Je dois tous ces renseignements à Pélissier
2. Les Rapins, roman dans la petite collection des Auteurs célèbres (Flammarion édit . ).
uniforme. Et quand l'École s'est ouverte aux élèves-femmes, le changement a dû s'accroître1.
La vie intérieure, rue Bonaparte, s'est, m'a-t-on dit, transformée depuis une quinzaine d'années. L'administration, plus énergique, fait observer une discipline plus sévère. A l'origine, l'atelier formait un domaine où les élèves se considéraient les maîtres. Un gardien de TÉcole n'aurait osé s'y risquer durant les jours d'effervescence ; et l'inspecteur lui-même — chef de l'administration qui vient après le directeur — l'inspecteur, lorsqu'il croyait devoir intervenir, le chapeau à la main et la mine très humble, n'obtenait qu'un redoublement de tapage.
En cas de désordre grave, l'atelier était fermé pour un temps plus ou moins long.
L'atelier Gérôme subit des accès de
i . Gérôme n'était point partisan de l'admission des femmes à l'École. Comme je lui demandais son opinion, il me répondit : « Ça sera bon pour... la repopulation. » Nullement féministe, il aurait répété le mot : « Mère de famille ou courtisane. »
gaîté, même de colère, qui prirent rarement un caractère excessif. En 1880 pourtant, j'étais alors massier, la conduite de mes camarades fut condamnable; mais une circonstance très atténuante méritait d'être considérée. Nous avions comme voisin l'atelier de Lehman. Nos camarades, élèves de Lehman, vivaient en très bon accord avec nous ; mais leur professeur affectait à notre égard une conduite autoritaire, agressive même et nullement justifiée, qui ressemblait à une mesquine taquinerie.
Notre atelier offrait à l'ordinaire, dans une lourde atmosphère de tabac, la rumeur discordante d'une salle de concert où les instruments se préparent à jouer; souvent aussi les voix s'unissaient en chœur. On était parfois très bruyant. Certains jours cependant, lorsque le modèle était intéressant, un silence attentif planait sur les chevalets. On travaillait les dents serrées, sans un mot. A plusieurs reprises, dans un de ces moments de recueillement et d'ardeur,
le dernier nouveau de l'atelier voisin vint nous dire : « M. Lehman est là! » Les premières fois, on se contenta de rire, et Ton chargea le nouveau de transmettre à Lehman des commissions très inconvenantes ou des questions tout à fait indiscrètes. Mais comme Lehman continuait de nous informer de sa présence, même dans nos jours les plus silencieux, tandis que jamais Gérôme ne nous avait chargés d'ordres pareils à l'égard de nos voisins, l'atelier commença de s'impatienter, les braillards virent une occasion de désordre. Bref il fut convenu qu'à la première annonce que M. Lehman était là, on lui servirait un beau « boucan ».
Je ne crois pas avoir jamais entendu un bruit plus assourdissant. Non seulement les élèves hurlaient tous à la fois, mais DufTaud s'était emparé d'une bûche et frappait à tour de bras sur une grande plaque de tôle qui entourait le poêle.
Dans les moments où nous reprenions
haleine, je vois encore Helleu s'approcher de la cloison pour être mieux entendu et glapir des aménités stupéfiantes à l'adresse du professeur voisin.
L'atelier fut fermé pendant deux mois.
Gérôme ne prit pas notre défense. Il ne pouvait d'ailleurs la prendre.
En général le vacarme conservait un caractère joyeux. Les jours où quelque nouveau entrait et payait à boire à l'atelier, la séance était suspendue, et des brimades plus ou moins innocentes et presque toujours les mêmes, sévissaient. De mon temps cependant, nous en avions renouvelé une ou deux. Certaine divertit l'atelier pendant quelques mois.
On exigeait suivant l'usage que le nouveau se déshabillât, montât sur la table à modèle et chantât une chanson. A peine sa chanson commencée, on lui criait :
« Voilà l'inspecteur! Rhabille-toi vite, cache-toi ; tu vas nous faire attraper. »
Le nouveau se jetait en bas de la table et
2o6 GÈROME, PEINTRE ET SCULPTEUR
courait, éperdu, à travers l'atelier, à la recherche de ses vêtements qu'il ne trouvait naturellement plus. Mais un monsieur en redingote, le chapeau haut de forme sur la tête, entrait et demandait d'un ton autoritaire :
« Messieurs, pourquoi ce vacarme?
— Monsieur l'inspecteur, c'est le nouveau! » Et l'on poussait le nouveau, nu et désolé, devant le visiteur qui n'était autre qu'un élève d'un atelier voisin.
« Que faites-vous dans une tenue pareille ? »
Le nouveau balbutiait. On l'interrompait. On déclarait qu'il avait voulu lui-même se déshabiller; il avait prétendu être bien bâti. Le nouveau protestait. On criait plus fort.
L'inspecteur le considérait avec dégoût, et lui adressait des questions médicales. Enfin il déclarait :
« Ce jeune homme me paraît en effet un polisson ou un malade. Il n'en est pas moins vrai que le scandale exige un exemple.
L'atelier sera fermé... Quant à vous, jeune homme, rhabillez-vous et venez sur-lechamp à mon bureau. J'ai à vous parler. »
Le vacarme s'accroissait; on menaçait l'inspecteur, on parlait de le jeter à la porte. Un jour, le nouveau, les poings croisés, nu comme Achille, se planta devant nous et fît mine de le défendre.
Aussitôt le départ de l'inspecteur, on rendait au nouveau ses vêtements et on lui disait d'intercéder pour nous auprès de l'administration.
« Tu iras au bureau. Comme on te croit fou, on ne voudra peut-être pas te laisser voir l'inspecteur, ou bien on te fera voir un autre individu en te disant que c'est lui, mais tu insisteras. Nous savons que tu n'es pas un polisson. Il fallait bien nous défendre. A toi maintenant de réparer le mal. Tu diras ce que tu voudras.
Empêche la fermeture de l'atelier, sans quoi nous te mettons en broche... »
On imagine l'accueil fait au nouveau dans
les bureaux par les gardiens, par l'inspecteur lui-même. Il revenait à l'atelier ; on le renvoyait aux bureaux. La comédie durait plus ou moins longtemps.
Cette plaisanterie finit par être connue. Nous dûmes y renoncer. Je soupçonne même les derniers nouveaux qui la subirent, d'avoir joué leur rôle de victimes et de s'être appliqués à nous laisser nos illusions.
On a dit que Gérôme étant venu à cheval rue Bonaparte, on avait, pendant sa correction, doré les sabots de son cheval. Le maître aurait ainsi traversé tout Paris et ne se serait aperçu de cette dorure qu'en rentrant boulevard de Clichy. J'ai vainement essayé de vérifier le fait. Je crois à une légende : on respectait Gérôme.
Mais Gustave Boulanger qui le remplaçait pendant ses absences, ne nous intimidait guère. L'excellent homme souffrait d'un tic nerveux, sorte de mâchonnement sifflotant, qui lui enlevait tout prestige.
Il affectait une camaraderie sans façon et fumait des cigarettes avec nous pendant les repos. Un jour, on profita de sa correction pour détacher le ruban rouge de son pardessus accroché dans le vestiaire, et le fixer à la dernière boutonnière, à la hauteur de son pantalon. Boulanger endossa son pardessus et s'éloigna sans rien voir... Les élèves s'émurent. Le massier finit par envoyer le dernier nouveau l'avertir que son ruban méritait une meilleure place et pouvait être rapproché de son cœur. Le nouveau partit en courant. Il n'atteignit Boulanger que sur le pont des Saints-Pères.
Boulanger dut rire, j'en suis sûr, mais Gérôme se déclara très mécontent dès qu'il reparut à l'atelier. Il mâchonna de sa voix brève : « C'était une sale blague1? »
Il y a quelques années, paraît-il, les élèves se permirent une plaisanterie qui, en somme, atteignait Gérôme lui-même et,