LES PREMIÈRES ANNÉES
Elisabeth la Chardinière , Qui fia belle eut et vie entière, A Arnaud le Charlier épouse, Auxquels enfants ont été douze , Devant cet huis fut enterrée Mil quatre cents et un l'année; Etant de juin le jour huitime (huitième) : Dieu lui donne gloire sanctime (très-sainte). Epitaphe de la mère de Gerson, dans l'église de Barby.
Marie, tout entière à la joie d'avoir retrouvé ses enfants , n'avait encore eu de pensée que pour eux , lorsque le nom de la Guyote prononcé par Gerson la fit tressaillir.
« 0 ma pauvre bonne mère ! ... et Marcel ! . . .
Que je coure le voir à sa prison ... lui faire embrasser ses enfants . . 11 est enfermé, Messire ; ne le savez -vous pas? ne pourriez -vous me faire pénétrer jusqu'à lui? On ma repoussée. . . mais vous... vous êtes si puissant, Messire , que vous pourrez bien obtenir du roi la grâce de Marcel, et nous irons bien vite au pays consoler notre pauvre mère, en nous pressant tous autour d'elle. »
En ce moment quelques ouvriers pelletiers qui revenaient de la Grève se dirent à voix haute, en passant à côté de Marie : « Ce malheureux Marcel, le voilà délivré de tous maux; mais sa femme, ses enfants ! . . . »
Marie frissonna à ce nom de Marcel, bien commun pourtant à cette époque; mais il n'y avait pour elle qu'un Marcel, le père de ses enfants.
« Marcel ! Messire, Marcel ! . . . ont-ils dit. . . » Et elle tenait ses yeux pleins d'épouvante fixés sur Gerson. . . »
« Pauvre Marie ! répondit tristement le chancelier, hélas! pauvre Marie 1 »
Le ton morne et solennel dont ces paroles furent prononcées ne laissa plus aucun doute à la malheureuse femme.
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« 0 mon Dieu î il est mort ! mort sans une consolation, sans un adieu! seul... sur 1 echafaud!...
— J'étais près de lui, Marie... A présent , prions pour son àme , et retournez consoler votre mère. »
Longtemps anéantie, Marie resta sans dire un mot, sans faire la moindre attention à Médéric, à Ursule, qui lui racontaient leurs misères dans la bande des truands. — Enfin , arrivée avec le chancelier dans le modeste logement qu'elle occupait , elle donna un libre cours à ses larmes.
« Pauvres enfants! leur disait-elle en les embrassant, vous n'avez plus de père... Vous êtes orphelins... N'avoir plusdepère... Être condamnés à rougir du nom de votre père, tel est votre sort. 0 Messire ! Messire ! comment pourrais-je jamais les reconduire aupays?. . . On nous maudirait ! . . . On nous chasserait, mon Dieu !
— Ne craignez rien , bonne Marie , vous calomniez nos frères. Vous êtes aimée et estimée d'eux. Chacun honorera en vous une mère, une épouse dévouée. Nul n'imprimera à ces enfants la flétrissure de leur père. Sa mémoire, ils la
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réhabiliteront. Je veillerai toujours sur eux et sur vous. Vous avez été bonne , courageuse et fidèle épouse, vous n'avez à rougir devant qui que ce soit; retournez dans notre pays. »
Marie se décida enfin à partir, et à partir sur-le-champ pour rendre ses petits enfants à la Guy ote ; mais à cette joie quelle douleur elle aurait à opposer, mon Dieu !
Quantau chancelier, content du bien qu'il lui avait déjà été donné d'accomplir, il selivra avec d'autant plusd'ardeuretd'habileté à l'exercice de ses hautes fonctins. Modérateur puissant et ferme de tous les excès, ennemi des abus , de quelque côté qu'ils s'élevassent, il eut de rudes combats à soutenir, et plus qu'un autre il reçut les injures des factions entre lesquelles il se tenait inébranlable ; mais ces inj ures, il les méprisait en disant : « Ce n'est point sur les ru- « meurs populaires , mais sur la pureté de la « conscience que se mesure le mérite de la vie « d'un chrétien. » D'ailleurs n'avait-il pas à opposer aux abattements passagers que lui pouvaient causer ces persécutions, n'avait-il pas une pensée constante, chérie, celle de son petit Médéric , dont sa mère l'entretenait avec
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joio dans toutes ses lettres? Depuis plusieurs années, investi dune charge assez, importante dans l'église de Bruues . il devait, pour »"en acquitter, abandonner de temps à autre les travaux accablants qu il avait à Paris, et ces travaux, il les trouvait accrus au centuple lorsqu'il rentrait à la chancellerie. Il n'avait donc pas eu même quelques journées de loisir pour aller voir son père, sa mère, son fils adoptif ; et les nouvelles du pays lui étaient actuellement doublement chères.
Il aurait vu pourtant, en embrassant le frère et la sœur, un gracieux couple d'anges.
Ils étaient si beaux l'un et l'autre, que toujours à la Fête-Dieu Mederic représentait le petit saint Jean, vêtu de la blanche peau d'agneau et marchant armé de sa houlette ; toujours Ursule était la Madeleine avec ses beaux cheveux, qui commençaient à flotter sur ses épaules.
« Quel dommage! se disait-on toutes les fois qu'on les voyait ainsi, quel dommage que niessire Anselme n'ait plusde petits anges à peindre comme autrefois dans son livre! »
Tout le monde les aimait, parce que tout le
monde les plaignait bien bas ; et puis le Ciel les créa si bous, aussi bons que jolis ! Qu'ils étaient ravissants à entendre, lorsque dans les veillées ils racontaient ce qu'ils pouvaient se rappeler de leur séjour parmi les mendiants qui les avaient pris, et comment leurs maîtres infâmes les envoyaient tendre la main dans les ruelles des villages! Quelquefois au lieu d'argent on leur donnait un morceau de pain ; et eux, affamés, voulaient-ils le manger, on le leur arrachait en les battant. Comme ils étaient tristes alors quand ils voyaient les enfants des paysans jouer devant les portes, au soleil, pendant qu'eux, les pauvres petits êtres, on leur apprenait à faire des tours de force et des contorsions qui leur brisaient les membres !
Marie ne pouvait jamais les entendre parler ainsi sans frémir, sans les prendre sur son cœur, sans les y presser, comme pour empêcher qu'on ne les lui enlevât.
Et comme ils peignaient avec une naïve énergie la joie qu'ils éprouvèrent le jour où dans une grande foule on les délivra des mains de leurs ravisseurs! « Qu'il était bon, disaient-ils, cet homme qui nous embrassait et nous disait :
HO GEBSOH.
Mes enfants!... Il nous appelait Médéric, Ursule... Comment pouvait-il savoir nos noms, bonne mère? »
A cette question si simple, la veillée restait quelques instants dans un morne silence ; puis Elisabeth, Arnaud, messire Anselme, détournaient bien vite la conversation : car c'était avec un soin respectueux que tous les habitants se gardaient de montrer qu'ils sussent rien de ce qui s'était passé. Ils aimaient tant , ils vénéraient tant Marie, que jamais il ne leur échappa un mot qui put lui faire de la peine. Ils avaient la délicatesse la plus exquise, celle qui vient d'un bon cœur.
Marie, Elisabeth, laGuyotc,étaientautantde mères pour Ursule, pour Médéric, et. de même qu'elle l'avait fait pour Marie, Elisabeth leur donnait plus que des caresses : elle y joignait les premières leçons de lecture , les premières leçons d'écriture, et ces exercices avaient lieu sur ces quelques mots qu'ils épelaieut, qu'ils lisaient couramment , qu'ils copiaient ensuite : « Enfants ! priez Dieu pour votre père î »
C'est ainsi que cette sainte pensée entra dans leur cœur pour s'y étendre avec les années et
devenir une lumière plus éclatante, un sentiment toujours plus puissant; Elisabeth ne leur laissait point non plus oublier un moment son fils, leur protecteur, leur bienfaiteur. Il était si doux pour elle de leur parler de ce qu'elle aimait tant ! Tous les jours elle leur nommait Gerson, et c'est dans de petits traités pleins de grâces, de charme, qu'il composait pour eux, qu'elle les faisait étudier, en leur disant sans cesse de respecter et de chérir l'homme qui avait écrit ces lignes.
Comment Médéric et Ursule n'eussent- ils pas aimé Elisabeth, leur seconde mère ! Hélas! elle leur fut bientôt enlevée, et ce mot est juste ; car sa fin fut si douce, que l'on eût cru la voir emportée au ciel par les anges.