Communication de Gustave Courtois
définitifs et décerner des palmes éternelles1.
Gérôme continuait de suivre ses élèves après leur sortie de l'École. Il suffisait d'aller l'attendre après sa correction. S'il ne pouvait vous accompagner sur-le-champ, il vous donnait un rendez-vous et n'y manquait jamais.
Tous mes camarades partageront mon
i. Voici, dans les notes que me communique Jean Brunet, quelques mots de Gérôme qui montrent le caractère bref, humoristique de ses corrections.
— Que la couleur soit jaune, rouge, verte, qu'est-ce que cela fait, si c'est bien. Ça, mon ami, ça, c'est de la teinture !
— Je ne comprends pas votre sujet. — Jésus en prière, répond l'élève. — Pourquoi ce costume ? Cette robe brune? Cette tête qui n'a rien du Christ ? Ce paysage ? Ça, tout ça ?... Vous voulez donc détruire l'histoire ?... Vous n'y arriverez pas, mon ami !
— Vous n'y êtes pas !... Un sujet, c'est une occasion de lire, de s'instruire : le peintre est comme l'historien, il doit dire la vérité.
— Dans une esquisse, Diogène cherchant un homme, l'élève avait représenté le philosophe dans une salle pleine de femmes aux bras de soldats. Gérôme dit : « Ah mais ! c'est une femme qu'il cherche ! »
Ochoa me cite un autre mot : Devant une étude de tête. La moitié du visage est dans l'ombre. L'élève s'est appliqué à peindre l'œil placé dans l'ombre. Gérôme dit : s La meilleure façon de rendre cet œil, c'était de ne pas le faire ! »
opinion : Gérôme donnait d'excellents conseils pour les tableaux du Salon. A l'École, on ne le comprenait pas toujours. Sans se préoccuper d'être compris, il se levait et passait à un autre. Sa correction brève, brusque, impitoyable, paraissait plus claire à un artiste qui savait mieux son métier.
Il imaginait toujours d'une manière saisissante la présentation d'un sujet. Que d'anecdotes je pourrais citer ! Une seule suffira.
Quand Poilpot entreprit le panorama de Reischoffen, Gérôme alla voir son esquisse.
Sur le vaste champ de bataille, une foule de cuirassiers s'acharnaient à la lutte avec la rage des désespérés.
« Prenez garde, remarque Gérôme, vous allez faire des écuyers de cirque. Donnezmoi le texte de votre sujet.... »
Il lit le récit de la bataille et le passage choisi par Poilpot.
« Nous avons été battus, dit-il après sa
lecture... Eh bien, il faut les mettre tous par terre. »
Poilpot s'empressa de suivre ce conseil, en laissant seulement debout quelques hommes autour du colonel Duhousset...
L'effet devint terrible. Le succès fut énorme : Chanzy pleura devant le tableau...
Non seulement Gérôme était toujours à la disposition de ses élèves pour aller voir leurs tableaux chez eux, mais, à plusieurs reprises, lorsque, par indépendance, discrétion ou impossibilité matérielle, des élèves le négligèrent et crurent s'être fait oublier, Gérôme prouva qu'il n'avait cessé de s'intéresser à leur travail.
Je laisse la parole à mes amis et camarades Girardot et Mangeant.
«Je1 m'étais dit en sortant de l'Ecole : « Je « vais faire tout autrechose. Je ne verrai perce sonne. Je ne montrerai plus rien à Gé-
i . Note de Girardot.
ce rôme. » Ayant terminé mon Ruth et Boo%, je ne montre cette toile à personne et l'envoie au Salon. On me dit que Gérôme Pavait trouvée bien. Je me refusais à le croire, vu la tendance impressioniste de cette œuvre. Je fus obligé de me rendre à l'évidence, :à la suite de la visite d'un camarade qui était allé voir Gérôme et lui demander sa voix pour le prix du Salon. Gérôme avait répondu : « N'y comptez pas : je voterai pour Girar- « dot. » Cette bonne nouvelle me remplit de joie et pourtant je n'osai pas encore rendre de visite à mon maître. Quelques jours après, lors du vote de la médaille d'honneur, Gérôme m'aperçut, m'appela et me dit très fort, au milieu de tous : « Girardot, « c'est très bien votre tableau ! » Je ne sus quoi répondre, tellement j'étais ému! Lors du vote du prix du Salon, j'attendais la sortie des membres du conseil supérieur, lorsque je vis Gérôme avec Jules Ferry. Tous deux vinrent au-devant de moi, Gérôme me présenta et dit : « Vous avez eu notre
« voix à tous deux, mais vous n'avez qu'une ce bourse de voyage ! »
« Cette journée et les précédentes me firent voir que Gérôme suivait toujours ses élèves et que le parti pris d'intransigeance qu'on lui a octroyé si facilement est déplacé dans bien des circonstances. Gérôme était très éclectique ; il s'en vantait d'ailleurs. Mon œuvre pouvait blesser sa façon de voir, mais il y retrouvait ce qu'il exigeait dans une œuvre d'art. Il me l'a dit plus tard : « Une œuvre doit être bien composée ; le sujet doit être bien exprimé, bien dessiné ! » Il ne s'attachait pas à la facture. « La facture disait-il un jour à Frémiet « devant moi, la facture n'est qu'une ques • « tion d'épiderme. La construction, bien ce construire, il n'y a que ça! »
« Il tempêtait contre les impressionistes parce qu'il ne retrouvait pas ces qualités-là dans leurs œuvres. Et pourtant devant certaines, comme celles de Manet, il faut croire qu'il reconnut certaines qualités, puis-
que le rencontrant à la sortie de cette exposition, il me dit : « Ce n'est pas si mauvais « que je le croyais. » Mais à l'atelier, à ses corrections, combien de fois nous a-t-il répété : « Vous subissez l'influence néfaste « de certaines expositions. Si vous conti- « nuez vous êtes perdu. »
Gérôme, quoi que Ton dise, n'a jamais cherché à influencer ses élèves. Chez tous, et certains sont des maîtres, on sent une façon de voir, de sentir et de faire très différente... »
« C'était en 1882. J'exposai1, sans montrer mon tableau au patron (cela m'était d'ailleurs difficile; habitant Versailles et le tableau mesurant 1 m. 5o de largeur). Le tableau eut quelque succès. C'était le Retour de l'Enfant Prodigue, et l'œuvre, c'était inconscient, dérivait un peu de l'art de Puvis de Chavannes. Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque je reçus une