SA JEUNESSE DE CARACTÈRE
tait cette salle pleine de valises, de défroques chatoyantes, de femmes demi-nues et de jeunes gens aux vêtements bariolés, dont les allées et venues se renouvelaient toute la nuit, sous les regards somnolants du domestique de Gérôme.
Et dans son intérêt pour la jeunesse, aucun effort, aucune coquetterie. On voyait qu'il l'aimait parce qu'elle lui ressemblait. Je ne l'ai jamais aperçu dans ces circonstances mais on m'a dit combien il savait y paraître simple et naturel. Mon frère me contait qu'au bal Gavarni, au milieu des jeunes gens gourmés dans leurs costumes et préoccupés de jouer leur rôle, qui formaient le cortège du roi Louis-Philippe, Gérôme seul avait l'air d'être à l'aise et de s'amuser.
En même temps qu'il avait conservé une surprenante agilité qui lui faisait, à soixante-dix-neuf ans, monter quatre à quatre les escaliers, rejoindre à la course les omnibus et grimper sur les impériales, son esprit
révélait toujours la même verdeur et une humeur de rapin qui allait jusqu'à la gaminerie1.
« Votre femme a la manie d'épousseter sans cesse votre atelier, dit-il un matin à Bourgain. Eh bien, nous allons lui offrir un beau cadeau... Portez-lui ça de ma part. »
C'était un bouquet cravaté de papier au point qu'on n'en voyait plus les fleurs. Bourgain, distrait, emporte le bouquet.
« De la part du patron ! » dit-il à Mme Bourgain très flattée... Le prétendu bouquet lentement et précieusement débarrassé d'un nombre abondant de feuillets se révèle enfin un vieux plumeau très chauve dont quelques plumes désolées ornaient encore le manche de bois 2.
Et jamais la note méchante n'apparais-
i . Gérôme avait coutume de dire que sous la grave coupole de l'Institut on appelait Hébert et lui — qui étaient les deux membres les plus âgés de l'Académie de peinture — qu'on les appelait : les deux gosses.