LA SCULPTURE
ans. On pouvait croire son talent désormais fixé. Qu'attendre encore d'un maître déjà si fécond, parvenu à sa pleine maturité, dont les derniers tableaux avaient atteint la perfection du genre. Ses plus fervents admirateurs ne pouvaient qu'espérer le voir se maintenir.
Eh bien, non. Gérôme, entraîné par le continuel besoin de renouveau qui le caractérise, allait se lancer dans une autre carrière et révéler une fois de plus l'originalité, l'invention et la verve de son esprit.
Gérôme avait depuis longtemps modelé deux petits gladiateurs, statuettes surprenantes de sobre énergie, deux chefsd'œuvre connus et. admirés de tous ses amis. Un beau jour, à l'instigation de Frémiet et à la faveur d'un voisinage de campagne1, Gérôme se remit à la sculpture. Il
1. Communication de Frémiet, qui m'écrit: « Gérôme demeurait à Bougival, chez son beau-père, M. Goupil ; moi, j'avais ma maison et mon atelier non loin de là, à Prunay, Louveciennes. Nous nous voyions continuellement, en famille, depuis fort longtemps... »
alla modeler chez Frémiet, et Frémiet vint peindre chez Gérôme. Les deux amis échangèrent les leçons et les conseils, leur connaissance de la pratique dans leur art.
La sculpture est de bon accueil. Tout essai tenté surprend d'abord l'audacieux débutant. Delaroche prétendait qu'un peintre était capable d'obtenir un résultat supérieur à ses prévisions1. La matière y est exprimée dans ses dimensions fixes, tandis qu'en peinture, la forme n'est traduite que dans ses apparences et avec le secours de conventions nombreuses, sources de difficultés, mais aussi d'artifices...
Gérôme, que sa science de la forme et son exigence avaient éloigné de tout compromis, était préparé à la traduction plastique. Ses qualités de conscience et de précision trouvaient leur emploi dans la sculpture. Et puis Frémiet, élève de Rude, lui avait légué la sévère méthode du grand statuaire.
i. Charles Blanc prête cette opinion à Delaroche dans son Histoire des Peintres.
LE « POLLICE VERSO » 265
Rude prônait avanttout l'usage du compas. Gérôme l'avait absolument adopté, au point qu'on ne pouvait parler de sculpture sans qu'il en vînt à célébrer aussitôt l'utilité du compas.
Le Pollice Verso, son premier groupe, parut à l'Exposition universelle de 1878. On plaisanta la silhouette générale de cet homme dont la tête disparaissait sous un casque énorme. On parla de Scaphandrier. En tournant autour du groupe, on donnait d'encourageantes poignées de main au gladiateur vaincu qui tendait vers le public deux doigts suppliants. Gérôme, amusé, constata que cette main revint du Salon toute luisante, « à l'instar, disait-il, du pied de saint Pierre, à Rome, poli par les baisers des fidèles ».
Au Pollice Verso, succédait Y Anacréon (1881) puis venait un groupe, Pygmalion et Galathée. Cette fois Gérôme prenait le rôle d'initiateur. En tout cas il renouvelait la sculpture peinte, abandonnée depuis la
Renaissance. Cet essai très discuté, peutêtre discutable, n'en demeure pas moins une des manifestations les plus curieuses et les plus significatives de l'art contemporain.
Gérôme qui savait troubler « la bonne routine », ne s'étonna pas d'être une fois de plus blâmé, même plaisanté. Sans s'émouvoir, il poursuivit et donna le marbre de la Tanagra, que son entrée au musée du Luxembourg a rendu populaire.
On se rappelle le voisinage de Gérôme et de mon père à la Boîte à Thé. Gérôme conseillait alors à son voisin de traiter en sculpture cette belle matière, l'ivoire, qu'il avait taillée dès sa jeunesse dans les ateliers de son père. Depuis 1870, Moreau- Vauthier s'était mis à la statuaire chryséléphantine et, encouragé par les amateurs, il avait renouvelé ce genre de sculpture abandonné depuis la Renaissance. Gérôme ne se doutait pas qu'il deviendrait lui-même sculpteur et qu'il renouvellerait aussi un