‹ GérômeChapitre 100 sur 126 · LOUIS XIV ET MOLIÈRE · texte numérisé non relu

LOUIS XIV ET MOLIÈRE

voir, demain. Je serai content de vous offrir à déjeuner... »

Impossible de trouver une solution plus délicate, plus charmante et plus spirituelle en somme : au lieu d'une victime les farceurs avaient fait un heureux.

Qu'est devenu cet innocent nouveau ?

Croyez-vous qu'il oubliera jamais les heures passées auprès du maître, sa conversation et son déjeuner?... Certes il n'a pas regretté une pièce de monnaie qui lui avait, grâce à Gérôme, apporté quelque chose de plus précieux que l'argent : un de ces souvenirs qui, pour toute la vie, mettent dans le cœur un coin de soleil attendrissant et réconfortant.

Le déménagement de la Boîte à Thé ne mit aucun arrêt dans le travail de Gérôme. Son tableau Louis XIV et Molière date de i863. L 'Empereur Napo-

léon III recevant les Ambassadeurs siamois au palais de Fontainebleau qui parut au Salon de i865, fut entrepris dans les premiers mois du séjour rue de Bruxelles.

Ce tableau compte 80 portraits. Il ne devait pas être facile de saisir et surtout de satisfaire tous ces personnages importants. Chacun prétendait être placé le plus près possible de l'empereur et de l'impératrice. Gérôme obtenait difficilement des séances et quelles séances ! Un général, après s'être fait attendre toute une après-midi, arrive à la tombée du jour, regarde sa montre, et dit : « Il est cinq heures moins dix. J'ai dix minutes à vous donner et je ne reviendrai plus. » En dix minutes Gérôme enleva un croquis et s'en contenta pour exécuter le portrait du général.

De ces 80 figurants, il ne restait plus, en 1903, que deux personnes vivantes, l'impératrice qui, la première à droite, présidait aux côtés de l'empereur, et Gérôme, Fauteur du tableau, qui se tenait le dernier

LES i AMBASSADEURS SIAMOIS » 213

à gauche, auprès de Meissonier et de Jalabert.

Le peintre est allé rejoindre les hauts dignitaires. L'impératrice reste seule à recevoir les hommages de ces ombres, à présider cette cour défunte... On croirait voir non pas un tableau d'histoire, mais Tillustration d'un conte de fées, de fantômes et de mélancolie.

Et n'y a-t-il pas de cela dans le roman que fut le règne de Napoléon III ?

Quand Gérôme peignait son tableau, qui aurait pu prévoir l'avenir de cette société joyeuse et insouciante !

L'empereur et l'impératrice aimaient à s'entourer d'artistes et les accueillaient avec bienveillance. On connaît la célèbre anecdocte qui, suivant les uns, met en scène Nadaud, le chansonnier, suivant d'autres, Garpeaux.

L'empereur, remarquant son invité qui se tenait à l'écart, l'aborde et lui dit : « Eh bien! cher monsieur, j'espère qu'on

vous verra souvent ici ; vous pouvez vous y considérer comme chez vous. — Ah! sire, répondit l'artiste, moi qui espérais m'y trouver mieux. »

Dans les Souvenirs du général Fleury, je lis, parmi les habitués de Compiègne, le nom de Gérôme, à côté des noms de Mérimée, Augier, Doucet, Feuillet, Arsène Houssaye, Th. Gautier, Dumas, Sardou, Ed. About, Labiche, Pasteur, déjà célèbre, de Lesseps, Gounod, Auber, Thomas, Berlioz, Hébert, Gabanel, Carpeaux, Meissonier, Cogniet, Fromentin, G. Doré, Boulanger, Eug. Lamy, Paul Dubois, Eugène Guillaume, Viollet-le-Duc...

On organisait des charades et des tableaux vivants, dont les figurants comptaient parmi les intimes de la cour. Gérôme devenait un costumier et un metteur en scène très apprécié1.

« Qui ne se souvient, écrit le général

i . Communication de Mme Gérôme.

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