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LE COLLEGE DE NAVARRE

Maison de paix et de calme.

Clémangis.

La profanation qui menait de s'accomplir termina bien tristement la soirée, où quelques moments auparavant chacun était si heureux et si tranquille; bientôt aussi les terreurs de la contrée relativement aux bandes des tard-venus se dissipèrent entièrement. Maître Arnaud put donc travailler en toute sécurité pour amasser l'argent nécessaire ;i l'entretien de Jean dans le collège de Reims ; car le moment de l'y placer arrivait rapidement, grâce aux progrès qu'il faisait sous la direction de mossire Anselme. Enfin, le lendemain du jour on il accompli! Bfl dixième année , il fallut prendre un parti, à la

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grande douleur de sa mère, de ses frères , <\o Marthe et de ses autres sœurs; et il quitta la douce et caressante maison paternelle. Il y eut bien des adieux de prononcés à travers les larmes, bien des pleurs versés de part et d'autre, et ils ne cessèrent de couler si abondamment que lorsque messire Anselme eut dit à toute la famille: « Courage ! du courage! va-t-il donc si loin ? Dans une demi-journée nous lirons voir ; il viendra nous embrasser aux grandes fêtes, aux vacances. Que sera-ce donc quand?.. »

Il s'arrêta. 11 allait parler du temps où il faudrait que Jean se rendît à Paris pour achever ses études; mais il regarda Elisabeth, et la vit si désolée, qu'il ne voulut pas lui montrer clans l'avenir une séparation plus grande encore.

Entin Jean entra au collège de Reims , où , ainsi que messire Anselme l'avait prédit, il occupa dans toutes ses classes, et constamment, la place la plus élevée. Il ne songeait qu'a obtenir des succès pour consoler sa mère : et sous cette bonne inspiration il réussit toujours. Sur l'avoir bien travaillé et de faire la joie de ses parents, il venait à Gerson avec d'autant plus de bonheur. Tl jouissait complètement du plaisir,

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parce qu'il avait entièrement satisfait à son devoir. Ainsi, par les intervalles de travaux, de congés, de vacances passés dans sa famille, Jean le Charlier atteignit sa quatorzième année, et messire Anselme se mit en devoir d'obtenir pour lui une bourse dans le collège fondé à Paris, il y avait soixante-dix ans, par la reine Jeanne de Navarre. Cette faveur lui fut facilement accordée.

« Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Elisabeth en apprenant cette nouvelle. Encore une séparation ! Ai-je besoin que Jean ait plus de savoir? Cela me rendra-t-il plus heureuse, et ne l'aimerais-je pas autant s'il restait au milieu de nous tous à cultiver nos campagnes! »

Hé ! sans doute, il eût été plus heureux luimême de rester aux champs ; mais il est des hommes en qui Dieu a déposé des facultés précieuses pour le bien de leurs semblables, et ils doivent marcher dans la voie que Dieu leur a tracée. A Irpoqucoùnousnousplaçous, les vitrs semésdans la foule se développaient comme des plantes impures croissent sur la fange : les ténèbres sont si favorables à la corruption ! Tout était perdu si de vives et purifiantes lumières,

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prises au flambeau de saintes études, n'éclairaient et ne dissipaient ce chaos. Or messire Anselme avait vu dans le jeune Gharlier une de ces clartés naissantes , un instrument de la Providence; et il voulait venir en aide à l'accomplissement de ses desseins. C'est ce qu'il expliqua à la femme d'Arnaud en lui faisant connaître les espérances que Jean lui inspirait. Alors un éclair, reflet d'un sentiment de bien légitime orgueil , brilla sous les larmes , dans les yeux d'Elisabeth. Elle avait parfaitement compris messire Anselme ; car elle était d'une nature distinguée, et son fils nous a donné l'assurance qu'elle écrivait des lettres dignes de la mère de saint Augustin.

C'est en promettant de telles lettres à Jean , en lui faisant prendre l'engagement de lui écrire aussi toutes les semaines, jusqu'aux prochaines vacances, qu'elle consentit enfin à détacher ses bras du cou de son fils ; et il partit avec messire Anselme, qui voulait le conduire à Paris pour le recommander lui-même à tous ses amis de l'université. Arnaud, Elisabeth et leurs nombreux enfants, soit à pied, soit sur les bras de leur père et de leur mère , avaient

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accompagné Jean jusqu'aux portes de Réthel, et ils y restèrent longtemps immobiles, tant qu'ils purent distinguer la mule qui portait maître Anselme et sou élève eu croupe.

Jean , de son côté, ne cessa qu'au dernier moment de contempler cette bien - aimée famille, et de répoudre au geste d'adieu par des regards d'amour, par des cris au revoir! au revoir ! comme s'ils pouvaient être entendus de si loin ; puis, arrivé sur le sommet d'une côte, à huit kilomètres environ de Réthel , il pria messire Anselme de s'arrêter etdelui permettre de regarder derrière lui. On voyait à merveille la pointe du clocher perçant le petit, bois qui couvre le village. Jean ne pouvait en détacher son regard , et il croyait toujours voir sur le chemin son père et sa mère.

Messire Anselme comprit bien l'émotion de Jean, et y applaudit, car elle prouvait la bonté de sou cœur ; mais les adieux avaient été longs , le jour avançait, et ce n'était qu'à Heims que devaient coucher les voyageurs. Du haut de la montagneon voyaita l'horizon les grosses tours carrée» de la vieille métropole, et Anselme, les montrant a ses jeune compagnon :

« C'est là qu'il nous faut arriver avant la uuit. » Et pour abréger la route il lui rappelait tous les grands souvenirs qui planent sur ce monument vénérable, antique chapelle baptismale de tant de rois; car le sacre était le baptême de la royauté. Procession imposante de princes portant la couronne, le sceptre et la main de justice , commençant à Clovis et finissant à Charles V; il lui montrait ce cortège solennel, défilant sous les hautes tours de Reims, au son des cloches en grande volée. C'était un beau spectacle offert à son imagination ; mais d'autres pensées l'occupaient, et lorsque messire Anselme eut achevé :

« Et ma mère, dit Jean ; ma mère ! que faitelle à cette heure? »

Anselmene crut pasde voir le troubler davantage dans ces tendres réflexions : i l est si doux et si bon de voir un enfant aimer et regretter sa famil le ! Le voyage continua donc silencieusement et, quoique la mule allât d'un assez bon pas, les toursdeSaint-Remy semblaient toujours àla même distance. L'angélus sonnait, la nuit était presque entièrement venue, quand Anselme et Jean entrèrent enfin dans la ville, ei le lende-

main, dès l'aube, ils étaient sur leur monture, se dirigeant vers Soissons. Les objets nouveaux qui frappèrent sans cesse la vue de Jean éloignèrent ce jour- là de son esprit presque toute pensée triste, et il ne se lassait pas de questionner son guide sur tous les lieux qu'ils traversaient. Il fallait qu'il sût les noms des villes, des bourgs, des hameaux, des bois, des rivières, jusqu'au moindre ruisseau. Il voulait connaître sa route en tous ses détails. C'est ainsi que dans le cours de ses études il ne souffrit jamais qu'aucun mot, aucune phrase, aucune pensée, entrassent dans sa mémoire sans qu'il les comprît bien nettement.

Ils passèrent la seconde nuit du voyage à Soissons, la troisième à Dammartin, et vers la fin du quatrième jour ils entrèrent dans Paris par la nouvelle porte Saint-Martin, flanquée de ses quatre bastions récemment construits. Ils avaient à peine traversé les deux arches du ponceau (petit pont) de pierre qui s'élevait audessus des fossés profonds et remplis d'eau, lorsque le pont-levis se dressa derrière eux . La capitale fortifiée, et elle avait grand besoin de l'être à ces époques de troubles, la capitale vc-

nait de fermer ses portes. Les Parisiens étaient tout à fait chez eux, comme de bons bourgeois qui ont tiré leurs verrous.

Pour aller de la porte Saint-Martin au collège de Navarre, sur la montagne Sainte-Geneviève, il fallait traverser entièrement Paris, et cela au risque d'être pillé ou égorgé dans ses étroitesetténébreusesrues,àlaplacedesquelles nous voyons aujourd'hui des rues spacieuses , illuminées toute la nuit, aussi bien protégées, pour le moins, par la clarté que par les patrouilles. Il n'en était point ainsi alors , et la ville devenait à la nuit tombante une forêt de brigands; Anselme fut donc d'avis de coucher encore une fois dans un ostel, et ce fut maître Dreux de Dammartin qui l'hébergea.

Le lendemain, nos voyageurs se mirent en route dès le matin, et arrivèrent à neuf heures au collège de Navarre Là, après avoir admiré, aux deux coins du portail, les statues des fondateurs, Jeanne de Navarre et Philippe le Bel, ils se présentèrent chez le grand maître, puis chez un des élèves les plus distingués de la faculté de théologie, le célèbre Pierre d' Ailly . Ce savant ecclésiastique, ce diplomate illustre fut

par la suite décore de toutes les dignités de l'Église, de la cour, de l'université; mais sa plus grande gloire fut d'avoir été le professeur de Jean.

Comme on était dans les premiers jours de la rentrée des classes, le grand maître permit que le nouveau venu ne se mit au travail que deux jours après son arrivée. Messire Anselme, qui devait partir le lendemain, le présenta doue a quelques-uns de ses amis, dans divers quartiers de la ville. Il connaissait entre autres le chapelain du parais Saint-Paul , construit par le roi régnant; et comme Charles V était alors à Vincennes, les visiteurs purent à loisir se promener dans les jardins de ce palais et dans ses cours si vastes, qu'on y pouvait donner des joutes. Le chapelain les conduisit aussi dans la chambre au gîte du roi, on resplendissait unliUledrap d'or, et dont le plancher était orné de fleurs de lis (l'e'ain doré. La chambre des tourterelles et la volière intéressèrent vivement le jeune visiteur ; il avait vu de ces oiseaux dans les bois de Barby, et leurs chants lui rappelaient le pays et sa mère. Ce ne fut pas un sentiment si doux, mais une émotion de terreur qu'il

éprouva en entendant rugir les grands et les petits lions dans leur double ménagerie.

En sortant du palais Saint-Paul, nos voyageurs allèrent visiter les huit tours de la Bastille, qui protégeait le séjour royal contre les attaques fréquentes des ducs de Bourgogne ; puis, au lieu de retourner par l'intérieur de la ville au collège de Navarre, ils longèrent l'enceinte fortifiée, qui était entièrement terminée à la porte Saint-Martin, comme nous l'avons vu, mais à laquelle on travaillait encore activement à l'est. Anselme lui fit remarquer, chemin faisant, que cette ceinture de fossés et de murailles était la quatrième que la ville rompait depuis Jules César, pour s'étendre plus à l'aise dans la campagne.

Ainsi causant et se rappelant les vieux souvenirs del'histoire, ils arrivèrent avant l'heure du souper au collège de Navarre. Pierre d'Ailly demanda et obtint la permission de ne point prendre ce soir- là son repas à la table commune, afin de pouvoir traiter dans la chambre à laquelle avait droit tout théologien, messire Anselme et Jean le Charlier; puis, comme deux chambres voisines étaient vacantes, on leur y

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prépara à coucher. On dispensait pour cette nuit le nouvel élève de prendre son sommeil en commun dans le dortoir.

Anselme avait recommandé aux serviteurs du collège de l'appeler de bonne heure, afin qu'il put de même se mettre en route. Jean aurait pu s'acquitter de cette commission mieux que tout autre, car il se réveilla bien des fois, toujours en croyant qu'il embrassait son guide et lui disait adieu ; mais se séparer d'Anselme , la dernière personne à qui il pût parler de tout ce qu'il aimait, ce devait être un moment bien cruel ; et il n'avait pas le courage de le hâter. Le jour paraissait cependant. Jean hésitait, lorsqu'une voix retentit au dehors , dans une longue et sonore galerie:

« Messire , voilà six heures ! »

Anselme se jeta à bas du lit, et, dès qu'il fut prêt, il appela Jean. «Allons, mon enfant, je vais te dire au revoir ! j'entends ma mule qui s'impatiente dans la cour. Allons, sois laborieux, comme toujours; n'oublie jamais ceque tu m'as promis, ce que tu t'es promis à toimême; il faut que tu deviennes un homme digne d'être nommé. Sois humble; en priant

Dieu , pense toujours à ton père , à ta mère , à ton bon maître; toutes ces pensées-là doivent aller ensemble. Eh bien!... Allons donc , sois homme ! ne pleure pas! du courage! »

Muet , suffoqué par les larmes , Jean ne put que s'élancer au cou de messire Anselme ; et enfin, retrouvant à demi une parole étouffée: « Embrassez-les bien. . . tous. . . tous. .. pour moi.

— Oui, tous, sois tranquille, » répondit avec émotion Anselme; puis, ouvrant son coffre de voyage : « Prends ce livre, lui dit-il, et lis-en chaque jour quelques pages, comme tu faisais à Gerson... Adieu, mon enfant, au revoir! »

Jean conduisit jusqu'au grand portail messire Anselme , qui avait déjà enfourché sa calme monture ; et enfin les deux battants , depuis longtemps ouverts, retombèrent lourdement entre Jean et son premier maître. Cette fois, bien décidément séparé de tout ce qu'il aimait ici-bas, Jean resta immobile à écouter les pas de la mule qui s'éloignait ; et ce n'est que lorsqu'il ne les entendit plus, que, pour se consoler, il ouvrit le livre, don précieux d'Anselme.

0 surprise! c'était son Nouveau Testament, enrichi de si belles enluminures !

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L'université , l'autre mère qui m'a nourri dès mon enfance.

Le recteur du collège, Pierre d'Ailly, un des chapelains, toutes les personnes enfin à qui Anselme avait recommandé Jean le Charlier, le consolèrent à l'envi. Après un court examen de ce qu'il pouvait faire, il fut reconnu capable d'entrer, sans passer par les écoles des grammairiens, dans la faculté des arts, et dès le jour même, 4 novembre 1377, il fut admis au nombre des ar tiens. Sfessifti Anselme, qui 0OHnaissaitla règlftde la maison, lui avai t'ait cou-

perles cheveux entièrement ras, et le tailleur, le couturier du bourg, s'était signalé en lui préparant de son mieux un costume tout noir ou du moins d'une couleur unie et foncée.

Après le travail du.jÔAir et le souper, on le conduisit dans le dortoir pour lui montrer son lit, puis dans la vaste cour plantée où jouaient les élèves de la faculté des arts ; car les grammairiens avaient une cour à part, de même que les théologiens. Ainsi Jean connaissait déjà son cabinet d'étude, sa chambre à coucher, sa salle à manger, sa promenade : tout cela commun à environ quarante écoliers de son âge.

Comme la tranquillité , presque le silence , même au milieu des jeux les plus animés, était d'obligation dans cette maison , bien nommée maison de calme et de paix, il ne fut point trop harcelé par les anciens; ou si, pendant la récréation , quelques-uns essayèrent de le taquiner dans un latin plus oumoinsfarci de barbarismes et de solécismes — car on ne devait parler que latin à Navarre — il reçutles plaisanteries avec une raodérationquidéconcerta les moqueurs et bientôt les fit taire. Ils s'étaient attendus à l'entendre débiter, comme tous les nouveaux ve-

nus, le patois le plus attentatoire au rudiment; mais , habitué à converser en latin avec Anselme, il avait acquis un langage facile et élégant, qui les interdit; puis bientôt ils sentirent qu'ils avaient en lui un camarade digne de leurs égards, digne de l'amitié de tous; aussi , le lendemain , quand il se réveilla , entendit-il des voix partir de tous les côtés du dortoir pour lui dire bonjour, et lui demander d'un ton affectueux s'il avait biendormi: Sahtf, salve , Johannes. — An non bene dormisti, Jo~ hannes? Et lui de leur répondre par des Salve pleins de cordialité et des An non bene dormisti pleins d'un égal intérêt. Il s'était déjà fait un ami de chacun de ces compagnons.

A peine levé, il les suivit dans la classe, jonchée de paille ; car, d'après un statut tout récent de l'université , les étudiants devaient être assis sur la terre, non point sur des bancs ou des sièges; et cela afin de leur rappeler qu'ils (levaient se tenir dans l'humilité et le respect devant les maîtres, leurs supérieurs par l'âge j l'expérience et le savoir.

Profiter des leçons, apprendre beaucoup et vite, c'est tout ce que Jean voulait. Sa journée

se passa donc au grand contentement de tous ses professeurs. Lui aussi, satisfait de son travail, mais satisfait sans ostentation, il se retira le soir, et, après la prière commune, pendant laquelle il nomma à voix basse, au fond du cœur, son père, sa mère, ses sœurs, ses frères, il s'endormit d'un bon et heureux sommeil.

Ce somme n'avait point encore cessé quand retentit la cloche argentine de la chapelle. « Elle a le même son que celle de Barby ! » s'écria Jean en ouvrant les yeux.

Quand on est loin de son pays, on croit entendre partout la cloche du lieu natal ; mais un bruit confus de voix rappela bientôt Jean tout à fait à lui , puis des lumières apparurent aux portes du dortoir, et il se retrouva dans le collège de Navarre, au milieu de tous ses camarades, qui se levaient pour se rendre aux matines, suivant la règle de la maison, car le jour qui commençait était un dimanche. 11 fit donc comme eux , revêtit le surplis et l'aumusse, que les artiens et les théologiens devaient tous porter dans la chapelle, et se rendit aux matines. Les offices terminés , il alla faire connaissance avec la promenade commune de l'université ,

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le Pré -aux -Clercs, où les élèves des vingtquatre collèges j grands ou petits , jouaient de tout leur cœur. Quant à lui, peu ardent au jeu, il s'affectionna tout aussitôt pour une partie peu fréquentée de cette vaste prairie, dont l'herbe verte et épaisse , moins foulée par les pieds des promeneurs et des joueurs de barre, lui rappelait les prés qui s'étendaient entre le hameau de Gerson et la rivière d'Aisne, voilée de peupliers. Pour lui faire une illusion complète, de hauts peupliers s'élevaient également le long d'un vaste canal, qui, dérivé du cours de la Seine , allait remplir les larges fossés de l'abbaye Saint-Germain, et baigner les vieilles tours dressées comme d'immobiles sentinelles autour de ses murailles.

« Pourquoi ce rempart autourde cette église? dit Jean àd'Ailly. Est-ce qu'il peut y avoir des hommes qui osent attaquer des lieux bénits? »

D'Ailly avait plus d'une fois aussi exprimé l'étonnement et le regret qu'éprouvait Jean à voir un saint édifice transformé en citadelle; il fut cependant obligé de convenir que ces fossés et ces murs avaient été souvent utiles à l'abbaye dans les moments de turbulence des

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écoliers. Enfin le temps de la promenade s'étant écoulé dans les souvenirs du temps passé, Jean prit son rang dans la double file des artiens , et il venait de franchir le seuil du collège , quand le portier lui prit le bras.

« Esne Johannes Charlerius, die? » lui dit-il; car, nous le savons , il était défendu dans la maison de parler autrement que latin , depuis le recteur jusqu'aux cuisiniers, et c'est de ceux-ci, soit dit entre parenthèses , que nous est venu le latin de cuisine. « Esne Johannes Charlerius, die? »

Jean, ainsi interpellé, s'arrêta tout court. 11 était bien Jean le Charlier; aussi s'empressat-il de répondre, ignorant du reste pourquoi cette question lui était faite :

« Sum. »

Alors le portier, tout en fouillant profondément dans l'une et l'autre de ses poches:

« En littera ou lilteram pro te. » Et en même temps il lui présentait une letlre de sa mère.

« Une lettre de ma mère ! » s'écria-t-il en français, dans la langue de son pays, de son cœur ; et, à demi suffoqué par la joie, il quitta le rang sans demander la permission de le

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faire ; mais le maître, pardonnant à une émotion bien naturelle, ne lui adressa aucune réprimande ; et Jean se retira à l'écart pour lire, en souriant et s'essuyant les yeux tour à tour.

« Mon cher enfant, messire Anselme nestpas « encore de retour; mais jet ai suivi par la pen- « sée, pas à pas, sur la route; j'ai compté les « heures , les minutes; tu dois être à Paris de- « puis deux jours quand cette lettre t'arrivera. « Je t'assureque la maison a été bien triste après « ton départ , et qu'elle l'est toujours autant. « A chaque instant nous nous prenons à nous « demander : — Et Jean, en ce moment , que « fait-il? Et si un de tes frères, une de tes « sœurs vient à répondre: — Biensûr, ilpenseà « nous, — je suis la première à dire de même. « C'est cette pensée-là qui me console un peu.

« En revenant de te conduire à Béthel et en « passant le long de la rivière d'Aisne, où tu as « manqué de te noyer un jour, je me suis rap- « pelé avec effroi que messire Anselme nous a « souvent parlé d'une rivière sur les bords de « laquelle il aimait à jouer quand il allait au

Piv-aux-Clercs. IN'et'en approehepastrop. je « t'en prie; et, pour ne jaraaiscesserd'ètrepru-

« dent, pense que ta pauvre mère est toujours « inquiète. Messire Anselme m'a dit qu'il comp- « taittelaissersonlNouveauTestament.C'estun « don bien précieux ; lis-en quelque.» lignes tous « les jours, et, quand tu regarderas les enlumi- « nures , tu croiras que tu es encore à Gerson. « A propos de ces images, te rappelles -tu « Marcel , ce mauvais enfant qui en a déchiré « une , et que depuis ce jour-là nous n'avions « consenti à recevoir que parce que la petite « Marie nous avait priés à mains jointes de lui « pardonner? te le rappelles -tu? Il vient de « quitter le pays pour aller on ne sait où , et sa « pauvre mère ne vit plus que dans la douleur; « et biencertainementellemourraitdechagrin « sans Marie , qui redouble de bonté pour elle « quand elle la voit si malheureuse. Qu'est dece venu ce méchant Marcel? Que deviendra t-il? « Nous t'embrassons tous bien. Écris-nous « sur-le-champ, mon enfant chéri, et aussi « souvent que tu en auras le loisir.

« Ta mère , « Elisabeth le Char lier. »

Cette lettre le renditsi heureux, qu'il ne son-

gea plus à d'autre récréation qu'au bonheur de la lire, de la relire, de la relire encore, puis d'y faire une réponse sur-le-champ : et le lendemain matin , avant de la donner aux messagers chargés par l'université d'entretenir des relations exactes et suivies entre les élèves et leurs parents épars dans les provinces , il eut la joie de pouvoir ajouter ce post-scriptum.

« J'ai concouru dès eu arrivant , et le maître « proclame à l'instant que je suis le premier. »

Une bonne lettre de sa mère, la première place dès son entrée au collège, c'était là un double bonheur qui ne fit qu'exalter et aiguiser son intelligence ; car le contentement de l'àme est pour l'esprit ce qu'au printemps est pour la terre un fécondant soleil : il fait tout germer, tout verdoyer, tout fleurir.

La correspondance de Jean avec sa mère , cette correspondance qui exerçait une influence si heureuse, ne se ralentit jamais ; car les messageries de l'université, qui furent l'origine directe des postes dont Louis XI prit le service à son profit, s'acquittaient de leur mission avec une fidélité religieuse. L'université voulait ranimer la société , qui se mourait au fond des

ténèbres ; etles relations qu'elle établitetentretint de toutes parts furent comme autant de jours ouverts à l'air et àlalumière qui font vivre.

Au milieu de cette vie paisible que, petits, nous détestons en formant le vœu d'être grands, sauf, lorsque nous serons grands, à regretter chaque jour le temps où nous étions petits ; existence régulière distribuée en devoirs scolastiques, en devoirs religieux, en promenades, en douces émotions causées par d'heureux concours ou des lettres reçues du pays , Jean vit sa première année s'écouler rapidement ; et enfin la veille des vacances arriva pour lui doublement joyeuse , car elle lui couvrit le front de couronnes et lui remplit les mains de livres merveilleusement copiés; mais aucun n'avait de si belles enluminures que le Nouveau Testament de messire Anselme.

L'heure du départ avait enfin sonné , et , un matin, après un échange cordial de Vale ! valele, omnes, bene valete! que du reste la plupart des écoliers, dans leur ravissement, disaient en bon français : Adieu! adieu Ions, portez -vous bien ! Jean se mit en route pour la Champagne.

Comme sa mère, son père, ses frères, ses

sœurs et messine Anselme L'attendaient à Rethel ; comme il fut reçu a bras ouverts, etcombien chacun fut heureux , il est inutile de chercher à le peindre. Il suffit de se rappeler ces joies que nous connaissons tous.

Celles dont Jean fut comblé ne lui laissaient rien a désirer. Les vendanges, les foires du village, les parties de chaque jour dans le voisinage et surtout au château de Romance , dont les maîtres l'accueillaient avec plaisir, ces fêtes continuelles firent que les deux mois de repos semblèrent s'être écoulés aussi vite que luit un éclair. Il n'y avait eu pour Jean pendant ce séjour au pays natal que quelques moments de tristesse, et il ne les fuyait point, parce qu'il savait qu'en les supportant il faisait du bien à quelqu'un : c'était lorsqu'il rendait visite à la G u vote, la malheureuse mère de Marcel. Cette pauvre femme, ruinée par de longues maladies et surtout par l'inconduite de son fils , était dans une misère que les familles le Charlier et de Romance soulageaient à l'envi ; mais c'eût été là le devoir de Marcel , et, au contraire, il perdait son temps on ne savait où, tandis que sa mère pleurait.

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Jean venait alors se joindre à Marie pour essuyer les larmes de la Guyote. « Du courage! lui disait sa fille adoptive , je grandis, je pourrai bientôt vous être utile ; et puis Marcel reviendra, mère Guyote; je le prierai tant alors, je lui dirai si bien comme vous avez du chagrin lorsqu'il est loin d'ici, qu'il restera, j'en suis sûre; et vous verrez que vous aurez près de vous deux enfants qui vous aimeront.

— Oui, mèreGuyote, comme vous le dit Marie, soyez sûre qu'il reviendra, répétait Jean avec bonté. — Oh! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mes enfants, que je le reverrai? » s'écriait alors la Guyote en embrassant Marie et Jean , qui prononçaient d'aussi douces paroles ; et puis elle priait ce dernier, le suppliait de tâcher de découvrir Marcel dans Paris , pour lui donner de bons conseils, lui peindre le chagrin de sa mère. « Et il ne pourra résister à tes paroles, vois- tu, ajoutait la pauvre femme : tu lui diras si bien tout cela ! j'en suis sûre! »

A l'heure du départ de Jean, elle renouvela plus vivement encore ses instances. Toute la famille le conduisit jusqu'à Réthel comme il y avait un an : on marcha le plus lentement pos-

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sible, et lorsque enfin on fut arrivé au lieu de la séparation, les adieux furent dits et redits bien des fois. On s'embrassa, on revint, on revint encore pour s'embrasser, et, en rentrant seule, Elisabeth eût amèrement pleuré, si messire Anselme ne lui eût montré l'avenir glorieux vers lequel s'acheminait leur bienaimé Jean.

Le théologien qui avait été son compagnon pour venir de Paris le fut aussi pour le retour, et en traversant Compiègne ils rencontrèrent Pierre d'Ailly, qui retournait également au collège après avoir passé ses vacances dans sa famille. Ce fut là une véritable bonne fortune pour Jean; car il aimait déjà d'Ailly de cette affection qui ne fit que s'accroître entre les deux grands hommes.

Apres cinq jours de route, ils arrivèrent au collège à l'heure du coucher du soleil.. Ils dormirent bien, on n'en doute pas, et le lendemain les travaux recommencèrent. Jean entra dans une classe supérieure , travailla comme à son ordinaire , et lors du premier concours eut la première place. Quel fut donc son étonnement lorsqu'un matin Pierre d'Ailly ,

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