‹ GéricaultChapitre 8 sur 24 · Annales du Musée, 18 14, p · texte numérisé non relu

Annales du Musée, 18 14, p

ébauche. Le dessin de la ligure est vague ; elle paraît un peu vide et le cheval replié sur lui-même n'est pas possible. On dirait que le peintre, ayant mal pris ses mesures, l'a fait entrer de force dans sa toile. Losque Géricault exécuta ce tableau, il était dans de très mauvaises dispositions. Il en était très mécontent et disait de la tête du cuirassier : « C'est une tête de » veau avec un grand œil bête. » Il y a du vrai dans cette appréciation et l'artiste avait le droit d'être sévère pour lui-même. »

Je ne partage pas ces opinions et, contrairement à l'avis de Clément et des contemporains, je mets sans balancer le Cuirassier bien au-dessus de l'Officier de chasseurs.

Je ne nie ni le travail bâclé, ni cette faute énorme, ce cheval dont la croupe se lie au train de devant, sans qu'il soit possible de distinguer une place pour son corps; je ne m'y arrête pas non plus, car l'œil n'est pas choqué et ne souffre pas, même quand on est prévenu de l'erreur. En revanche, l'effet désiré est franchement obtenu, rien de mesquin n'en diminue la valeur épique. Quelle différence entre les lignes puissantes du cuirassier et l'aspect étriqué de l'officier de chasseurs.

Par la conception, le cuirassier est bien plus personnel. Il est aussi plus original d'exécution. L'Officier de Chasseurs est une belle chose, mais on le dirait sorti de l'atelier de Gros, que nul n'aurait le droit d'en être étonné. Il n'en est plus de même pour

le cuirassier. Le métier n'est pas soigné, mais il porte l'empreinte de la griffe : ces formes un peu creuses n'ont pas trahi, de tout point, l'intention de grandeur et de simplification. A les examiner, on entend ce que voulait dire Guérin quand il accusait son élève d'envelopper les masses comme l'étui enveloppe le violon, et l'on comprend la mauvaise humeur de Landon, choqué de ce dessin colossal et de cette touche lourde et heurtée.

Le mécontentement de Géricault s'explique par l'insuccès auquel il était si sensible. Il ne vendit pas plus le Cuirassier que l'Officier de chasseurs. Les deux toiles restèrent dans son atelier, objets d'admiration pour ses visiteurs, d'exaspération pour lui. Les éloges qu'on lui en faisait rendaient plus cuisante l'impossibilité où il se trouvait de s'en défaire. Il essaya plusieurs fois en vain de s'en débarrasser, songea un instant à les détruire et les garda, à son corps défendant, jusqu'à sa mort.

Au moment où il éprouva cette déception, Géricault avait vingt-trois ans. Il avait, jusqu'en i8i3, vécu rue de la Michodière, chez son père, auquel il était uni par l'affection la plus tendre, sinon par l'entente intellectuelle ; très respectueux, mais au reste très libre. En i8i3, il s'émancipa entièrement et s'installa dans un atelier, au 20 de la rue des Martyrs. C'est à ce moment qu'il se lia avec Horace Vernet d'une amitié que la jeunesse expliquait,

mais qui n'eut d'influence réelle sur aucun d'eux.

Géricault, qui aimait à méditer dans le silence, ne prit pas, fort heureusement, les habitudes de son bruyant camarade ; il ne lui emprunta ni la facilité de son travail, ni l'aisance superficielle de sa manière. On ne saurait louer autant Horace Vernet de n'avoir rien gagné en cette compagnie.

Au seuil de la vie, libre et riche, Géricault donnait tout son essor à une nature ardente que soutenait une vigueur peu commune. Passionné pour le travail, il l'était aussi pour les plaisirs : la vie physique débordait chez lui1. Il était enfin mondain et mettait dans sa tenue un soin qui allait jusqu'à l'affectation; c'était, selon le jargon du temps, un « fashionable ».

Lié d'une amitié fraternelle avec le peintre Dedreux-Dorcy, son camarade chez Guérin, il était

1. « Il était, écrivait Delacroix, extrême en tout : il n'aimait à monter que des chevaux entiers et choisissait les plus fougueux. Je l'ai vu plusieurs fois au moment où il montait à cheval ; il ne pouvait presque le faire que par surprise ; à peine en selle, il était emporté par sa monture. Un jour que je dînais avec lui et son père, il nous quitta avant le dessert pour aller au Bois de Boulogne. Il part comme un éclair, n'ayant pas le temps de se retourner pour nous dire bonsoir, et moi de me remettre à table avec le bon vieillard. Au bout de dix minutes, nous entendons un grand bruit: il revenait au galop, il lui manquait une des basques de son habit : son cheval l'avait serré je ne sais où et lui avait fait perdre cet accompagnement nécessaire. Un accident de ce genre fut la cause déterminante de sa mort. »

affable, sujet, il est vrai, à des écarts involontaires qu'il regrettait ensuite loyalement. « Quoi qu'on en dise, écrivait-il, la haine des autres est un fardeau pour celui qui en est l'objet; on ne craint pas les ressentiments d'un homme, mais on doit rechercher son amitié; rien n'est si doux que de se savoir aimé. »

La séduction de ses manières dissimulait sa vigueur athlétique, et de grandes mèches de cheveux frisés avec coquetterie masquaient, dans son vidage, les traits essentiels d'énergie presque rude qui devaient mieux apparaître par la suite.

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