ÉLÈVES ÉTRANGERS
aussi complet, aussi parfait que possible, et qui devait toujours s'entretenir dans la conscience et la recherche de la vérité.
Pendant plus de trente-neuf ans, Gérôme allait régulièrement, chaque semaine, le mercredi et le samedi, donner ses conseils à près de deux mille élèves1. Et combien de fois, après avoir traversé tout Paris, après être venu, en été, de Bougival, il arrivait à huit heures du matin dans l'atelier presque vide encore.
Cette assiduité ne se démentit jamais, malgré le peu d'agrément d'une pareille tâche. Car — nous pouvons en convenir, nous autres, ses élèves — sur un nombre
1 . Les peintres étrangers formés par Gérôme sont très nombreux. Parmi les plus connus on peut citer : Vereschaguine, Edelfelt, en Russie ; Gandara, Ochoa, en Espagne ; Bridgman, Harrisson, Boggs, Dodge, en Amérique; Burnand, en Suisse; Ralli, en Grèce ; H alil-bey, en Turquie; Kœmmerer, en Hollande; Jamamoto, au Japon. Je retrouve, à ce sujet, la lettre suivante que Gérôme m'adressait à l'époque ou j'étais massier de son atelier de l'École: « Mon cher Moreau, ayez donc la bonté de faire le dénombrement des élèves étrangers faisant partie de l'atelier en ce moment. Je ne sais combien je puis en recevoir de nouveaux et il m'en arrive de toutes parts, etc.... »
qui allait de vingt études jusqu'à soixante environ que Gérôme examinait chaque fois, rarement il considérait des dessins ou des peintures dignes de fixer son attention, capables seulement d'éveiller son intérêt. Dubois1 me contait qu'à la suite de sa correction, Gérôme ne manquait jamais d'aller lui serrer la main, et que c'était toujours avec la même brusquerie qu'en entrant dans l'atelier de son ami, Gérôme s'écriait :
ce Les malheureux ! les malheureux ! Ah ! ils font vraiment mauvais2 ! »
Lorsqu'une circonstance imprévue l'empêchait de se rendre à l'Ecole, il écrivait au massier pour l'en avertir, et s'il partait en voyage, Jalabert, Boulanger, plus tard notre camarade Bourgain, le remplaçaient.
1. Dubois fut directeur de l'Ecole des beaux-arts pendant plus de vingt-cinq ans.
2. « Il y a des jeunes gens qui marchent, mais il y en a très peu, et puis il y en a d'autres dont les travaux sont tellement mauvais que je suis obligé de les avertir. Je n'y manque pas. C'est un devoir bien pénible. » Conversation avec Castaigne.
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Un jour que Dagnan lui exprimait son admiration pour la manière dont il remplissait son rôle de professeur, Gérôme lui répondit :
« Mon cher, quand j'accepte de faire une chose, je la fais jusqu'au bout : je suis un homme de devoir. »
Le nom de Dagnan prouve en tous cas que certains de ses élèves (et certes j'en pourrais nommer d'autres) honorèrent ses conseils. Non seulement Gérôme était encouragé par la rencontre d'élèves aussi doués que Dagnan, aussi intéressants à suivre et à diriger, mais il devait, dans les circonstances ordinaires, estimer comme un excellent exercice pour lui-même, la gymnastique intellectuelle de l'enseignement, la nécessité de la critique et du conseil, l'effort pour lire dans une peinture ce qui est mauvais et déterminer ce qui peut l'améliorer.
Enfin Gérôme aimait la jeunesse, il aimait la gaîté qui rayonne autour d'elle.
Malgré sa raideur et sa gravité lorsqu'il entrait dans l'atelier, nous avons tous remarqué, à mainte reprise, le regard qu'il jetait sur les murs où s'épanouissaient chaque jour quelques caricatures nouvelles, parmi les encroûtements des raclures de palette.
C'était surtout dans les banquets annuels dits « banquets du patron » que ses élèves étaient surpris et charmés de découvrir le futur collègue, simple, gai, bon enfant, conteur et auditeur de joyeusetés. Parfois même, dans la liberté des fins de banquet, de jeunes rapins oubliaient un peu trop le respect dû à la présence de leur maître. Jamais Gérôme ne paraissait s'apercevoir de ces étourderies. Il savait bien que son autorité ne pouvait en souffrir et qu'il suffirait de son regard froid pour contenir toute cette jeunesse.
En somme, nous l'aimions beaucoup, mais nous avions peur de lui, comme des enfants. Et je sais de vieilles barbes qui tremblaient
LE PROFESSFUR 181
encore devant le patron comme lorsqu'elles étaient jeunes.
Quand il s'en apercevait, il devenait subitement d'une bonhomie charmante. Girardot lui adressant un élève qu'il savait très impressionnable, écrivait une lettre de recommandation où il prévenait le maître de la sensibilité du postulant. Quand Gérôme revit Girardot, il lui dit : « Mais je ne suis pas méchant! Vous le savez, je suis même très tendre... »
Le mot ne paraîtra pas excessif à ceux qui l'ont bien connu. Il montrait des attentions délicates et touchantes; j'en ai déjà noté, j'en noterai encore et j'en oublierai certainement. Mais comme il répugnait à toute affectation sentimentale, il enveloppait ces manifestations d'un voile de discrétion ou bien il les égayait d'une pointe d'humour.
Poilpot m'a raconté ceci : c'était avant 1870, sous l'Empire. Il travaillait à l'école dans l'atelier de Gérôme. Un jour il va,
rue de Bruxelles, montrer des dessins au patron. Les feuilles de papier assez grandes étalées à terre, Poilpot se penchait sur son travail. Gérôme qui, resté debout, le dominait, remarque son col relevé et son cou nu. « Poilpot, lui demanda-t-il, vous n'avez donc pas de chemise ? — Non, patron. Je n'en porte jamais. »
Gérôme prononce un ah! bref et n'insiste pas. Il avait, dans sa jeunesse, vu autour de lui tant de misère, qu'il savait y compatir, mais il estimait les actes plus utiles que les paroles... Le lendemain, Poilpot recevait du Ministère des beaux-arts la commande d'une copie du portrait officiel de Napoléon III, travail pour lequel 600 francs d'avance lui étaient alloués sur le champ.
En fait , son humeur avec ses élèves était la franchise et même la rudesse. A l'école il ne plaisantait jamais. Au dehors, dans ses courses'à travers les ateliers, au moment des salons, Gérôme mettait plus de liberté. Un jour, il arrive chez un élève qui, pressé
par l'approche de l'exposition, se désolait : « Je n'ai pas fini! Je n'aurai pas fini. » Gérôme détestait la manie des empâtements qui sévissait il y a quelques années. Il regarde la toile de profil, remarque le hérissement de la couleur et dit : « Diable ! ça avance tout de même i ! . . . »
A l'école quand il voyait une étude trop empâtée, il grommelait avec une moue :
ce Le marchand de couleurs sera content. » Et l'élève se gardait bien de rire.
ce Son enseignement, m'écrit Dagnan, son enseignement devant la nature, portait surtout sur la construction, le caractère de la forme. Pour la composition, il nous recommandait devoir toujours la scène dans son ensemble et en « plan » et d'en faire le tour par l'imagination, pour voir d'où elle se présentait le mieux comme beauté, comme pittoresque et comme expression.
La clarté, c'est ce qu'il exigeait d'abord,