‹ GersonChapitre 9 sur 26 · LA. MOMERIE DES ARDENTS · texte numérisé non relu

LA. MOMERIE DES ARDENTS

Il est vrai qu'environ le commencement d'août il voulut aller aux champs en armes , et au-devant de lui vint un méchant homme mal habillé, pauvre et vile personne, disant : « Roi , où vas- tu ? tu es trahi ! ■ Le roi entra alors en une grande frénésie.

Histoire de Charles VI, par Juvénal des Ursins.

Pourquoi faut-il quitter ces scènes de bonheur, ces paisibles campagnes, et rentrer dans le tourbillon de la ville ? C'est que tout est bien changé, et deux années sesontécouléesà peine. Nous voici en 1 392 , devant une horrible fête qu'il nous faut raconter.

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Qui ne se rappelle quelquefois sa mythologie, et. entre autres dieux, ce irai Momus, bouffon du ciel? Nos aïeux, conservant dans leur langue le souvenir de la grotesque déité, avaient tiré de sonnomlemotdemomen'epourexprimerridée de mascarade joyeuse et de déguisement. Ce mot , nous l'avons gardé , mais avec le seul sens d hypocrisie: c'est que l'hypocrisie est, en effet, un hideux déguisement au moral. Toutefois , à l'époque à laquelle nous nous reportons, une momerie n'était pas autre chose qu'un ballet masqué; mais, avant de parler de cette réjouissance sinistre, il faut jeter un rapide coup d'oeil sur les non moins sinistres événements qui la précédèrent , et que traversa Gerson en grandissant de plus en plus en intelligence, eu sagesse , en renommée Après avoir soutenu victorieusement ses trois examens ou tentatives de théologie, prononcé plusieurs fois devant la société de Navarre, avec beaucoup d'éloquence , le panégyrique annuel de saint Louis, il reçut, en 1392, le bonnet de docteur des mains de son maître Pierre d'Ailly, alors chancelier de l'Église et de l'université.

« Ce n'est point lebonnetcarré, ni le chaperon

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« fourré d'hermine, ni la chaire magistrale qui « font le docteur, a dit Clémangis, un des élèves « les plus célèbres de Navarre ; c'est la science , « c'est l'amour du bien, la sagesse. » Gerson possédait à un degré supérieur ces facultés, qui sont précieuses en tout temps, mais bien plus encore à une époque de trouble, comme celle qui commençait pour la France : et par quel effroyable début ! Un roi jeune , vaillant, affable, qui promettait de réparer par son administration les désordres que commirent ou que fomentèrent durant sa minorité ses ambitieux parents , le malheureux Charles VI, esttoutà coup atteint d'une démence furieuse. Oh ! la raison , c'étaitlaplusbelle couronne qu'il perdait, et cela au moment où le pays avait tant besoin d'ordre et de prudence ! Alors les ambitieux lèvent le front plus haut que jamais , se disputant d'une main impie le manteau royal du pauvre insensé, et c'est à qui profitera delà grande calamitépour régner sous le nom de ce roi détrôné quant à 1 intelligence. Lesétats généraux se rassemblent afin de nommer à Charles VI un tuteur, c'est-àdire un régent. Le jeune duc Louis d'Orléans , frèreduroi,aspiraitàcesfonctionssouveraines.

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Lesdeux oncles de Charles VI, les ducs de Berry et de Bourgogne , y sont appelés , et cette décision, quoique sage, envenima les haines de famille qui furent si fatales à la France.

Ft quelle était la personne la plus coupable parmi tous cesparentsqui haïssaient un malheureux fou? Quilehaissaitle plus? C'était l'être qui aurait dû être son appui, son soutien , sa consolation , et qui fut son plus cruel fléau : c'était sa femme, l'odieuse Isabeau de Bavière. Elle traitait sans pitié Charles VI , et déjà , préludant à ses trahisons envers le pays qui l'avait adoptée , elle épuisait la France par ses dépenses folles. Pour accumuler fêtes sur fêtes dans le palais , au milieu de la détresse publique , elle prenait prétexte de la nécessité où l'on se trouvait de distraire Charles VI pour calmer ses accès, et faisait tourner, avec un intérêt hypocrite , ce malheur au profit des ruineux plaisirs dont elle était altérée.

Toute idée de fête ou de jeu était admise avec ardeur, et la momerie des hommes sauvages, que l'on nomma plus tard , avec trop de raison , momerie des Ardents, ayant été proposéeparun des seigneurs favoris. Hengrigucn de Gensan .

elle fut annoncée pour avoir lieu aux premiers jours de janvier 1 393 , dans la maison de plaisance appelée Yhostel de la Reine -Blanche , située au bourg Saint-Marcel , sur le bord de la petite rivière des Gobelins.

Or, ce soir- là, la galerie de Yhostel de la Reine - Blanche était plus splendidement décorée et illuminée que de coutume. Des pages richement vêtus, et placés deux par deux à chacune des portières de soie ou de damas cramoisi, tenaient des flambeaux dont les flottantes lueurs se mêlaient à celles des lampes suspendues aux poutres fleurdelisées du plancher, et ces clartés , jaillissant de toutes parts, faisaient resplendir le cuir doré des tapisseries et les perles, les joyaux, les diamants qui brillaient sur la tète et au cou des femmes de la cour. Elles étaient en grand nombre autour de la reine, et parmi elles se trouvait Alix de Romance , unique héritière du château voisin de Barby, et femme du héros de la fête , de l'inventeur du ballet des hommes sauvages , Hengriguen de Gensan. Comme ce seigneur était, disent les chroniques, « estimé « homme d'esprit, subtil et inventif de belles

« mascarades, » les dames, lesjeunes seigneurs s'entretenaient avec curiosité du nouveau divertissement, dont le roi avait été si charmé, qu'il allait y figurer comme acteur. On se racontait que l'entrée du ballet devait être composée de danseurs habillés de vêtements de toile qui prenaient juste la forme du corps , et ces vêtements étaient couverts d'étoupes collées avec de la poix , et graissées pour mieux luire, de façon que ces hommes velus devaient ressembler à des orangs-outangs ou à des satyres.

On attendait impatiemment leur apparition, quand on entendit venir du fond d'une galerie un bruit de chaînes , et bientôt , les pages ayant écarté les portières, un homme vêtu comme nous venons de le dire parut d'abord en faisant d'étranges grimaces. Il était masqué, mais on savait que c'était le roi. Déplorable fou! il fallait l'être pour jouer dans d'ignobles parades, sur le bord d'un abîme dont il ne pouvait sonder la profondeur. Isabeau de Bavière fut la première à applaudir a cette entrée dont Charles VI était le chef. Derrière lui venaient six seigneurs portant le même costume et dan-

sant enchaînés les uns aux autres. Hengriguen de Gensan était parmi eux.

A leur suite venaient beaucoup d'hommes et de femmes en costumes étranges, el alors des danses aussi bizarres que les vêtements des danseurs commencèrent avec une sorte de frénésie. La galerie entière était comme envahie par un tourbillon d'écharpes flottantes , de colliers scintillants aux clartés des torches, de diamants d'où jaillissaient des feux de toutes couleurs. C'était un mouvement étourdissant, une joie qui ressemblait à l'ivresse , et le plancher, battu par tant de pas rapides, tremblait comme la terre de Sicile à l'approche de l'éruption du volcan.

Tout à coup un grand cri se fait entendre. C'est Alix qui l'a poussé ; car, la première, elle a vu s'allumer un horrible incendie; un des masques vêtus de poix a frôlé une des torches portées par les pages , et la déchirante clameur s'est à peine répétée d'un bout de la galerie à l'autre, que déjà le roi et le groupe des six sauvages ne sont qu'un tourbillon de flammes épaisses et rougeàtres. C'est un horrible spectaclequecelui de ces malheureux, tous brûlants

dans leursétroits habits, tousenchaînésde façon à ne pouvoir se délivrer, et condamnésà se voir périr sans pouvoir se prêter assistance. Ce n'étaient que hurlements horribles, que grincements de dents, que parolesinarticulées, parmi lesquelles se faisaient entendre distinctement ces seuls mots, bien héroïques dans la bouche du martyr: « Sauvez le roi! sauvez le roi! » En nous conservantle nomdu jeune Yvain de Foix , qui , au milieu de ses tortures , exprimait ce noble vœu , le chroniqueur lui a décerné pour toujours la récompense que l'histoire assure aux âmes généreuses et aux bons citoyens.

La prière du noble Yvain avait été entendue par une des princesses de la famille royale. La duchesse de Berry , entourant Charles VI de son large manteau , étouffa le feu qui allait bientôt le consumer. Alix avait eu le même dévouement pour sou mari : mais il était enchainéaux autres misérables , et elle ne pouvait l'embrasser assez étroitement. Cependant le désespoir, la douleur, donnent des forces incroyables, et la chaîne fut enfin brisée. Oh! qu'il était plus effroyable encore de voir ces pauvres gens, la tête perdue, courant à droite et à gauche, au lieu de

se jeter à terre pour étouffer les flammes, et les excitant d'autant plus que leurs mouvements étaient plus précipités ! Ils flambaient comme ces martyrs chrétiens condamnés par les persécuteurs du christianisme à servir de torches pour éclairer les jardins de Rome.

L'un de ces malheureux se sauva en se jetant dans une cuve remplie d'eau pour le service du repas qui avait précédé la fête. Un autre, pour se délivrer de ses tortures , courut se précipiter dans la rivière des Gobelins. Quant à Hengriguen deGensan, Alix voulait éteindre laflamme qui le dévorait ou périr avec lui; mais on ne permit pas ce sacrifice à la femme dévouée : on la détacha violemment de ce corps en feu, et tout aussitôt elle tomba évanouie.

Pendant ce temps , et à la prière de deux gentilshommes qui mouraient dans d'intolérables supplices, on était allé en grande hâte trouver le curé de l'église du bourg Saint-Marcel, maître en théologie au collège de Navarre. Il connaissait Gerson , et avait obtenu du grand maître la permission de le recevoir dans son presbytère pour qu'il s'y remit de la fatigue causée par les travaux assidus auxquels il s'était livré, dans

ces derniers temps, avant d'être ordonné prêtre. Gerson ne se reposait nullement toutefois, car le repos lui était impossible, et ce soir-la, après avoir étudié les saintes Écritures avec le curé de Saint-Marcel , il le quittait pour se mettre au lit quand l'émissaire de T/iosfe/dela Reine- Blanche se présenta , tout pâle , tout trem- Munt, et tyiBt à peine assez de voix pour raconter l'effroyable catastrophe.

Les deux prêtres n'eurent pas plutôt entendu ce récit de douleur, qu'ils se mirent en route pour aller porter les dernières consolations à ceux qui les invoquaient. Le temps était rude , le froid pénétrant, la nuit sombre ; mais qu'importait ! le devoir du prêtre est de courir vers le mourant qui l'appelle, comme le devoir du soldat est de s'élancer à la voixduchefquilemène à l'assaut. Ils se rendirent donc bien vite à la maison de plaisance , devenue maison de deuil. La salle de bal , avec son éclat, ses danses , ses femmes parées , ses fêtes mondaines, eût été interdite à ces fils de l'Église; mais ils pouvaient y entrer à présent , c'était un sanctuaire de mort. Là. plus de sons d'instruments, plus de paroles joyeuses, plus de lustres étincelants, plus de

rires, mais quelques torches lugubres, des mots échaDges à voix basse , des gémissements étouffés et de temps à autre interrompus par des cris qu'arrachaient d'atroces souffrances. . . Pour mettre le comble à l'horreur de cette scène , la foule s'était précipitée dans Yhostel au premier bruit delà catastrophe, et les voleurs, profitant du désordre , étaient venus enlever à leur aise les parures de perles , d'orfèvrerie et de diamants que les dames de la cour avaient perdues dans leur fuite. La cour des Miracles avait là une odieuse députation. Plusieurs de ces brigands avaient été arrêtés , et au moment où Gerson entra avec le curé de Saint -Marcel, portant le Saint des saints, il frémit en passant près d'un homme à demi perdu dans l'ombre.

« 0 mon Dieu!... Mais non... c'est impossible! c'est impossible! » se dit-il; et il oublia cette émotion passagère en pénétrant dans un lieu de douleur où l'attendaient tant de poignantes émotions.

JOHANNES CARLERIUS

Le bruit en fut si grand (de la catastrophe du bal) dans Paris, que peu s'en fallut qu'il n'y eût de l'émotion parmi le peuple parisien contre ceux qui gouvernoient le roy; car on fit courir par la ville que le roy avoit été rosty arec les autres.

Malingre , Annales de Paris.

La citation qui précède prouve quel intérêt portaient les habitantsdeParis à ce pauvre fou , plus malheureux véritablement que le dernier de ses sujets. Louis, son frère, le jeune ambitieux, espéra sans doute tirer parti de la catastrophe de la nuit pour exciter de l'agitation

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dans la ville; car les faux bruits sont faciles à répandre parmileshommes crédules en proportion de leur ignorance. Ses agents, affectant une fausse tendresse pour le roi, allaient irritant la foule contre les régents, les ducs de Berry et de Bourgogne , et poussaient même l'infamie jusqu'à donner à entendre que ces princes avaient ordonné la fête pour amener un horrible dénoùment.

Au nombre des plus habiles imposteurs alors au service de tous les partis se trouvait un homme dont le nom ne nous est point inconnu, Jehan Carlier, ce Carlerius, homonyme bien indigne de Gerson. Nous nous rappelons avec quelle ignominie il avait été renvoyé du collège de Navarre. Ce châtiment, au lieu d'être pour luiune ineffaçable leçon, l'avait tendu furieux, et il s'était précipité la tète la première, c'està-dire en faisant abnégation de toute raison , dans la mauvaise voie où il marchait à pas de géant.

Qui s'en étonnerait ? Il allait en avant par sa propre impulsion, mais aussi, et surtout, par celle des autres. Son caractère était d'une faiblesse déplorable, et c'est bien là ce qu'il y a de

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plus fatal pour un homme, surtout dans les jours de crise où chacun peut être appelé par l'honneur ou la nécessité à prendre dépraves résolution- ; or, des résolutions, il était incapable d'en former; maisilsul>issaiteellesdesintrigantsqui se servaient de lui en vivant de ce qui restait dans sa bourse. Depuis qu'il avait quitté le collège de Navarre, il n'avait point cessé d'être étudiant, de nom , bien entendu, et seulement pour jouir des privilèges énormes dont les écoliers jouissaient et abusaient souvent d'une manière odieuse ; mais il ne tenaitàaucun collège, et usait de sa liberté pour ne rien faire, ne jamais paraître aux écoles, et perdre dans les excès , avec ses camarades de paresse , toute volonté, toute dignité, toute raison.

Il ne faisait même aucune difficulté de se mêler aux plus bas plaisirs de la populace , et c'est là qu'il était dangereux ; car, en parlant le langage des hommes grossiers auxquels il aimait à se mêler, il exerçait sur eux une influence funeste, à l'ajde des études imparfaites qui le rendaient pourtant supérieur à eux par l'intelligence. Un des lieux où il trouvait le plus d'oreilles prêtes à l'écouter, le plus de bras

disposés à le servir dans les tapages populaires, c'était la cour des .Miracles, ainsi nommée parce que les truands, qui y logeaient en foule, boiteux, aveugles ou manchots pendant le jour pour émouvoir par des douleurs feintes la pitié des passants, redevenaient le soir, comme par miracle, lestes, clairvoyants et bien dispos, C'était parmi ces mendiants que Carlerius allait recruter ses escouades de tapageurs.

Un autre personnage que nous avons déjà vu était aussi un des potentats de la cour des Miracles. Gerson ne s'était point trompé lorsqu'il avait cru apercevoir un visage connu parmi les visages hideux de ces truands qui profitaient du trouble et du désordre pour dépouiller les cadavres ou les mourants. Oui, c'était bien Marcel. Arrêté à la suite de la rcomerie des Ardents, il avait été jeté dans un cachot. C'est pourquoi Johannes Carlerius ne l'avait pas retrouvéàson poste ordinaire de la cour des Miracles; et il le regretta de tout son cœur, car Marcel était un bon soldat d'émeutes.

Comme on le voit, l'union qu'Elisabeth le Charlier et tout le bourg deBarby virent commencer sous de si beaux auspices, cette union

qui eût rendu si heureuse la vieillesse de la Guyote , n'avait pas été de longue durée. Marie n'était pas depuis un an la femme de Marcel, lorsqu'il rencontra à Reims, à Réthel, les jours démarché, quelques-uns de ses anciens camarades de désordre et de mauvaise conduite. A peine l'eurent-ils retrouvé, qu'ils se mirent à l'œuvre pour l'attirer à eux , en lui montrant Paris comme une source de plaisirs et de richesses. « Viens, viens ! un homme comme toi n'est pas fait pour languir dans une campagne. Viens avec nous à Paris : nous deviendrons riches, nous nous amuserons. » Marcel résistait à leurs instances, et eux alors de lui dire , en lui riant au nez : « C'est que tu as peur de ta femme et de ta mère. » Et lui , il avait honte alors, comme si l'on devait jamais rougir d'avoir peur de faire mal et de causer du chagrin, surtout à sa mère, à sa femme dévouée !

Que la fausse honte a produit de criminels! C'est la fausse honte qui perdit Marcel en le rendant inflexible, inaccessible aux prières de Marie et de la Guyote. Il leur avait déclaré qu'il voulait aller s'établir à Paris, parce que c'est là seulement qu'on pouvait s'enrichir. Ce fut

en vain que sa mère et sa femme lui dirent : « N'avons-nous pas tout ce qu'il nous faut ici? Manques-tu de travail? Ne sommes-nous pas toujours occupés? Tu aurais le courage d'abandonner encore ton pays . . . , ta pauvre mère ! » Rien ne le toucha; et Marie , voyant qu'elle ne pouvait le fléchir, se résigna à le suivre , afin de pouvoir le ramener bientôt.

C'est par des paroles d'espérance qu'elle essaya de rendre un peu de courage à la Guyote, qui d'un œil désolé les regardait s'éloigner et partir pour la grande ville. Ainsi la pauvre femme retombait dans son isolement, dans ses anxiétés, dans sa misère. Cette dernière affliction n'était pas incurable : la famille de Gerson, le seigneur du château et messire Anselme étaient toujours prêts à la soulager; mais le chagrin, mais les dévorantes inquiétudes, qui pouvait les apaiser? Les douces paroles d'Anselme et d'Elisabeth n'avaient même pas cette puissance, et la malheureuse femme dépérissait à vue d'œil : ce fut au point que vers la fin de 1382 , un an environ après le départ de Marie et de Marcel, Elisabeth écrivit à Paris que la Guyote était dans le plus grand péril.

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Marcel ne fut point touché par cette nouvelle, qui aurait dû le sauver en le rappelant près de sa mère; mais il était plus que jamais livré aux ignobles excès de la cour des Miracles, où il dépensait ce que sa femme gagnait parle travail de ses mains pour nourrir elle, sa petite fdle, à peine sevrée, et Médéric, âgé de deux ans et demi. « Comment, Marcel! lui dit- elle en le priant, pour ainsi dire, à deux genoux, comment! laisseras-tu donc mourir ta mère sans lui demander son pardon ! Je t'en prie, viens avec moi pour que je puisse t'aimer encore... Que la bénédiction de ta mère mourante s'étende sur nous deux ! Faudra-t-il que je parte seule? » Il allait enfin s'attendrir, lorsqu'un de ses camarades entra pour l'emmener à une partie de débauche projetée la veille. Il oublia tout alors , et Marie ayant insisté pour l'entraîner avec elle , il repoussa avec colère ses touchantes instances.

Elle partit donc pour le pays seule, ses deux enfants entre ses bras. La présence de Marie et de ces petites créatures fit à la Guyote un bien infini , que sa belle-fille se garda bien de détruire en lui parlant de la conduite de Marcel;

et la pauvre convalescente disait souvent : « M'a-t-il fait du chagrin! Tout est fini, il faut l'espérer! J'aurais bien voulu le voir; mais avoir là ses deux enfants, c'est comme si je le pressais sur mon cœur! » Et elle embrassait avec bonheur Médéric et Ursule.

La santé lui revenait donc de jour en jour, parce qu'elle était contente. Il n'en était point ainsi de Marie : car plus les jours s'accumulaient, plus la gagnait l'inquiétude; et ce tourment était d'autant plus dévorant, qu'elle n'en voulait rien laisser paraître. Bien des fois déjà elle avait parlé de partir ; mais on était au fort de l'hiver. « Attends que la saison soit moins rude pour 1e mettre en route , lui disait la Guyote; attends que les jours soient plus longs. » Et par ses instances la bonne vieille l'avait retenue jusqu'à la fin d'avril, lorsqu'un jour Marie reçut une lettre écrite d'une main inconnue.

Cette lettre n'était pas de Marcel, puisqu'il ne savait pas écrire ; mais elle avaitété écrite en son nom. Elle était datée du Chàtelet, où il était aux fers depuis quatre mois, et un camarade de prison annonçait cette nouvelle à Marie,

en la priant d'envoyer de l'argent. Elle eut la force de ne rien révéler à la Guyote, quoique cette lettre l'eût frappée comme la foudre ; elle dit seulement à sa belle-mère que sou devoir la rappelait près de Marcel, qui la redemandait, et qu'elle viendrait la revoir lorsqu'ellele pourrait. La Guyote la supplia alors à mains jointes de ne pas lui enlever tout son bonheur à la l'ois, et de lui laisser Médéric et Ursule, dont elle promit d'avoir soin comme une grand'mère. Ursule était sevrée. Médéric d'une santé délicate, la Guyote retomberait maladesi elle était privée de ses petits-enfants : Marie fit ses réflexions, et se sacrifia pour sa bienfaitrice et aussi pour le bien de Médéric et d'Ursule, à qui la campagne ne pouvait qu'être salutaire. Elle rentra donc seule à Paris, et tout aussitôt courût au Petit-Chàtelet, où elle trouva Marcel au fond d'un cachot dans lequel il devait passer six ans. Il avait été pris au milieu d'une bande de truands et de malfaiteurs pendant la nuit du bal de l'hôtel de la Reine -Blanche; mais on n'avait pu le convaincre de vol : c'est ce qui lui sauva la vie. Il était donc puni avec cette sévérité pour avoirété en mauvaise compagnie,

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et puis l'on découvrit qu'il avait fait partie des Maillotins. La justice n'oublie rien ; elle est comme la conscience , l'arrêt du Chàtelet l'apprit à Marcel.

C'est là , entre les quatre murs sombres et froids de la prison , qu'il comprit réellement quel ange c'était que Marie. A peine lui fit-elle des reproches, comme elle en aurait eu le droit. Il lui suffit de le voir affligé pour prendre compassion de lui. A présent qu'il était dans l'impuis=«ance de retourner dans son pays, il ne pensait plus qu'à y rentrer, qu'à revoir sa mère, à obtenir sa grâce et à travailler pour ses vieux jours. Il se repentait lorsqu'il était trop tard, ainsiqu'il n'arrive que trop souvent. Avec quel accent de reconnaissance il remerciait Marie lorsque , après lui avoir fait une lecture pieuse et lui avoir tenu compagnie tout le jour en travaillant, elle le quittait à l'heure du couvrefeu, non pour aller dormir, mais pour aller travailler encore une partie de la nuit, afin d'adoucir le sort de Marcel ! Jamais elle n'arrivait le matin sans lui apporter, soit un peu de vin, soit du pain blanc pour servir de dessert à son repas de pain noir; et, s'iJ était malade,

elle sollicitait comme un bienfait la faveur de passer près de son grabat les heures qu'elle aurait eu un si grand besoin de consacrer au sommeil.

Marcel aurait à peine senti le poids de ses fers si Marie lui eût tous les jours amené ses enfants.

Cescréatureschéries manquaient plusencore à la pauvre mère qu'à Marcel. Elle avait tant besoin de consolation ! mais, d'un autre côté, il y avait, dans la pensée d'amener ces êtres purs au milieu d'un séjour de corruption etdecrime, quelque chose qui lui causait une vive répugnance. Elle les savait à la campagne, bien portants, heureux : elle avait tous les huit jours de leurs nouvelles, et, en songeant au bien que faisait leur présence à la Guyote, elle prenait patience, elle faisait prendre patience à Marcel. Deux ans et demi s'étaient écoulés au milieu de ces privations et de ces constants devoirs que Marie s'imposait ; mais elle ne pensait plus qu'à ses enfants, elle ne rêvait plus que d'eux. Cette ardente préoccupation ne fit que s'accroître à partir du 3 novembre, jour de la Saint -Marcel, fête du bourg de Barby, fête

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qu'elle célébra bien tristement avec Marcel entre les murs du Chàtelet. C'est que depuis cette époque elle n'avait pas reçu la lettre accoutumée, qui du moins l'entretenait d'Ursule et de Médéric. Une quinzaine s'était encore écoulée, et toujours absence complète de nouvelles !

Marcel, la voyant dans ces tortures, qu'il partageait, la suppliait de partir pour aller chercher Ursule et Médéric ; mais elle n'osait le quitter ; elle voyait de quel secours elle était pour lui. Elle le gardait contre l'ennui, le désespoir, peut-être contre le retour de mauvaises pensées. Plus d'une fois elle l'avait entendu former des projets d'évasion, malgré tous les obstacles; et lorsqu'il prononçait ces mots, ses yeux prenaient des regards sombres, et Marie comprenait que plus que jamais il avait besoin d'un ange gardien près de lui.

Mais pourtant, lorsque le soir elle rentrait dans sa pauvre chambre , elle ne pensait plus qu'à ses enfants : c'était un besoin de les voir, de les embrasser, uni; soif ardente, impérieuse, et qui devint irrésistible.

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