mais, avant ce terme, les événements hâtaient sa mort. Elle avait assumé une entreprise chaque jour plus désespérée : celle d'imposer un catéchisme esthétique à des esprits qui avaient répudié tout catéchisme religieux, social, politique. La grande force des sociétés contemporaines, l'individualisme, qu'elle essayait d'enrayer, allait la disloquer et la détruire.
L'heure était critique : très rares étaient, avant Géricault, ceux qui avaient cherché à se dégager de l'Ecole. Ingres seul, en somme, pour ne point parler de la tentative avortée des Primitifs, s'était évadé, mais il lui avait fallu, pour le faire, une énergie exceptionnelle. Bien au contraire, autour de Géricault, dans l'atelier même de Guérin où il travaillait, dans les ateliers voisins, les révoltés allaient bientôt surgir nombreux, les uns fanfarons et impétueux, d'autres doux et dociles, entraînés comme malgré eux à la liberté.
Géricault leur donna le signal : il les précéda de très peu, mais cette légère avance eut, et sur sa célébrité et sur la direction de son génie, une importance essentielle. Parti le premier, il frappa les coups les plus retentissants ; sa révolte eut aussi sa saveur propre.
Ici, les dates ont une signification particulière : une différence de quelques mois peut avoir eu des
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conséquences profondes. Il importe de s'y arrêter.
La France a subi en 1 8 1 5 une secousse formidable, qui a transformé son existence et modifié ses destinées. Tous ceux qui vivaient alors ont été violemment touchés par ce bouleversement, mais ils ont été d'autant plus gravement atteints que, plus jeunes, leur personnalité était moins complètement formée. Un tel coup a pu agir d'une façon à peine sensible sur des hommes dont la vie était faite et dont les idées s'étaient cristallisées. Ingres, âgé de trente-quatre ans, a pu y résister. Ceux pour lesquels s'ouvrait la vie, pris dans la vingtième année par la tourmente, ont été, au contraire, totalement emportés.
Géricault est à peine leur aîné ; il avait vingtquatre ans Tannée de Waterloo, mais il était déjà orienté, il avait déjà produit. Il avait, nous le verrons bientôt, affirmé une personnalité. L'acte de naissance a moins de valeur que ces témoignages. Il avait sans doute des aînés parmi ceux qui, moins précoces, sont en réalité venus après lui. Il a subi la secousse, mais elle a entamé moins profondément une constitution plus robuste.
De là une suite de conséquences essentielles : il ne ressemble à personne, ni à ceux qui l'ont précédé, pour lesquels il est un révolutionnaire, ni à ceux qui l'ont immédiatement suivi et qui l'ont admiré sans le bien comprendre.
La peinture française, sous l'Empire, était sollicitée par des forces qui préparaient une évolution.
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Ces forces, nous les avons rapidement analysées : elles annonçaient l'avènement d'un art qui ne s'est pas réalisé parce que, avant leur complet effet, se sont interposées brusquement d'autres influences qui les ont contrariées ou détournées. Un seul artiste s'est trouvé alors, qui, par un hasard unique, par des affinités et des répugnances de tempérament, a, parmi la tempête, conservé à peu près la direction qu'il avait prise avant que celle-ci fût déchaînée.
Cet artiste était Géricault. Son œuvre permet de répondre à une de ces questions vaines et obsédantes que suggère tout grand bouleversement : que serait devenue la peinture française si la Restauration ne s'était pas effectuée ? Et ce témoignage unique, d'une importance exceptionnelle, assure à celui qui l'a donné une place notable dans l'histoire de l'art.
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