LA « BOITE A THE
nom. Les bourgeois l'ignoraient ou en parlaient en termes hésitants comme d'une région lointaine, mal connue, très probablement dangereuse dès la tombée du jour ; les artistes seuls et les bonnes sœurs y vivaient côte à côte, très éloignés, il semble, et pourtant très proches, les uns adorant l'Auteur, les autres adorant son œuvre.
A cette époque, vers le milieu de la rue, à deux pas du couvent de Sion et du passage Stanislas où Carolus-Duran devait plus tard se fixer, Toulmouche construisit des ateliers pour lui et quelques amis, Gérôme, Lambert, Brion, Schutzenberger...
La petite maison de M. Toulmouche père se présentait d'abord devant un carré de verdure. A gauche, une allée étroite et longue conduisait aux ateliers à travers des jardins. Les murs extérieurs de ces ateliers, peints à la détrempe et ornés de boiseries découpées en lambrequins, donnaient à la construction, un air de grande boîte. Au
sommet, à droite et à gauche du vitrage ouvert sur l'atelier de Gérôme, s'offraient deux pans de mur capables de tenter de jeunes peintres. Les locataires de la maison y figurèrent deux éclatantes Chinoises dans leurs robes de rêve, plantées comme des fées sur des appuis de fenêtre1.
Deux muses, deux marraines allaient veiller sur les ateliers. La Boîte à Thé était baptisée.
On travaillait avec ardeur dans cette communauté d'artistes.
Brion aujourd'hui très injustement oublié, mais qui certainement prendra un jour la place qu'il mérite, n'est pas seulement l'auteur de la Fin du Déluge (Louvre) du Pèle-
i. Les premiers locataires, le propriétaire lui-même, sont allés au mystère commun, les Chinoises ont disparu depuis 1887 sous les badigeons, mais les murs demeurent à peu près intacts, au n° 70 bis, rue Notre-Dame-des-Champs. Voir dans mon volume La vie d'artiste le chapitre sur la Boîte à Thé.
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rinage de Sainte-Odile (Louvre) deux bons tableaux sobres et justes. Brion peignit de nombreuses scènes d'Alsace, son pays. Il y mettait un calme, une modération, une gravité, une honnêteté où reparaît tout l'homme qu'il était. La pipe aux lèvres, un bock de bière auprès de lui, le bon peintre buvait, fumait, rêvait, puis en quelques heures abattait sa tâche quotidienne avec une facilité exempte de mauvais chic.
Brion illustra les Misérables et Notre- Dame de Paris. Il illustra même pour Tempereur Napoléon III la Vie de César. Avec moins de simplicité et plus d'ambition, Brion aurait acquis une situation brillante et l'aurait conservée. Ses œuvres, estimées des artistes, connurent les succès de Salon, même la Médaille d'Honneur, plus difficile à obtenir alors que de nos jours ; mais le public resta indifférent. Comme le tapage manquait autour de Brion, dès qu'il eut disparu son œuvre sombra tout entière ivec lui.
Je me souviens d'avoir, quand j'étais enfant, vu dans l'atelier de Brion un petit cadre qui, accroché au mur parmi les tableaux, renfermait une raclure de palette, large écaille de couleurs sèches enlevée par un coup de grattoir. Les tons, entremêlés avec une sorte de furie, ordonnaient un ensemble confus mais chatoyant et grandiose. On n'y voyait rien de net, et pourtant on était saisi comme par un mystère près de se débrouiller. Quand des visiteurs intrigués s'arrêtaient devant le cadre où régnait la raclure de palette, Brion disait, avec son accent alsacien : « Cest suberpe ! n'est-ce pas ? » Puis il ajoutait dans un sourire : « Mon chef-d'œuvre ! » Je n'oublierai jamais cette raclure de palette et le sourire dont ce philosophe la saluait, comme le symbole du je ne sais quoi d'insconscientqui donne le succès.
Toulmouche qui n'est pas moins oublié aujourd'hui, reparaîtra également. Les tableaux de ce chroniqueur scrupuleux
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prendront un très vif intérêt de valeur documentaire. C'était un petit homme actif, entreprenant, plein de cœur et de dévouement. On peut dire que sa vie s'est passée à peindre et à rendre service.
Sur ses petites toiles toujours quelque jolie femme étalait un joli costume dans une action insignifiante ou dans la pose rêveuse d'une dame qui, dans son salon, attend les visiteurs. Quelques tableaux groupaient plusieurs personnages ; le Fruit défendu par exemple, un de ses plus gros succès, surprenait plusieurs jeunes filles dans la lecture d'un livre interdit à leur innocence.
Autant Toulmouche mettait de calme, de patience, de talent consciencieux à exécuter ses petits tableaux, à modeler les étoffes et les jupes, autant il dépensait d'activité bruyante à soutenir ses camarades. Son ami M. de Ghennevières devint un jour directeur des beaux-arts. Toulmouche, avec un désintéressement complet, ne pensa plus
qu'à profiter de son influence pour faire des heureux. Mme Toulmouche me disait encore naguère que son mari, en dehors de ses séances de peinture, ne restait plus à la maison. Toujours en route pour soutenir un de ses protégés, il ne vivait plus que dans l'impatience de faveurs à obtenir.
Inutile d'ajouter qu'il n'en fallait pas plus pour lui conquérir d'innombrables amis.
Amitiés intéressées, amitiés éphémères.
Le bon Toulmouche ne s'en corrigeait pas. Le plaisir de rendre service était sa joie. Quand quelque ingratitude répondait à son zèle, sa fureur se répandait en paroles violentes qu'il lançait d'une voix nazillarde, en se dressant sur ses courtes jambes. Mais il oubliait vite. Si l'ingrat revenait implorer son appui, Toulmouche repartait aussitôt à la conquête nouvelle. Un jour que mon père s'étonnait dans une circonstance pareille et lui rappelait qu'il prenait les intérêts d'un ingrat : « Que veux-tu, mon cher, répondit Toulmouche, il est venu, si gentiment,
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me demander cela... » L'excellent homme était sans défense.
J'espère que Mme Toulmouche me pardonnera de dire que, dans ses meilleurs tableaux, son mari trouva en elle une collaboratrice patiente et dévouée. Les toilettes et le visage de son épouse, tels sont les exclusifs sujets d'étude du peintre, durant la période la plus active et la meilleure de sa carrière. Il est touchant de penser à cette discrète intervention. Pour qui connaît le supplice de la pose, ce n'est point seulement le fait d'un tendre intérêt. Ce dévouement exigeait un inlassable courage. Le talent de Toulmouche, fait de scrupuleuse exécution, demandait de longues séances. Et si Mme Toulmouche devait sacrifier son temps, elle devait même sacrifier ses toilettes qui, après avoir séjourné plusieurs semaines sur un mannequin dans les mêmes plis et sous le lent dépôt de la poussière, étaient irréparablement fanées.
A l'époque où naissait la Boîte à Thé,
Touimouche n'était pas encore marié. Le futur peintre de la mondaine, influencé par les succès de son ami Hamon ', exécutait quelques tentatives dans le genre néogrec.
Schutzenberger de même peignait la Terpsichore du Luxembourg.
Leur voisin , Lambert , qui cherchait aussi sa voie et allait devenir le spirituel peintre des chats, s'essayait dans des sujets de chasse.
Au milieu de tous ces travailleurs, le paysagiste, Nazon, prononçait le mot célèbre : « Il y a des années où l'on n'est pas en train. »
Au pied des ateliers, en été, le jardin avec sa basse-cour bruyante, ses animaux curieux, son bassin où frémissait .un jet
i. Hamon n'avait pas suivi Gérôme à la Boîte à Thé. En 1855, il avait été décoré en même temps que Gérôme, à la suite de ses succès : La Comédie humaine; les Deux Orphelines et surtout Ma sœur n'y est pas, son tableau le plus connu qui, acheté par l'Impératrice, fut détruit dans i'incendie des Tuileries, en 1871. Hamon quitta Paris, vécut longtemps en Italie et mourut, encore jeune, en 1874.