MEISSONIER
Quelques jours après, chez la princesse Mathilde, Hébert racontait son aventure.
La princesse en riait beaucoup. Hébert, intrigué, regardait Gustave Boulanger qui riait aussi. « Etes-vous sûr, lui dit Boulanger, êtes-vous sûr que c'était X...?» Un comparse avait joué le rôle du critique. Gérôme était malicieux, mais il n'était pas méchant.
A un bal chez Goupil, le marchand de tableaux, Gérôme renouvela cette plaisanterie, en la transformant. On parlait beaucoup d'un prince étranger de passage à Paris. Gérôme aborde Meissonier qui arrivait : « Le prince est là. Il voudrait t'être présenté... » Meissonier se redresse. Lambert à son tour l'aborde : « Le prince est là. Il demande à t'être présenté... » Meissonier se redresse davantage. Toulmouche accourt, essoufflé : « Le prince tient absolument à t'être présenté... — Ma foi! s'il y tient, pour lui être agréable... » Et on présente à Meissonier, tout glorieux, un
jeune artiste qu'il prend pour le prince dont s'occupe tout Paris l.
J'ignore quel était cet artiste. Paris possédait alors un peintre alsacien, Yundt, qui devait passer sa vie à divertir ses amis et à tromper le public en imitant des empereurs et des rois. Yundt, sous l'Empire, figurait Napoléon III, au point de recevoir dans la rue les saluts des passants. Par une ironie qui n'était pas sans saveur, ce sosie de Napoléon III se disait républicain (ressemblance de plus, puisque l'empereur prétendait l'être aussi) 2. Or, un soir de bal masqué chez Goupil, Yundt eut la fantaisie de revêtir le costume officiel de l'empereur, avec le grand cordon de la Légion d'honneur, et de prier deux amis de se costumer en gendarmes. Et M. Goupil, fervent bonapartiste , eut l'hallucinante
i. Communication de Glaize.
2. On connaît son mot: « L'impératrice est légitimiste; Morny est orléaniste ; mon cousin Napoléon est républicain ; moi, je suis socialiste. Il n'y a que Persigny qui soit bonapartiste, et il est fou ! »
YUNDT 141
vision, au seuil de sa salle de bal, de l'empereur entre deux gendarmes et les poussettes au poing, comme un filou. Dès qu'il eut reconnu le farceur Yundt, il accourut et le poussa dans une pièce voisine avec ses gendarmes, son grand cordon et ses poussettes *.
Quand l'Empire eut sombré, Yundt renonça à figurer Napoléon III tombé du trône, mais comme il avait sans doute pris goût aux honneurs, il imita Victor-Emmanuel. On a souvent constaté que les joyeux farceurs trouvent à la fin de leur existence la tristesse et le drame. Devenu impotent Yundt se jeta par la fenêtre de son atelier sur le pavé de la rue... ,
Un autre ami de la jeunesse de Gérôme vient de mourir en province, il y a quelques mois. Celui-là n'était pas un artiste mais, à l'époque de la Boite à Thé, il lui avait pris un jour la fantaisie de s'amuser à peindre.