LE GOUT DU BIBELOT
que dans la conversation. Il est du temps où, dans les ateliers, on aura dit, pour exprimer sa satisfaction et son approbation : « C'est amusant! »
Depuis on a dit : «C'est délicat!» ou bien : «Ça a du caractère! » J'ai entendu dire dernièrement par une jeune peintresse : « C'est intense! »
Gérôme était d'une génération qui estimait que l'art, pas plus que la vie, n'avaient le devoir de se tenir dans le monotone, dans l'ennui. On a peut-être changé cela outre mesure.
Son goût du bibelot primait le goût de l'œuvre d'art parce que, dans le bibelot, il admirait un travail curieux, exécuté par un ouvrier habile, tandis que, dans l'œuvre d'art, il apercevait la nature qu'elle prétendait rappeler et ne la voyait jamais comme on voulait la lui présenter. Esprit clair, jugement impitoyable, il allait droit à l'erreur, à la faiblesse, dans un tableau, une sculpture, et, obsédé par la vue du
défaut, il ne pouvait plus goûter les qualités.
Je n'oublierai jamais une visite au musée du Luxembourg où je l'entendis devant chaque toile crier ses critiques en termes violents. A peine s'il déclarait sèchement en faveur de quelques-unes : « C'est bien, ça. » Toujours dans cette approbation je reconnaissais une indulgence voulue, à l'égard d'un ami ou d'un jeune artiste. Pour les autres, sa franchise l'emportait. Chez lui, l'artiste ne se séparait point d'un artisan scrupuleux, soucieux de tâche soigneusement exécutée. Nullement rêveur avec cela, incapable de se livrer à la jouissance offerte, au thème donné, s'il était conçu dans l'indéterminé, réfractaire à compléter l'indéfini plastique de tant d'oeuvres d'art, — indéterminé qu'il considérait comme une faiblesse ou une ruse — il préférait la nature. Au moins avait-elle toujours raison. Et puis, quand elle l'ennuyait, il ne la regardait pas et il lui savait