A FONTAINEBLEAU
la souveraine au bord du petit lac, dans le parc de Fontainebleau. Une barque flottait sur la rive.
« Vous savez ramer ? » demanda l'impératrice.
Et sans attendre la réponse, elle saute dans la barque et s'asseoit à l'arrière, avec la simplicité charmante qui la caractérisait. Gérôme obéit. La nacelle, doucement balancée, s'éloigne de la rive...
Dans la vie des grands artistes, certains événements mettent des jalons brillants qui, de loin, marquent les étapes parcourues. Durant cette promenade, tandis que l'impératrice daignait Lle traiter avec une si gracieuse liberté, le petit peintre de Vesoul se souvenait-il de son arrivée à Paris, tout grelottant de froid, sur la diligence? Il y eut là certainement une heure dont le maître conserva un souvenir plein de reconnaissance. Peut-être considéra-t-il même comme le point culminant de sa carrière ces quelques instants passés auprès
de l'Impératrice, entre le ciel et l'eau, dans le cadre magique du palais et de la forêt, dans ce paysage séculaire de Fontainebleau, où dorment les échos de tant de gloire1.
En 1868, Gérôme entreprenait un nouveau voyage. Il allait revoir le vieux Nil aux berges limoneuses, ses fellahs et ses buffles, ses ibis blancs, noirs, roses, ses pélicans, ses flamants et ses grues de Numidie.
Le 9 janvier, il partait de Marseille, en compagnie deBonnat, de Frédéric Masson, de Journault, de Goubie, de Lenoir, de Testas et de son beau-frère, Albert Gou-
pii.
MM. Bonnat, Frédéric Masson et Jour-
1. Muenier se rappelle avoir vu à Vesoul une lettre d'un ami ou d'un parent de Gérôme qui relatait ce fait et l'en félicitait. Cette lettre n'a pu être retrouvée. M. Nénot se souvient d'avoir entendu Gérôme lui-même conter cette anecdote.
nault m'ont parlé de ces quelques mois de vie aventureuse avec les sourires attendris dont nous saluons les plus belles heures de notre jeunesse. M. Journault m'a montré une collection de caricatures dessinées par Lenoir. On y voit chacun des voyageurs en tenue de campagne. Gérôme, la barbe noire et longue, ressemble à un Arabe. La légende qui accompagné son image lui fait dire : « Tu me selleras demain un arabe et un chameau ! »
Quelle joie de revoir le désert, de revivre sous la tente.
Arrivés à Alexandrie, les voyageurs montent en chemin de fer pour gagner le Caire. Tout à coup M. Journault annonce :
« Voilà les Pyramides ! »
Le peintre du Prisonnier se penche à la fenêtre du wagon, regarde, hume l'air.
« Ah ! l'odeur de l'Egypte !
— Vous êtes content ? demande M. Journault.
— Certes, répond Gérôme, pensez donc!
c'est peut-être la dernière fois que je camperai, que je vivrai sous la tente1. »
J'ai eu la bonne fortune, grâce à Muenier, de retrouver des notes de Gérôme, relatant, au jour le jour, le trajet du Caire à Jérusalem à travers le désert. C'est un journal bref, sec, un véritable mémento que le maître avait écrit pour lui-même.
On pourra lire une relation plus détaillée par Lenoir et qui, sous le titre le Fayoum, le SinaïetPétra, parut en librairie 2. Choisi comme chef de la petite caravane, Gérôme était appelé colonel par ses compagnons. Dans la traversée de la région de Pétra, les Bédouins rançonnèrent les voyageurs et sans la fermeté du colonel, la situation aurait pu s'aggraver. A un moment, les fusils leur brûlaient les doigts : ils auraient, avec plaisir, tiré sur ces brigands qui de leur côté guêtaient le premier
i. Communication de M. Journault.
2. Le Fayoum, le Sinaï et Pêira, expédition sous la direction de Gérôme par Paul Lenoir (Pion, éditeur).
signe d'impatience pour en prendre prétexte et massacrer les Français.
De ce voyage date un petit fait qui montre une fois de plus la confiance naturelle de Gérôme. Je le tiens de Prinet qui me récrit en ces termes :
« Sa nature exceptionnellement droite le faisait s'indigner souvent contre les grandes et petites canailleries des gens qu'il était appelé à coudoyer dans la vie ; mais cette indignation était plutôt faite d'étonnement naïf que de rancune et d'acrimonie.
« Je me souviens que son beau-frère M. Albert Goupil me raconta que voyageant tous deux en Egypte, Gérôme s'indigna fort contre un domestique fellah qui, resté en arrière, avait effrontément pillé ses bagages. L'homme fut congédié et remplacé par un autre Levantin au sourire obséquieux. Gérôme s'y laissa prendre et lui accordant sa confiance, continua sans le surveiller à cheminer à côté de son compagnon, en tête de la caravane. Gomme ce
dernier lui faisait observer son imprudence : « Je suis sûr de cet homme, répliqua Gé- « rôme, car il m'a lui-même affirmé son honte nêteté. » Inutile d'ajouter que, le soir même, en arrivant à l'étape, ledit domestique dut, lui aussi, pour le même motif, être congédié. »
ÉCRITES PAR GEROME
20 février.
Départ du Caire par le chemin de fer.
Nos chameaux et dromadaires sont partis trois jours avant nous par le désert, nous devons les retrouver à Suez. Plus de chambres à Thôtel anglais qui est le seul possible dans cette ville. On nous installe 7 lits dans le salon, sur les divans, en compagnie de 8 autres voyageurs1. Je vais à mon arrivée chez le gouverneur pour lequel j'ai une lettre du vice-roi. Nos dromadaires sont dans une des cours où je m'empresse d'aller
1. Comme ces huit voyageurs, qui étaient des Anglais, se montrèrent peu accueillants, nos Français, pendant la nuit, firent, à chaque Anglais, cirer en noir une de ses bottes jaunes et la remirent en place. Puis à l'aurore ils partirent. — Voir Le Fayoum, par Lenoir.
jeter un coup d'oeil. Ces animaux sont gigantesques et capables d'effrayer des gens comme nous, peu habitués à une pareille monture. Le gouverneur nous donne également 17 chameaux qui doivent porter la nourriture des dromadaires ; avec nos 20 chameaux de bagages cela nous fait 47 bêtes. 20 hommes pour soigner le tout et 7 voyageurs. Gela constitue une caravane assez considérable.
21 février. Camp de Suez.
Nous passons cette journée à Suez où nous avons rencontré About. Le drogman fait ses derniers achats de pain, de biscuits, de viande, etc.. Nous campons près du camp d'un régiment égyptien et un officier place autour de nos tentes par ordre du gouverneur 4 sentinelles pour nous garder la nuit : précaution que nécessite la mauvaise population de Suez. Le matin on aperçoit arrivant la caravane qui se rend à la Mecque : elle est saluée de 21 coups de
canon. Nous allons déjeuner, sur l'invitation du commandant, à bord de Ylmpératrice, grand vapeur de la Compagnie transatlantique, et nous visitons les machines qui servent à creuser le canal. Enormes engins qui de loin ont un aspect fantastique et de près sont plus étonnants encore. Retour pour dîner sous la tente.
22 février. Camp de Suez.
Camp levé à huit heures. Nous traversons le port sur un petit vapeur de la Compagnie de Tisthme que nous a prêté un des ingénieurs. Les dromadaires et les chameaux font un grand détour. Nous les attendons sur la rive où nous déjeunons. Ils arrivent à une heure. Nous faisons notre premier essai de chamellerie et après deux heures et demie de route, nous arrivons à la fontaine de Moïse en suivant le bord de la mer Rouge. C'est là que nous couchons. Désert solide, semé de gros cailloux arron-
dis. On voit que nous entrons dans l'Arabie Pétrée.
23 février. Camp Ouadi-Sader.
Nous continuons à longer la mer entre deux chaînes de montagnes. Cinq heures de marche. On se plaint assez généralement des dromadaires... Nous voyageons de concert avec des Anglais qui nous demandent si nous ne voudrions pas leur céder quelques chameaux. Mais... 22 degrés de chaleur.
22 février. Camp Ouadi-Amarah.
Nuit passée sans sommeil. Je me lève très fatigué avec une forte courbature et fort maltraité. Nos dromadaires étant très grands, leurs mouvements sont très pénibles pour des gens qui n'ont pas l'entraînement nécessaire. Je fais mettre un nouvel étrier et m'en tire très bien. La journée se passe mieux que je n'osais l'espérer et la courbature a diminué. Montagnes magnifiques à droite. Le vent se lève, mais on a
le temps de dresser les tentes avant qu'il ait acquis plus de violence. Impossible de peindre à cause du vent et de la poussière.
25 février. Camp Ouadi-Harandel.
Quatre heures de marche. Arrivons à midi dans une vallée ombragée de quelques palmiers et couverte de tamarins rabougris. L'eau est assez douce et on peut abreuver les chameaux qui depuis le départ n'ont bu que du sable. Nous nous arrêtons là pour coucher. Le vent se lève assez violent mais nous sommes abrités par un mouvement de terrain. Dès le matin nous sommes entrés dans la montagne que nous ne quitterons plus probablement jusqu'au Sinaï, peut-être jusqu'à Lacaba.
Étude.
26 février. Camp Seil el-Fayebi.
Près de la montagne du Soufre (Djebel el-Cabri).
Nous traversons un pays extraordinaire sous tous les rapports et comme forme et comme couleur. Succession de montagnes
et de vallées. Absence complète de végétation, excepté dans les endroits bas, où Feau est très près du sol et dans les vallées qui pendant l'hiver servent de lit aux torrents. Là se trouvent des palmiers rabougris et maltraités par les vents, des arbres épineux, des espèces de mimosas et des tamarins.
Après sept heures de marche, nous arrivons à l'extrémité de la vallée qui débouche sur la mer Rouge. Aspect ravissant. Nous campons sur les derniers versants de la chaîne à vingt minutes de la mer.
Dans les derniers jours, nous nous sommes plus ou moins familiarisés avec nos dromadaires et nous deviendrons sous peu des élèves chameliers assez distingués excepté Journault qui prend le parti de venir à pied au Sinaï1.
i. Depuis ce voyage, quand M. Journault venait boulevard de Clichy, Gérôme le saluait souvent par ces paroles : « Avec chameau ou sans chameau? » M. Journault de rire et de répondre : « Mon chameau est en bas qui m'attend. *>
27 février. Même camp.
La pluie tombe toute la nuit et comme à huit heures du matin elle continue à tomber nous restons à la même place. A onze heures une bourrasque enlève une des grandes tentes. A une heure, arrive au camp un pauvre matelot mourant de faim^ car il n'a pas mangé depuis deux jours. Parti de Thar avec deux autres pour porter du bois à Suez, ils ont été retenus par le vent contraire. Nous lui donnons du biscuit et du tabac. Quatre heures après, 3 autres matelots en détresse viennent aussi réclamer un peu de nourriture. Décidément les Arabes ne savent pas que quand on s'embarque il faut du biscuit. Étude.
28 février. Camp Ouadi-Chellale.
Nous longeons le bord de la mer Rouge pendant trois heures et nous rentrons dans la montagne. Les colorations deviennent de plus en plus admirables, de plus en plus
fantastiques. A Suez, on nous avait donné un lévrier du désert qui nous avait suivi de bonne volonté, au moyen d'une courroie confiée à un de nos Arabes, les deux premiers jours, puis on Pavait détaché et comme on le nourrissait bien, il s'était apprivoisé et suivait la caravane. Mais aujourd'hui un chameau lui a marché sur le pied, il a pris peur et a disparu. Nous pensions qu'il arriverait avec les bagages restés en arrière, mais il ne les a pas accompagnés. Etude.
29 février. Même camp.
Rencontre d'un Arabe allant à Suez.
Albert qui est au camp lui remet une lettre, ce que je ne peux faire car je travaille au loin.
Journée superbe, soleil resplendissant tempéré par une légère brise. A midi 25 degrés de chaleur, à cinq heures 16 degrés. Le chien n'est pas revenu. Il sera retourné à Suez, s'il n'est pas mort de soif en route.
Ier Mars. Camp Ouadi-Mokatteb.
Commencement de la vallée Ecrite1.
Cinq heures de marche. Le pays est très bizarre, plus montueux et moins beau que dans les premières marches. Le soleil est très chaud et nous trouvons très heureusement pour déjeuner un rocher qui projette un peu d'ombre. Arrivés de bonne heure. A trois heures, 27 degrés. Nous sommes à 200 mètres au-dessus du niveau de la mer. Mon dromadaire devient méchant comme c'est l'habitude quand arrive le moment du rut. On est obligé de le museler de crainte des coups de dents. Le cheick de nos chameliers qui a son campement voisin de la route où nous sommes, nous invite à prendre le café sous sa tente et nous offre un mouton. Albert y vient en chaus-
1. « A une hauteur de 200 mètres, les flancs de la montagne, aussi polis que des tables de marbre, sont couverts d'inscriptions sinaïtiques; pendant plus de 3 kilomètres, ces signes extraordinaires tapissent les deux versants à pic, comme deux immenses pages d'écriture. » Le Fayoum par Lenoir.
sons de Strasbourg pour lui faire honneur. Étude.
2 mars. Camp Ouadi-Feran.
Journée très chaude et très longue, huit heures de marche. Le pays est triste et monotone. Nous marchons toujours entre deux chaînes de montagnes assez rapprochées qui nous renvoient les rayons de chaleur. Cette partie du pays n'est pas à beaucoup près aussi belle que celle que nous venons de parcourir. La forme est déchiquetée, la couleur uniforme. L'aspect est étrange mais il y a une absence complète de simplicité et partant de vraie beauté. Nous arrivons à cinq heures très fatigués, mourant de soif, mais nous nous trouvons dans un oasis de palmiers, un ruisseau limpide coule au milieu du petit vallon vers lequel tous se précipitent, bêtes et gens. La vue de ce ruisseau est le seul plaisir de la journée.
3 mars. Même camp.
A onze heures 34 degrés de chaleur. Le pays est charmant et très pittoresque.
Notre camp bien situé sous les palmiers au bord de l'eau. Chacun de nous en profite pour prendre un bain dont nous avons grand besoin. La beauté de l'endroit nous invite à rester encore un jour. Études.
4 mars. Même camp.
Le cheick des tribus de toute la montagne sinaïtique nous apporte un mouton en présent. On lui donne en échange du tabac et une boîte de poudre qui lui font grand plaisir. Ce matin, on a mangé un agneau rôti tout entier, qui, à l'unanimité a été trouvé détestable. Nous saluons Mme la marquise Ely qui, voyageant avec son fils et un médecin, a placé ses tentes non loin des nôtres. Études.
5 mars. Camp Ouadi-Habo.
Sept heures de marche. Nous prenons
la route de Ouadi-Cheick. Belles montagnes et belles vallées remplies de buissons verdoyants. Beaucoup de lièvres se lèvent devant nous. Nous n'avons plus que 5 heures de marche pour arriver au Sinaï où nous serons demain. Nous allons prendre le thé chez Mme la marquise dont le camp est voisin.
6 mars. Camp Ouadi-Schreb-Heroun.
Nous partons à pied pour traverser FOuadi el-Aoua (vallée du vent) dont le chemin est trop mauvais pour le gravir sur nos montures. Les dromadaires suivent et les chameaux prennent une autre route plus longue, mais meilleure.
Arrivés à onze heures, nous visitons le couvent du Sinaï. Le supérieur nous reçoit et nous offre l'hospitalité. Excellent café, excellent raki. Nous voyons les cellules, les chapelles et l'église très riche en ornements d'argent, lustres, lampes, tombeaux. .. Le couvent est à l'intérieur très pittoresque
et très gai. C'est une suite de constructions avec balcons couverts, placés dans toutes les directions. Ces bâtisses ont dû être faites au fur et à mesure des besoins des moines. 1 400 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le vent est très froid. Le thermomètre descend à 4 degrés au-dessus de zéro. Avant-hier nous en avions 34.
7 mars. Même camp.
La nuit très froide. L'eau de nos cuvettes n'est qu'un morceau de glace. La terre est couverte d'une gelée blanche ainsi que les selles de nos dromadaires. Le thermomètre est descendu à 5 degrés au-dessous de zéro. Mais dès le matin, le soleil se montre et a bien vite chassé le froid. Étude. Il y a deux mois que nous avons quitté Paris.
8 mars. Même camp.
Études. C'est le jour de fête de Journault et notre drogmatf nous fait avoir un dîner
qui pour le désert mérite d'être décrit. En voici le menu :
Vin de Bordeaux. Potage Sagou. Horsd'ceuvre divers. Épaule mouton à l'anglaise. Macaroni italienne. Roastbeef à la russe. Langue nature. Pomme de terre Marché.
Artichauts bourgeain. Poulets farcis. Bécasses truffées. Petits pois. Filet de bœuf. Dinde rôti. Champignons. Salade. Jambon d'York froid. Crêpes au Misch'misch.
Crème renversée. Poudding au riz. Poudding semoule. Crème vanille. Desserts. En lisant ce menu on ne croira plus qu'au désert on souffre la faim et la soif1.
9 mars. Même camp.
Très mauvaise nuit. Vent violent accompagné de pluie. Nos tentes résistent bien, une de celles du camp anglais est enlevée.
1. M. Journault m'écrit : « En lisant ce menu mirifique, ne vous montez pas la tête. Cette série de plats étaient de petites boîtes de conserve et, en les partageant, chacun avait une partie minuscule. De là, l'abondance sur le papier et la pauvreté sur l'assiette. Ce repas fut fort gai et annoncé par un feu de mousqueterie... »
Le vent continue toute la journée. Impossible de travailler.
10 mars. Même camp.
Le temps est revenu au beau quoiqu'il fasse encore un peu froid, ce qui est assez naturel à une pareille hauteur. Mais le vent a cessé et nous pouvons peindre. Je fais une étude dans l'intérieur du couvent où je suis un peu abrité. Nous prenons congé des moines qui nous offrent un petit sac de dattes, et une boîte de manne plus 8 bouteilles de raki de leur fabrication.
11 mars. Camp Ouadi-Saal.
Notre départ du Sinaï a été assez long et très laborieux. C'est là qu'on change les chameaux quand on prend la route de Lacaba et les départs dans ces occasions n'ont pas lieu sans cris, sans disputes et sans grande perte de temps. Au fur et à mesure que l'on descend, le pays devient moins tourmenté. Nous Suivons de petites vallées
bordées de monticules qui les resserrent. Dans cette journée nous descendons de 900 mètres.
12 mars. Camp Ouadi-Schkatta.
Après 2 heures de marche, le pays s'ouvre large devant nous. Nous descendons toute la journée, parcourant des sites superbes. Les montagnes semblent des ruines gigantesques de monuments cyclopéens.
Ce n'est plus le même aspect qu'au Sinaï. Journée longue, temps superbe. Nous campons dans une vallée tout à fait sèche qui paraît formée par les détritus d'une ville détruite. Étude. Mauvaise nuit. Descente 400 mètres.
13 mars. Camp Ouadi-el-Aïn.
La température est assez élevée malgré la brise qui s'est élevée et le soleil d'autant plus chaud que nous marchons dans des vallées encaissées. Après 9 heures de marche j'aperçois la tête d'un palmier qui m'indique qu'il y a de l'eau et que le cam-
pement n'est plus éloigné. En effet nous arrivons au bord d'un ruisseau assez rapide sur les bords duquel nous dressons nos tentes. L'eau est douce mais remplie d'une infinité de petites sangsues, et il est nécessaire de la passer dans un filtre avant de la boire. Descente 55o mètres; à sept heures, 27 degrés.
14 mars. Camp Marbat-Aoud-el-Ouasly.
Pendant i heure à peu près, nous marchons au bord du ruisseau qui diminue peu à peu et finit par se perdre dans le sable. Sur ses bords, poussent de jolis arbrisseaux dont j'ignore le nom : quand on casse une branche, il en sort une matière laiteuse très abondante. Bientôt nous arrivons au bout de la vallée et sortons de la montagne pour arriver au bord de la mer Rouge que nous longeons jusqu'à trois heures et au bord de laquelle nous posons le camp. Un Bédouin pêcheur nous vend du poisson que nous trouvons d'autant plus exquis que
depuis longtemps nous n'en avons pas mangé. Quand le drogman lui demande le prix de sa pêche il répond qu'il ne la vend qu'à condition qu'on lui donnera quelque chose à manger, en outre un peu d'argent. Étude. Bain de mer.
15 mars. Camp Engrebat.
Nous marchons entre la mer à droite et à gauche les contreforts de la chaîne sinaïtique, admirables montagnes où les grès rouges, jaunes, violets, blancs, mêlés aux granits roses, verts et gris, font des effets de couleurs aussi charmants qu'inattendus. De l'autre côté du golfe de Lacaba se déroule une autre chaîne de montagnes non moins belles que celles que nous longeons. La journée est superbe et le pays parcouru dans cette marche est un des plus beaux que nous ayons vu jusqu'ici. — Rencontre d'un autre pêcheur qui se joint au premier. Ils nous accompagnent tous deux jusqu'à Lacaba pour nous fournir du poisson. A
(1ERÔMK, PAR DAGNAN-BOUVERKT.
Phot. Iiraiin, Clément et Cîe.
déjeuner on leur donne quelque nourriture et l'un deux à qui le drogman offre de l'eau à boire, refuse en disant : J'ai bu hier, je ne bois pas aujourd'hui. — Neuf heures de route.
16 mars, Camp de Lacaba.
Forcés de quitter le bord de la mer à cause des rochers qui surplombent dans l'eau, nous prenons une route à travers la montagne. Chemin horrible. Les chameaux de charge ne s'en tirent pas facilement. Dans la chute d'une des cantines de la cuisine nous perdons pas mal de verres et d'assiettes. Deux heures après nous retrouvons la mer et nous arrivons à quatre heures à Lacaba. Étude en route. Je reçois la visite du gouverneur à qui je remets la lettre du ministre Égyptien . Viennent aussi tous les cheiks de la montagne entourés de leurs Bédouins, tous plus beaux, plus sauvages et plus sales les uns que les autres. Gomme peintres, nous sommes très
enthousiasmés à la vue de cette réunion de canailles et nous faisons entrer dans la tente les principaux d'entre eux à qui nous offrons du café et des cigares. Lecheik Mohammed Gaad, le plus important de tous et pour qui j'avais une lettre de recommandation de M. Lïnan-Bey, arrive suivi d'un mouton superbe qu'il nous offre et que nous acceptons. Dans la soirée, le gouverneur fait tirer un feu d'artifice en notre honneur et nous nous couchons un peu fatigués de tout le tohu-bohu de l'arrivée.
17 mars. Même Camp.
Il nous arrive un fâcheux contretemps.
Nous ne pouvons .pas emmener jusqu'à Hébron les dromadaires du vice-roi et nous sommes obligés d'en prendre de nouveaux. La lettre que j'ai remise au gouverneur, par un malentendu que je ne comprends pas, ne lui permet pas de les laisser aller plus loin. C'est avec grand regret que nous les quittons, car ils sont excellents
et nos selles parfaites. Il est certain que ceux que nous aurons seront loin de les valoir. Mais nous nous consolons en pensant que nous n'avons plus que douze jours de marche jusqu'à Hébron où nous prenons des chevaux. Temps superbe :
32 dehrés de chaleur. Étude.
18 mars. Même Camp.
Les cheiks ne quittent pas la cuisine où ils mangent boivent toute la journée et toute la nuit. Quoique ce soit peu amusant, on est obligé de les supporter, car ils sont les maîtres de la route et il faut passer. Études.
19 mars. Même camp.
Vent toute la journée.
20 mars. Camp Ouadi-Lietten.
Au moment où le marronnier des Tuileries pousse ses premières feuilles, nous quittons Lacaba et la mer Rouge pour ne plus la revoir. Et' nous entrons dans la
montagne. Le départ a été moins tumultueux que nous ne le pensions et nos montures sont meilleures que nous n'osions l'espérer. Nous montons sensiblement et le soir nous sommes à 5oo mètres au-dessus du niveau de la mer.
21 mars. Camp Ouadi-el-Gunessa.
Traverse une grande plaine couverte de touffes d'herbes et dont quelques parties sont cultivées par les Bédouins. Montagnes plus bizarres que belles, mais curieuses. 75o mètres au-dessus.
22 mars. Camp Sye-Hemeime.
Joli campement au milieu des arbrisseaux sur la verdure. 93o mètres au-dessus. Froid la nuit — 2 degrés. Étude.
23 mars. Camp Ouadi Délaya.
Journée de marche assez longue mais égayée par un peu de chasse. Nous tirons quelques perdrix que l'on rencontre en très grand nombre dans ce pays. C'est un oiseau
superbe, beaucoup plus gros que celui de France. La contrée nourrit beaucoup de troupeaux, moutons, chevaux, chèvres, chameaux. C'est assez dire qu'il y a de Peau et partout une végétation relativement assez puissante, i 35o mètres au-dessus.
24 mars. Camp de Petra.
Une heure après notre départ, nous arrivons au sommet de la montagne d'où nous voyons un magnifique spectacle. Tout le pays se développe devant nous. Au premier plan, des montagnes extraordinaires d'aspect et derrière, le désert qui conduit à Hébron. Succession non interrompue de montagnes singulières, étranges, admirables. Entassement de Pélion sur Ossa.
Toute la journée nous jouissons de cette vue, car nous marchons sur les crêtes les plus élevées et ce n'est que vers le soir que nous descendons dans l'Ouadi-Moussa.
L'Ouadi-Moussa estune vallée arrosée par un ruisseau, et cette vallée se rétrécit bien-
tôt, tellement que les rochers élevés qui la bordent semblent par le haut se toucher. Une grande quantité de lauriers-roses croissent sur les bords du ruisseau et donnent au pays un aspect assez riant jusqu'à l'endroit où commence le défilé qui mène à la ville de Pétra. On rencontre presque de suite le plus beau spécimen d'architecture de cette ville qui consiste surtout dans l'ornementation des façades de tombeaux creusés dans le roc et qui sont en très grand nombre. Après trois quarts d'heure de marche dans le défilé, la vallée s'ouvre et on arrive dans l'endroit où s'élevait la ville antique dont il ne reste que des débris à part les façades des tombeaux. Architecture romaine de la décadence où on retrouve quelques traces de style égyptien. Le théâtre était taillé à même dans la montagne qui d'ailleurs est partout et au loin travaillée et creusée. Cet endroit a dû être habité par une colonie de tailleurs de pierre.
25 mars. Camp de Pétra.
Toute la nuit le campement est assailli par les insulaires qui sont les gens les plus infects qui se puissent rencontrer et dans la journée le drogman est obsédé piar les demandes des cheiks des sous-cheiks et de toutes les autres canailles qui nous environnent. Ils veulent de l'argent, de la nourriture et du tabac, sans oublier le café — on paie le tribut convenu et cela ne leur suffit pas, de sorte que dans notre camp ce ne sont que cris et disputes. — Il pleut toute la journée pour comble d'ennui et nous ne pouvons ni peindre, ni faire de photographie.
26 mars. Même camp.
Le beau temps est revenu , mêmes ennuis répétés. Il nous tarde d'être à demain pour quitter ces félons armés et braillards1.