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LES MAILLOTINS

Quelque temps avant cette sédition , il naquit à Saint-Denis une bête à deux visages, trois yeux , et en sa bouche fourchue deux langues , ce qui me sembla chose merveilleuse... L'on disoit que telles choses ne venoient que ne fussent mauvais signes et apparence de grands maux.

Histoire de Charles VI, par Juvénal des Ursins.

Pour prévoir de grands maux en France, il n'était nul besoin des superstitieux et absurdes pronostics dont parle le chroniqueur. La double élection des papes , dont l'un siégeait à Rome, l'autre à Avignon, plaçait le monde chrétien dans la position d'un enfant orphelin auquel deux hommes se présente-

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raient comme pères, et qui ne saurait vers lequel courir et lequel embrasser. Cette dissension funeste dans l'Église était aggravée par les discordes des ambitieux princes français qni se disputaient la régence, c'est-à-dire la royauté. Charles VI venait de perdre, à douze ans, son père Charles le Sage, et ce surnom ne devait point, hélas! être héréditaire.

Les funérailles de Charles V furent la première occasion où la population manifesta un mécontentement excité par les factieux , et aussi par la création d'un impôt extraordinaire qu'avait établi le régent pour subvenir aux frais d'une guerre profitable à sa seule ambition. Les archers, pour faire place au cortège, ayant repoussé quelques écoliers qui portaient des armes au mépris des statuts de l'université , la querelle devint géuérale. Ce soulèvement s'apaisa bientôt.

Mais il avait fait assez de bruit pour aller retentir dans la silencieuse et verdoyante retraite d'Arnaud, et y porter une anxiété d'autant plus grande, qu'on n'y avait pas reçu depuis quelque temps un seul mot de la main de Gerson. Les rumeurs, grossissant de bouche en

bouche, avaient transformé une petite émeute en horrible sédition, et du fond du paisible hameau on se figurait Paris à feu et à sang. Aussi père, mère, frères, sœurs, amis, voisins, tout le monde se demandait avec effroi si le silence de Gerson était donc le silence de la mort. Non point; mais bien le résultat d'un événement très-fréquent dans ces temps où les routes n'étaient nullement sûres . Le messager, attaqué par des brigands , avait été dépouillé de tout, et la lettre de Gerson, destinée à aller répandre la joie dans une honnête et pure famille, servit sans doute à allumer la lampe à la clarté de laquelle les malfaiteurs se partagèrent leur butin.

L'anxiété ne fut pas de longue durée ; car, le 3 octobre 1380, Gerson franchissait le seuil de la maison natale en s'annonçant comme licencié es arts, titre qu'il avait conquis par une année de travail heureux. On le reçut donc avec toute la joie accoutumée , plus celle que l'on devait éprouver à se sentir soulagé de si vives inquiétudes : puis , le lendemain , niessire Anselme le conduisit en triomphateur au château de Romance, dont les

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maîtres le reçurent a ravir, comme un ami de dix-sept ans; car ils l'avaient vu naître le même jour que leur fille Alix, et ils voulurent qu'il restât à diuer avec eux, ainsi que le curé de Barby.

Depuis quelques années déjà, il ne voulait plus que ses vacances fussent un temps de loisir absolu. 11 consacrait la moitié de ses deux mois à repasser ce qu'il avait appris , à se préparer à ce qu'il avait à apprendre ; et , résolu à ne rentrer à la maison natale que bachelier en théologie, non moins décidé à ce que ce fût dès l'année suivante, il se mit avec ardeur au travail aussitôt son retour à Paris; mais un jour ses études furent interrompues par d'effroyables cris, par des clameurs déchirantes qui venaient du dehors Toutes les classes, toutes les lectures cessèrent. On se battait dans Paris. Des maîtres en ville en ce moment pour leurs affaires rentrèrent à la hâte, tout épouvantés. Lesmécontents (à quelle époque en manque- t-il jamais?) venaient de se soulever contre les percepteurs des aides . et, armés de maillots de plomb qu'ils avaient pillés à l'hôtel de ville, allaient massacrant,

assassinant les collecteurs et les fermiers.

Les impôts, il faut en convenir, étaient écrasants alors, et irritaient d'autant plus qu'ils étaient répartis injustement. Chacun, riche et pauvre, n'en payait point équitablement sa part comme aujourd'hui, et c'était précisément les gens qui avaient le plus de biens qui étaient exempts de contributions publiques. Oq conçoit les fréquentes et vives réclamations que soulevaient ces injustices; mais que ces réclamations irritassent au point de pousser au crime, c'était odieux, et plus d'un crime fut commis pendant ces journées de maillotins. Les autels mêmes, à l'ombre desquels plusieurs de ces malheureuses victimes étaient parvenus à fuir, ne les protégèrent point. Un des fermiers fut égorgé dans l'église Saint- Jacques-la- Boucherie, bienqu'il tint embrassée une statue révérée de la Vierge ; et une bande nombreuse de Maillotins vint mettre le siège devant l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à laquelle servaient efficacement en cette occasion ces remparts que Gerson déplorait de voir autour de la maison de Dieu.

Les Maillotins avaient profité , pour se sou-

lever ainsi, de l'absence des princes et du jeune Charles VI , alors en Flandre , guerroyant avec valeur, car il était belliqueux. Cette vaillance bien connue dans le roi Gt bientôt réfléchir les révoltés, et, une fois la fièvre de la sédition éteinte, ils tombèrent dans cette émotion impuissante et dans cet abattement dont est également suivie la fièvre qui mine le corps. Le roi, informé de la sédition des Parisiens , revenait victorieux des champs de Rosebecque, et ces turbulents qui tout à l'heure méditaient la ruine du château de Beauté , du château du Louvre et de tous les points fortifiés qui cernaient ou gardaient Paris, à présent ils tremblaient , ils avaient honte et horreur de leur mutinerie sanglante, et, se demandant avec anxiété comment finirait tout ceci, ils délibéraient sur les moyens à prendre pour apaiser le roi et les princes qui approchaient; l'armée n'était plus qu'à une journée de Paris.

Alors Jean Desmarais, grand avocat du temps, et qui avait fait un déplorable usage de l'art de la parole pour soulever une foule ignorante, fut d'avis que l'on devait en ce cas

avoir recours à la médiation de l'université. Les députations se rendirent donc sur-le-champ près du recteur et dans les plus importants collèges de Paris, pour obtenir l'appui des plus habiles orateurs de ce corps illustre. Pierre d'Ailly, célèbre par son éloquence et alors grand maître de Navarre, ne pouvait pas être oublié ; aussi un jour une députation composée de cinq ou six hommes se présenta à la porte du collège, et fut admise. On était en récréation alors , et Gerson , profitant par hasard de ce moment de repos auquel il ne sacrifiait que rarement son travail, se promenait tout pensif dans la cour, lorsqu'il remarqua le groupe qui était là, attendant Pierre d'Ailly.

Ces gens n'avaient en eux rien qui put attirer l'attention , et cependant Gerson , les ayant regardés une fois , ne put plus détacher d'eux son regard ; et passant et repassant sans cesse devant eux, il les contemplait d'un œil de plus en plus fixe , de plus en plus ému. Ils allaient lui en demander la raison , lorsque , s'avançant vers l'un d'eux , il l'attire dans un coin de la cour. « Bien certainement je ne me trompe pas, lui dit-il à demi-voix , vous êtes

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du hameau de Gerson, vous êtes Marcel. » Une rougeur subite, dos yeux errants, égarés, et qui se baissèrent aussitôt, répondirent à la question de Jean. « Oui, vous êtes Marcel. Oh! qu'il y a longtemps que j'ai besoin de vous voir pour vous parler de votre mère ! Elle est bien malheureuse, Marcel, votre pauvre mère, elle pleure du soir au matin ; elle vous demande sans ces«e ; elle eût toujours voulu m'avoirprès d'elle, parce que je lui rappelais son enfant, vous, Marcel, mon compagnon d'enfance. Si vous voyiez comme elle souffre dene pas vous voir et comme elle pleurait! si vous aviez entendu de quelle voix touchante elle m'a recommandé de vous chercher, de vous voir, de vous aimer ! . . .

« Eh bien ! oui , je t'aimerai, Marcel , car nous sommes du même pays, du même âge ; ma mère aimait la tienne. Je t'aimerai; mais je t'en prie, je t'en prie, quitte ces mauvaises gens qui t'entraînent. Retourne auprès de ta mère : elle sera si heureuse ! Travaille aux champs; j'irai te revoir, et mon père, ma mère, t'aimeront aussi. Je t'en prie. Marcel, retourne au pays. . . Tu dois manquer d'argent ? »

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Et, sans atttendre sa réponse, il lui donna tout ce qu'il avait pu mettre de côté sur les six sous tournois qu'il avait reçus par semaine depuis son entrée au collège comme membre de la faculté des arts, et sur les huit qu'on lui payait depuis un an, à lui comme à tout théologien ; Marcel prit cet argent avec avidité, et il fit à Gerson loutes les promesses qu'il lui avait demandées.

« Puisse-t-il me tenir parole , mon Dieu ! » se dit Jean en le regardant sortir, et le suivant de l'œil pour s'assurer qu'il prenait un autre chemin que ses camarades. « Oh! j'espère, j'espère qu'il fera comme je lui ai dit, et pourtant il me semble que je suis plus ému que lui, et que , lorsque je lui ai peint les chagrins de sa mère , il n'a pas versé une larme ! pas une larme ! »

C'était, en effet, un bien mauvais signe!

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