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LA SAINT-MARCEL

Dieu refuse quelquefois les prières de l'àme pour la rendre plus attachée aux biens qu'elle reçoit de lui , comme la mère souffre que son enfant crie après elle quand il l'a perdue, afin qu'une autre fois il se garde de le perdre et que plus soigneusement il soit près d'elle.

Traité de la mendicité spirituelle, Gerson.

Le 3 novembre 1 395, il y avaitun grandmouvement et joyeuses allées et venues surtout le territoire de la paroisse de Barby. C'était le jour de la fête patronale et de la foire annuelle , qui y attiraient tous les habitants des environs. Ce jour de réjouissance était bien

souvent brumeux, froid, gâté par la pluie; mais lorsque , par hasard , il venait beau et éclairé par un ciel pur, on ne l'en chômait que plus joyeusement, Or la Saint-Marcel de 1 395 fut une de ces heureuses exceptions. Dès huit heures, le soleil avait dispersé, en se levant, les brumes de la nuit , et n'avait laissé dans l'air que cette gaze de blanchâtre vapeur qui voile si suavement ses rayons. De toutes parts, sur la prairie où devait se tenir la foire, arrivaient des marchands, les uns conduisant leurs bestiaux , les autres menant par la bride les ânes, mulets ou chevaux qui portaient leurs marchandises ; ceux-ci poussaient devant eux des barriques de vin, ceux-là étalaient des comestibles de toutes sortes. Plus loin se déployaient les boutiques des bimbelotiers, dorlotiers et marchands de jouets d'enfant , à côté des tréteaux que l'on dressait pour les confrères de la Passion venant de Reims.

Médéric et Ursule voyaient de loin tous ces préparatifs ; ils entendaient aussi le son des tambourins, des flûtes, des trompettes commençant leur discordante harmonie, et nos deux enfants tourmentaient à qui mieux mieux

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laduyote pour qu'elle les conduisît à la foire; mais ils n'étaient pas encore arrives à ce bienheureux moment, attendu d'abord que leur grand'mère endossait avec une soigneuse lenteur ses plus beaux atours , et ensuite qu'il était un appel auquel il fallait obéir avant tout, l'appel du clocher, l'appel du joyeux carillon qui dansait dans les airs.

Il était midi quand l'impatience d'Ursule et de Médéric pu t enlin être satisfaite, et la G uyote les conduisit surla prairie, où se confondaient, dans un réjouissant tumulte, les chants, les cris de joie, les sons d'instruments, les mugissements des bœufs exposés en vente, les bêlements des moutons, les retentissantes voix des marchands qui annonçaient leurs marchandises , et des jongleurs qui démontraient les tableaux de leurs spectacles de curiosités.

C'était une foule animée au plus haut point, une cohue toujours croissante, et de toutes parts un perpétuel échange de ôonjours, de Dieu tous garde ! car tout le monde se connaissait. « Comme Médéric et Ursule sont beaui ! «disait chacun à la Guyote en passant près d'elle ; et l'on avait raison : Ursule avec sa cotte blanche

enjolivée de passementeries roses, et Médéric avec son surcot de tiretaine bleue , brillaient parmi tous les enfants du bourg. C'était là l'orgueil de la Guyote ; et les couvant des yeux : « Mes enfants, leur disait-elle à chaque pas, tenez- moi bien par mon cotillon, et prenez garde de me perdre dans cette foule. »

Ils ne semblaient pas faire grand compte des recommandations, et, pétulants à l'envi, dès qu'ils pouvaient lâcher la main ou la jupe de la Guyote sans qu'elle s'en aperçût, ils ne manquaient pas de s'aller glisser dans les groupes entassés, soit devant des pèlerins de Saint- Jacques de Compostelle qui racontaient en complaintes leur pénible voyage de Galice, soit autour de la sainte représentation de Notre-Dame de Lorette, dont un homme portant large chapeau , coquillages et bourdon , racontait la merveilleuse histoire.

((Malheureux enfants! je vaisvous reconduire à la maison , yous ne verrez plus rien, » leur disait alors la G uyote ; mais elle ne pouvait résister à un regard suppliant, et ne les emmmenait pas moinsde curiosités en curiosités. Le tempspasse vite au milieu d'un mouvement comme celui

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que présentait la foire deBarby, et deux heures venaient de sonner, quand un grand éclat de trompettes, de cymbales, de tambours, appela tout le monde du côté des tréteaux sur lesquels les confrères de la Passion devaient représenter leur mystère . La masse des spectateurs se porta vers eux . et il n'en resta qu'un petit nombre autour des vagabonds it des jongleurs vêtus de haillons et d'oripeaux. Ces gens faisaient des toursdeforce incroyables, ou bien ils disaientla bonne aventure aux dupes auxquelles ils avaient eu l'art de faire dire d'abordl'aventurequileur ferait plaisir. Ce spectacle avait captivé l'attention d'Ursule et de Médéric, sans doute à cause de quelques enfants chamarrés de paillettes. S'ilsavaient su combien, sous cet éclat menteur, ces pauvres petits êtres étaient malheureux, au lieu de regards de curiosité ils n'auraient eu pour eux que des regards de compassion.

Quant à la Guyote, elle aimait bien mieux admirer le mystère, et elle emmena Ursule et Médéric du côté des tréteaux ; on y représentait en ce moment la Grande Cruauté d'Hérode et le Massacre des Innocents. Cette scène terribleleur fit entièrement oublier les faiseurs de tours :

puis l'adoration de la crèche et les trois rois attirèrent encore assez vivement leur attention : mais un son de trompe s'étant fait entendre, ils tournèrent la tète, et que virent-ils? Tous ces enfants en broderies, en oripeaux, en paillettes, debout les uns sur les épaules des autres , et formant à eux six un formidable géant.

Quelle tentation ce fut pour Médéric surtout! Mais la Guyote leur serrait la main de toutes ses forces; la foule était si épaisse, qu'elle frémissait à l'idée de les perdre î Le saint mystère continuait cependant de la tenir dans une contemplation profonde. Ici c'était la Cène, là c'était la terrible veillée du jardin des Oliviers, à présent la trahison de Judas, puis le jugement; enfin la croix venait de se dresser. Un grand jeune homme y fut attaché au milieu des vociférations des acteurs et aussi des spectateurs, qui prenaient à cœur cette représentation. Que fut-ce donc lorsqu'un des gardes, mettant sa lance en arrêt et la poussant avec vigueur, fit couler un flot de sang du flanc du crucifié !

On était trop vivement intéressé pour penser que cet effet était le résultat d'un moyen préparé d'avance, et un long cri s'éleva comme à

l'aspect d'une action réelle. La Guyote surtout, saisie d'une émotion indicible, resta longtemps lesmain^ tendues verslcciel; elle priait.

Le mystère se terminait ainsi. La foule commençait à se disperser, quand la Guyote, revenue à elle, abaissa ses mains avec terreur.

« Ursule ! Médéric! » Elle poussa un long cri d'épouvante. Ils n'étaient plus pies d'elle.

« Ursule! Médéric! Ursule! Médéric! » Cent voix s'élevèrent en même temps que celle de la Guyote. La malheureuse aïeule, la tête perdue, se mit à courir du côté des jongleurs et des bateleurs près desquels ses petits -enfants s'étaient arrêtés. Ces gens n'y étaient plus. Alors pâle, livide, éplorée,hors d'haleine, elle alla de groupe eu groupe, mêlant ses appels déchirants aux. bruits joyeux, de la danse, aux rires que provoquaient les lazzi des bouffons , aux éclats de voix que faisaient entendre les adroits archers quand ils avaient réussi à abattre le papegai du haut de la perche d'où il semblait prêt à prendre son vol.

Les recherches de la Guyote étaient vaines, et la nuit arrivait. La pauvre femme tombait . épuisée de lassitude, de douleur, et c'était une

grand'pitié de la voir pleurer à chaudes larmes. Les paysans , les amis , les voisins , au lieu de s'amuser, passèrent toute la nuit à courir, des torches à la main, dans les campagnes, dans les sentiers des bois de Barby ; mais le matin ils ne ramenèrent personne à la Guyote, qui avait été sans repos, errant de maison en maison, en proie à une fièvre dévorante. 11 fallut bientôt qu'elle se mît au lit , et son mal s'accroissait toujours; car toujours elle pensait à ces malheureux enfants égarés , toujours à cette malheureuse mère à qui il faudrait apprendre une si épouvantable catastrophe. Huit jours, quinze jours s'écoulèrent dans ces angoisses , et personne n'avait eu le courage d'écrire à Marie pour lui porter ce coup affreux.

Elisabeth le Charlier allait cependant essayer de trouver assez de force pour remplir ce devoir, et un matin elle était au chevet de la Guyote à s'entretenir de ces tristes choses, lorsque la porte s'ouvrit toute grande. Marie entrait souriante et heureuse; elle venait voir et chercher ses enfants.

La Guyote, dès qu'elle a vuapparaître Marie, s'est jetée hors de son lit, elle tombe à genoux,

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elle couvre de pleurs les mains de la malheureuse mère.

Mes enfants! mes enfants! je ne les vois pas, décrie Marie... où sont-ils? Est-ce qu'ils sont malades?

— IVon, non , lui répondit Elisabeth.

— Où sont-ils donc , mon Dieu !

— Dieu le sait... Ayez confiance en Dieu, il vous les fera retrouver. »

M rie comprit enfin que ses enfants étaient perdus: alors, tombant dans une douleur qui allait jusqua la démence, elle se précipita vers la porte , et , sans dire un mot à la Guyote , à Elisabeth, à qui que ce fût, elle s'élança vers le bois, elle en parcourut sans repos tous les fourrés, tous les taillis; puis, s éloignant du bourg, elle erra comme une folle sur les bords de l'Aine et du ruisseau du Moulinet. De quel regard de désespoir elle sondait les eaux ! Mais elles étaient limpides, et elle ne vit que les cailloux luisant au soleil.

Tout le jour elle courut ainsi de village en village, demandant si l'on avait vu ses enfants. un petit garçon, une petite fille; et le soir, arrivée aux portes de Réthel. elle apprit enfin

d'un habitant, alors à la promenade, qu'il avait vu , il y avait trois semaines , le lendemain de la fête de Barby, une bande de mendiants parmi lesquels une femme conduisait ou portait une petite fille , un petit garçon. Ils les avaient frappés , tant ils pleuraient !

« Ils pleuraient ! . . . ils pleuraient ! . . . Et de quel côté allait cette troupe horrible? » Marie fit cette question avec un tel accent de fureur, que lebonbourgeoisdeRhétel sauta en arrière, et lui marqua du doigt le côté de l'Argonne. Alors, et sans que les ténèbres l'arrêtassent, elle se dirigea vers cepiltoresquepaysde forêts et de vallons. Un mois, deux mois, dormant dans les fossés , se nourrissant de racines et de fruits sauvages, elle erra à travers ces bois immenses, cherchant partout ses enfants et leurs ravisseurs. Elle était seule; mais elle les aurait pris, quel que fût leur nombre. Elle sentait quelle serait si forte pour ravoir ses enfants! De l'Argonne elle s'enfonça dans les Ardennes ; puis seule toujours elle parcourut tous les villages du Barrois, les campagnes de la Brie , sans rien apprendre sur le sort d'Ursule et de Médéric , et enfin rentra dans Paris

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au comble du désespoir. Sa douleur eût peutêtre été moins extrême s'ils lussent morts, morts innocents pour être emportés au ciel par les anges; mais les savoir entre les mains de mendiants qui sans aucun doute se servaient d'eux pour exciter la pitié publique, les savoir captifs de truands qui leur donneraient leurs mœurs détestables, les pervertiraient et perdraient leur àme, c'était affreux à penser.

In jour elle passait devant le Chàtelet, l'œil errant, hagard, cherchant machinalement, comme une insensée, là où elle ne pouvait rien espérer, lorsqu'un éclair brilla sous sa paupière. L'aspect du redoutable édifice lui rappela enfin Marcel, Marcel, auquel elle n'avait pas songé depuis son départ! Elle se présenta pour le voir, pour pleurer avec lui; les guichetiers l'arrêtèrent sur le seuil, et, la regardant d'un air triste, car ils la connaissaient et l'aimaient, ils lui dirent en hésitant que son mari était au secret, et qu'on ne pouvait admettre personne près de lui. Le lendemain elle vint encore, on lui fit la même réponse ; le jour suivant ce fut de même. Alors, ne pouvant plus remplir un saint devoir qui l'eût soutenue et fortifiée, elle

retomba tout entière dans sa douleur, tout entière dans la pensée de la perte qu'elle avait faite , et que Dieu seul pouvait réparer en lui rendant ses enfants. C'est pour obtenir cette grâce qu'elle fut dès lors sans cesse en prière dans une chapelle de Saint-Jean-en-Grève, sa paroisse.

Elle ignorait ce qui s'était passé pendant son absence. Son départ avait été funeste à Marcel ; les mauvaises pensées dont elle était le frein avaient promptement germé en son esprit: il avait tenté de s'évader; un gardien accouru pour l'arrêter était tombé mort sous un coup assené avec une pierre arrachée aux murs de la prison, et Marcel attendait d'un jour à l'autre son jugement, qui ne pouvait avoir qu'une effroyable issue.

LE CHANXELIER DE l'ÉGLISE ET DE L'UNIVERSITÉ

O toi qui ne meurs pas, aie pitié de celui qui meurt.

Paroles de Yezdegerd , roi de Perse.

Si la douleur était dans la chaumière de la Guyote, tout, au contraire, était joie et bonheur dans la famille le Charlier. Gerson causait à son père , à sa mère , à messire Anselme un grand et légitime orgueil, [lavait eu l'honneur de prêcher devant la cour à Saint- Germain- des-Prés. Le nom de l'homme déjà célèbre avait bien des fois retenti avec gloire sous les ombrages de l'humble hameau, et , en

1396, une bien grande nouvelle s'y répandit : Gerson venait d'être nommé chancelier de l'Église et de l'université.

Ces doubles fonctions, réunies dans un seul homme , consacraient l'alliance indispensable de la religion et de la morale. Gerson , déjà aumônier du duc de Bourgogne , son protecteur, et chanoine de Notre-Dame, avait été appelé à ce poste important de chancelier en remplacement de Pierre d'Ailly, son ami.

Chargé de la direction suprême de l'éducation et de l'instruction de tous, il se livra tout aussitôt à ces hautes obligations avec le zèle et la conscience qu'il porta toujours dans tous ses travaux. Ceux qu'il accomplissait actuellement étaient d'une telle importance ! Ce n'était plus son cœur, son intelligence, son àme seule qu'il avait à former ; des milliers d'intelligences et d'àmes étaient confiées à ses soins , et il ne prenait plus un instant de repos devant cette responsabilité immense envers le Ciel et les hommes.

S'il suspendaitquelques instants ses travaux, c'était pour écrire à ses parents, à ses amis , pour faire entendre du haut de la chaire la

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parole de Dieu au peuple, qui accourait a ses Bernions, ou bien pour se livrer à quelque grande œuvre de charité; et parmi toutes la première, la plus impérissable, c'est celle qu'il v accomplit en obtenant de Charles VI un édit qui donnait désormais aux condamnés à mort un bras sur lequel ils pourraient s'appuyer jusqu'au lieu du supplice, une douce main pour essuyer leurs larmes , un prêtre pour les bénir et leur montrer le ciel.

Et ces fonctionsaussi redoutables quesaintes, il avait sollicité la grâce de les remplir le premier. Or dès le lendemain même il allait avoir à exhorter un malheureux.

Une foule immense couvrait déj à depuis longtemps la Grève, et le ciel sombre et gris s'étendait sur la place comme une immense tenture de deuil. Déjà la cloche de l'église de Saint- J ean-en-G rêve tintait lentement ; et bientôt l'horloge du collège de>avarre avertit Gerson qu'il devait se diriger vers Saint-Jean. Il avait jusqu'alors été en prière, Il se leva, plus tremblant, plus éperdu que ne devait l'être le coudamné, prit un livre au hasard et sortit. Ses genoux vacillaient, la tète lui tournait, et

il eut besoin pour retrouver ses forces de songer à la grandeur de l'œuvre qu'il allait accomplir.

« Tenez ! tenez ! dit un homme de la foule entassée sur la place, avez-vous vu ce prêtre qui vient d'entrer dans l'église? c'est maître Jehan Gerson. Voilà un docteur ! et qui prêche bien !

— On m'a dit tout à l'heure qu'il allait consoler te malheureux qui approche.

— Malheureux! Un voleur, un assassin, un misérable que l'on a vu, dans Yhostel de Saint- Marcel, pillant, la nuit même de la momerie des Ardents.

— Et qui de plus a presque assommé mon cousin le collecteur le jour des Maillotins» On a su tout cela au procès.

— De quel pays est-il?

— Du côté de Reims.

— Ah ! et il laisse une famille?

— Je le crois bien ! Une femme , deux enfants !

— Pauvres petits êtres ! . . . »

Une longue rumeurcoupalaparoleàla bonne commère qui parlait alors. Le misérable était déjà au milieu du pont aux Changeurs, et l'exclamation qui s'était élevée au moment de sa

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sortie du Petit-Chàtelct, se prolongeait à mesure qu'il avançait lentement. Elle avait pénétré jusque dans la sombre chapelle où Gerson , le cœur palpitant, attendait au fond d'un confessionnal. L'église était presque déserte ; car on avait dès le matin veillé à ce que la foule n'y pût pénétrer. L'on n'y voyait que quelques femmes agenouillées au fond des chapelles latérales, devenues pour elles en quelque sorte autant de reclusoirs d'où elles ne sortaient que le moins possible.

Or parmi ces femmes il en était une, retirée dans la chapelle la plus reculée, une femme jeune, mais paie, décolorée, flétrie par le chagrin. C'était Marie.

Comme on le vt it, cette pauvre femme, n espérant plus ,|ue dans des prières continuelles, passait à Saint- Jean-en-Grève, sa paroisse, toutes les heures que lui laissait libre le travail destiné a la nourrir, et surtout àlui donner le moyen d'envoyer quelque argent à sa bellemère. Ce matin , Marie n'avait aucune occupation en ville: elle était donc prosternée sur les dalles de la chapelle, implorant la pitié de Dieu pour elle, pour sesenfantssurtout, s'ils vivaient

encore; et, absorbée dans ses supplications, elle n'entendait aucun des bruits de ce monde. Sourde à tout ce qui n'était point prière et voix intérieure, elle restait étrangère à ce qui se passait dedouloureux à l'autre extrémitéde l'église .

Quel saisissement éprouva Gerson quand il entendit une porte crier lentement sur ses gonds et retomber ensuite lourdement en produisant dans la nef et les ailes de l'église un retentissement semblable à celui d'un coup de tonnerre lointain ! Le condamné venait d'entrer sous l'escorte de quatre hommes, et le bruit du dehors annonçait combien on avait de peine à empêcher la foule de le suivre dans son dernier lieu de prière. Gerson écoutait avec un trouble toujours croissant la marche cadencée des soldats. Ils approchaient de plus en plus, s'arrêtèrent enfin sur le seuil de la chapelle , et , après quelques pas traînants, faibles , mal assurés, le pénitent vint tomber plutôt qu'il ne s'agenouilla dans le confessionnal.

Les mystères qui s'y accomplirent, ceux qui s'y révélèrent, ne sont connus que de Dieu, du prêtre, du condamné; seulement on apprit plus tard des archers que Gerson, lorsqu'il sortit de

son tribunal de miséricorde, était pâle, défait, autant que celui qu'il venait d'exhorter u la mort. Il n'est personne qui n'eût, à une telle heure, éprouvé un trouble violent... Celui de Gersonétaitextn'iueetnefaisaitques'accroître à chaque instant. Livré à de poignantes angoisses, le confesseur se diait qu'il devait tenter un dernier effort pour conserver la vie au malheureux,et,bienqu'ileûtpeudespoird'obtenir cette grâce, il se décida à courir au palais pour s'efforcer de fléchir le roi ou ses régents.

« Courage, mon frère! dit-il au condamné. Je reviens bientôt; je ne vous abandonne pas. Eu m'attendant, lisez quelques prières. » Le livre que Gerson venait de lui remettre s'ouvrit comme de lui-même, et tout à coup les yeux égarés du misérable se remplirent de larmes si abondantes, qu'elles coulaient sur les feuillets qu'il couvrait de baisers. Les archers en étaient émus.

Ils furent bientôt détournés de la contemplation où les tenait cette scène aussi attendrissante quemystérieuse, par un bruit qui sefaisait dans le bas de l'église, et l'un d'eux se détacha pour aller voir ce dont il s'agissait. C'est que dans

la foule les archers de service sur la place avaient arrêtés une bande de truands , et au milieu d'eux un petit garçon et une petite fille. Voyant ces enfants si jeunes, et qui les regardaient d'un air suppliant, ils avaient interrogé les truands sur l'origine de ces pauvres petits êtres, etdécouvertainsicequ'ilssoupçonnaient, que l'un et l'antre avaient été enlevés par eux pour leur servir à exciter la pitié publique. Alors les gardes, au lieu de conduire les innocents dans une infâme prison , les firent entrer dans l'église pour que quelque bonne ame les recueillit en venant prier. Or ces enfants, à peine furent-ils libres, qu'ils se mirent à courir sous les sombres ailes, et ils approchaient à petits pas de la chapelle du condamné.

En cemoment, celui-ci demandait aux gardes pourquoi le confesseur l'avait quitté, et ils allaient lui répondre ce qu'ils supposaient, lorsqu'il poussa un cri de joie; il ne les écoutait plus. « Mes enfants ! . . . Medéric , Ursule. .. Les voilà!... Comment ètes-vous ici! Où est votre mère? » Et il voulait tendre les bras... 11 était enchaîné ! Alors les gardes lui présentèrent tour à tour ces petits anges, qui ne le recon-

naissaient pas, mais qui avaient été si maltraités, si malheureux, si privés de caresses, <ju";ls recevaient les siennes avec joie , lui entourant la tête et le cou avec leurs petitsbras, l'embrassant parce qu'il les embrassait, pleurant parce qu'il répandait des larmes.

« C'est bien long, se disaient de toutes paris des voix rauques sur la place. — Quatre heures vont sonner!

— Qu'est-ce que cela veut dire?

— Je ne sais pas, mes amis; mais on dit que messire Gerson est allé au palais. — Pourquoi cela?... » C'est Jehan Carlier, Johannes Carlerius, bien digne spectateur d'un tel spectacle , qui parlait ainsi, et pour mécontenter la foule il donnait à entendre, il disait même tout nettement que le coupable avait des protections à la cour, et qu'on lui ferait grâce. Ou ! l'on voit à présent qu'il savait a merveille sou métier d'agitateur.

Ce conte, circulant dans le peuple, l'irritait ; car rien ne nous soulève comme une injustice. Ah ! si cette foule égarée eût pu voir en ce moment Gerson sortir, abattu, désolé, du palais Saint-Paul! Ainsi qu'il le redoutait en s'y ren-

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dant , il n'avait rien pu obtenir ; il fallait donc briser une dernière espérance qu'il avait sans doute fait naître dans le cœur du malheureux! On était venu lui annoncer que les murmures de la foule grondaient de plus en plus menaçants, et qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Il traversa donc à la hâte la sacristie , et quel fut son étonnement , lorsqu'en approchant de la chapelle il aperçut le condamné couvrant de caresses les deux enfants que lui tendaient les archers , et ne voyant rien autour de lui , tant il était absorbé par ces adieux , tant les chevelures blondes jetaient un voile épais sur ses cheveux presque blancs, sur ses yeux pleins de larmes !

Les archers purent même expliquer en quelques mots cette scène à Gerson, et tout aussitôt son regard s'animant sembla être le reflet d'une inspiration divine. 11 avait enfin trouvé une consolation à donner, sinon au coupable , du moins au père ; et prenant le petit garçon , la petite fille dans ses bras :

« Mon frère, lui dit-il d'une voix entrecoupée par les sanglots, j 'avais espéré pouvoir vous venir en aide, je me l'étais promis. Cette pro-

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messe, je l'accomplirai <lan> vos enfants. Apres Diou, je serai leur protecteur. Embrassez-les , ils ne seront pas orphelins.

— Grâces, grâces vous soient rendues! » Ce malheureux n'en put dire davantage. Il craignait de perdre un seul des instants qui lui restaient pour embrasser ses enfants.

Enfin Gerson donna le funèbre signal, après avoir placé les enfants au fond d'une chapelle; mais il avait à peine fait quelques pas qu'il entendit derrière lui un bruit léger. C'était la marche d'Ursule, la petite fille, qui suivait cet homme, qu'elle aimait parce qu'il l'avait embrassée. Il fallut s'arrêter pour la faire rentrer dans la chapelle, et le triste cortège des quatre archers, entourant le condamné, que Gerson soutenait, tout chancelant lui-même, reprit le chemin du portail de l'église. Que de fois le misérable qui allait mourir tourna vers les enfants un regard désolé !

De nouveau les battants du portail crièrent sur leurs gonds , de nouveau ils retombèrent avec un retentissement lugubre , puis la foule poussa une acclamation qui eût fait croire qu'un roi paraissait.

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Gerson lança sur le peuple un regard de vertueuse indignation, et le silence succéda pour n'être interrompu que par le Salve Regina , s'élevant en chœur du fond de la foule tout entière agenonillée. Le chant allait cesser, lorsque le condamné, qui jusqu'alors avait tenu ouvert entre ses maiDS le livre que Gerson lui avait donné , le lui rendit en disant :

« Celui qui outrage sa mère et insulte à l'image de Dieu, quelle sera sa vie et sa mort? C'est ce que messire Anselme a écrit sur ce feuillet déchiré. Cette formidable question, voilà le moment venu d'y répondre : ô ma mère ! ô mon Dieu ! »

Gerson s'aperçut alors avec un ineffable frémissement que Marcel avait fait sa dernière prière sur le livre de messire Anselme. Alors le patient, le confesseur, s'embrassèrent, et les mille voix de l'hymne funèbre tombèrent comme les derniers bruits du vent qui meurt.

Pendant ce temps, une scène bien différente se passait dans l'église : pendant qu'Ursule , triste de ce qu'on l'avait séparée du malheureux, pleurait, assise sur les marches de l'autel, Médéric, à force d'aller de pilier en pilier,

arriva jusqu'à la chapelle au fond de laquelle était prosternée Marie. Cette attitude de recueillement, d'adoration, d'anéantissement, excita l'enfantinecuriositéde Médéric, et. après avoir longtemps erré de droite, de gauche, en piétinant le plus fort qu'il pouvait pourse faire entendre, il prit le parti de franchir, avec des enjembées aussi longues que possible , la première , la seconde, la dernière marche delà chapelle. Il y entra, et recommença , tout auprès de Marie, ses curieuses allées et venues. Enfin elle leva la tète, elle se retourna. Elle avait entendu un enfant.

Quel cri de joie elle poussa ! « Médéric ! mon Médéric ! 0 mon Dieu , je vous remercie ? » Et en couvrant son petit Médéric d'insatiables caresses elle poussait les plus tendres exclamations. L'hommage qu'elle rendait à haute voix à la Divinité, c'était l'alleluia de sa longue prière. Pendant qu'elle embrassait ainsi Médéric, son regard était autre part encore , il cherchait de tous les côtés Ursule. La petite fille était accourue au bruit des baisers maternels , et bientôt Marie tint sur son cœur la sœur et le frère. Gerson, frissonnant, hors d'haleine, rentrait

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alors sous les sombres voûtes de l'église, quand il entendit ces cris de bonheur, quand il aperçut le groupe touchant de la mère et des entants embrassés . Il ne savait pas encore quelle était cette femme, lorsqu'une voix le fit tressaillir. — Il avait reconnu Marie.

Elle venait aussi de le reconnaître.

« 0 Messire, Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! Il me rend mes enfants. — Oui , Dieu soit loué, répéta Gerson avec une émotion inexprimable... Ils ont encore leur mèrel... Votre fille ne vous quittera jamais... Quant à Médéric,... je l'adopte devant l'autel. »

Et tous deux ils tombèrent à genoux.

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